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Questions de classe(s)

Nouvelle-Calédonie Du Confinement bâclé au Déconfinement précipité

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Nous proposons ici en extrait de N’Autre école, l’Hebdo, n° 
Depuis le 13 avril, la revue N’Autre école est devenue hebdomadaire le temps du confinement. Voici son 4e numéro "Du virtuel aux réels".

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Mises à part les Îles Wallis et Futuna qui n’ont pas du tout fermé leurs écoles, la Nouvelle Calédonie est sans doute une des rares collectivités françaises à déconfiner sa population et à rouvrir ses écoles fin mars 2020.
Malheureusement les décisions et les modalités d’application de ces deux mesures ont eté et sont encore sujettes à beaucoup de débat et de récriminations au sein de la population et notamment des associations de parents d’élèves.

Notre fédération, l’Union des Groupements de Parents d’élèves (UGPE) est une des trois fédérations de parents d’élèves de Nouvelle Calédonie. Nous regroupons des APE et des GPE qui ont, parmi leurs objectifs, la volonté de vraiment faire contrepoids à la lourdeur de l’institution scolaire, à l’arbitraire de certaines décisions et pour défendre véritablement les élè­ves et les parents d’élèves.

Le contexte de colonisation/décolonisation de la Nouvelle Calédonie rajoute également un aspect à notre enga­gement. L’UGPE a été fondée dans les années 84-85, au moment des évènements qui ont secoué la Calédonie, mais aussi la France avec la prise d’otage de la gendarmerie d’Ouvéa – en 1988 – et la mort de 4 gendarmes et 19 militants kanak indépendantistes. De fait, depuis ses origines, bien que fondées au départ par des parents de toutes les ethnies du pays, l’UGPE est tournée vers la défense des élèves d’origine kanak et océanienne en général (ce terme inclut pour nous les Européens installés depuis plusieurs générations en Calédonie) qui subissent massivement ce que nous appelons ici « l’échec scolaire ».

Une fermeture des écoles décidée « à la va-vite »

La question de l’épidémie du COVID 19 a défrayé la chronique relativement tardivement en Calédonie. Les médias se faisaient les échos de ce qui se passait dans le monde et dans le Pacifique, mais sans que cela ne crée vraiment de prise de conscience au sein de la classe politique locale.

Les choses ont commencé à changer lorsque les autorités coutumières des trois principales îles Loyauté (Lifou, Maré et Ouvéa), auxquelles il faut rajouter la très touristique île des Pins, ont décidé début mars 2020 d’interdire les touchers de bateaux de croisière qui font pourtant marcher une partie de l’économie du pays.
L’indolente capitale du pays, Nouméa, attendra bien deux semaines plus tard pour à son tour interdire les énormes paquebots de croisières, dont on sait maintenant qu’ils furent des vecteurs non négligeables de la transmission du virus.

Finalement, c’est le mercredi 18 mars, alors que deux cas positifs au covid 19 venaient d’être détectés par les services de santé, que les autorités du pays (le gouvernement local et le Haut-commissaire qui représente l’État français) décidèrent la fermeture des écoles, pour… le lendemain, le jeudi 19 mars !

Les enseignants, les parents et les élèves ont eu à peine une journée pour s’organiser, pour plier leurs affaires, donner du travail aux jeunes, leur expliquer pourquoi les écoles s’arrêtaient