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Questions de classe(s)

Pour une autre formation professionnelle

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Il y a presque quarante ans, sous Giscard, la direction de la puissante fédération syndicale de l’Education nationale, la FEN, après avoir négocié avec le patronat français (CNPF et CGPME), signait avec le ministre de l’Education nationale Christian Beullac les accords instaurant les « séquences éducatives en entreprise » pour les élèves de l’enseignement professionnel. Cette convergence d’intérêts sur fond de libéralisme naissant marquait le début d’une nouvelle donne dans l’opposition traditionnelle entre les partisans de l’apprentissage patronal et les défenseurs d’une formation professionnelle dispensée dans les établissements scolaires : l’entrée de l’entreprise dans l’Education nationale.

Des va- …

Depuis la Libération en effet, l’apprentissage patronal avait été battu en brèche par le développement de la formation professionnelle dispensée au sein de l’Education nationale, au fil de plusieurs évolutions cruciales.

Par décret du 18 septembre 1944, le Gouvernement provisoire de la République française transformait les « centres de formation professionnelle » sous tutelle de la Direction de la Jeunesse du gouvernement de Vichy en « centres d’apprentissage » relevant de la direction de l’enseignement technique, L’année suivante sont créées les ENNA (écoles normales nationales d’apprentissage) pour former les professeurs, et les Certificats d’aptitude professionnelle (CAP) en 3 ans deviennent un critère reconnu d’évaluation de la qualification professionnelle. L’enseignement professionnel public, intégré à l’ensemble du système scolaire, prend le pas sur la formation en apprentissage et son nombre d’élèves est multiplié par 3,4 en 15 ans cependant que l’apprentissage régresse.

Sous la Ve République, la réforme Berthoin de 1959 porte un nouveau coup à l’apprentissage patronal, en prolongeant jusqu’à 16 ans l’obligation scolaire et en transformant les Centres d’apprentissage, dont le nom pouvait prêter à confusion, en Collèges d’enseignement technique (CET), dans lesquels seront créés les BEP (Brevets d’études professionnelles) accessibles après la 3e. Le passage de l’orientation de la fin de 5e à la fin de 3e avec la transformation en 1975 des Collèges d’enseignement technique en Lycées d’enseignement professionnel (LEP, qui deviendront LP en 1985), puis la création des Baccalauréats professionnels en 1985 marqueront autant d’étapes d’un développement de la formation professionnelle sous statut scolaire.

… et-vient …

Mais ces évolutions ne plaisaient pas au patronat et à la droite, qui ferraillaient pour les contenir, dans deux directions complémentaires mais différentes.

Pour les uns, les plus conservateurs, il s’agissait de faire fonctionner le tri social en sortant du système scolaire le maximum d’élèves, ceux qui, selon la terminologie des Instructions officielles de l’époque, « sont par nature et par goût orientés vers le pratique, le tangible, le réel  ». Il n’était pas envisageable, pour garder une image démocratique, de revenir sur la loi Berthoin, on essayait donc de la contourner. Ainsi, jugeant insuffisante la création en 1972 des premières CPA (classes préparatoires à l’apprentissage, dès 15 ans), la loi Royer de 1973 sur l’apprentissage organisait un préapprentissage dès la fin de la 5e.

Les promoteurs de l’apprentissage mèneront longtemps ce combat, au motif que, comme le déclarait crûment à Libération, en 1993 encore, le député RPR Kaspereit, « à 14 ans, on peut leur faire mettre la main dans la saleté ; à 16 ans, on n’a plus d’influence sur eux ». Leurs successeurs, présentant désormais l’apprentissage comme une "voie de réussite", rêvent toujours de sélectionner à leur profit ceux qu’ils arracheraient à un système scolaire jugé par eux inadapté : le Plan de Cohésion Sociale de 2004 veut atteindre 500 000 apprentis en cinq ans, en novembre 2005 Dominique de Villepin propose à nouveau l’entrée en apprentissage à 14 ans, et en 2015 Sarkozy rêve de 800 000 apprentis…

Pour les autres, les néolibéraux en particulier, partiellement rejoints par la gauche libérale, c’est l’école elle-même qu’il faut non pas affaiblir en la vidant de ses élèves, mais gérer comme une entreprise pratiquant un tri intégré et individualisant. Le Medef défendra ainsi dans les années 1990 « la création d’un véritable partenariat entre l’école et l’entreprise » qui lui permette d’orienter toute la politique éducative en fonction de ses intérêts économiques immédiats (baptisés "succès dans la compétition économique internationale"). Il faut donc faire entrer le patronat et la logique économique dans l’école. C’est là qu’on retrouve les accords FEN-Beullac de 1979, qui sont les prémices de cette démarche : l’alternance sous statut scolaire permet au patronat d’avoir la main non plus seulement sur des apprentis, mais sur des élèves, et donc pour partie sur l’école. Un quart de siècle plus tard, la circulaire de préparation de la rentrée 2003 (Bulletin officiel n° 14 du 3 avril 2003) définit ainsi cette alternance à l’école : « pour qu’il y ait alternance, il ne suffit pas que le collège s’ouvre vers l’extérieur (visites d’entreprises, forum des métiers, semaine école entreprise, etc.). L’alternance est entendue de façon plus précise comme une formation partagée entre collège, LP et/ou entreprise. ».

Beaucoup de mesures dans ce sens suivront, plus ou moins discrètes, et parfois initiées par la gauche libérale elle-même : la transformation des lycées professionnels en « lycées des métiers » (*) pouvant accueillir des apprentis mêlés aux élèves, l’entrée des patrons dans des jurys d’examens, la régionalisation des schémas des formations, la définition de « compétences » professionnelles au lieu de connaissances professionnelles, et en amont la multiplication des « parcours » professionnels « choisis » par l’élève au sein même du collège prétendu « unique ».

… jusqu’à Blanquer …

C’est à l’aune de ces luttes, de ces avancées et de ces reculs, qu’il faut analyser les mesures de Blanquer sur l’enseignement professionnel. La présentation par le ministre de sa réforme fait écho à tout ce que nous venons de rappeler : « former les talents aux métiers de demain » signifie pour lui « complémentarité renforcée entre apprentissage et voie scolaire » et « parcours plus personnalisés », et prend un sens particulier quand on sait que les LP sont tenus à l’écart de la réforme des lycées généraux et technologiques. L’emphase des éléments de langage ne suffit pas à masquer les objectifs : l’affirmation que «  le partenariat avec les régions et avec le monde professionnel permet une intelligence collective au service de la réussite  » ne fait pas oublier que la dévolution annoncée des LP, et peut-être de leurs personnels, aux régions renforcera l’assujettissement de toute la formation professionnelle aux besoins immédiats des patronats locaux, et l’incantation omniprésente de l’« excellence » cache mal que la dilution des LP dans des « campus des métiers » chargés de « rechercher des synergies » entre public et privé, entre CFA, LP et entreprises, renvoie à une formation professionnelle commandée par la seule économie.

De telles orientations ne peuvent être que rejetées par ceux et celles qui veulent une formation professionnelle sous statut scolaire public, développant aussi bien les capacités réflexives que les capacités professionnelles, privilégiant les démarches émancipatrices et dégagée de la soumission aux exigences immédiates du patronat. Nous leur opposons le droit pour toutes et tous, et en particulier pour les jeunes des catégories populaires, à bénéficier d’une éducation et d’une formation générale et polytechnique offertes par le service public de l’Education nationale, et qui contribuent à leur permettre, par les connaissances, par la réflexion, par l’esprit critique et le sens du collectif, d’acquérir une certaine maitrise de leur devenir aussi bien personnel que professionnel.

(*) : Je n’aurai pas la cruauté de rappeler ici qui était alors le ministre délégué à l’enseignement professionnel …

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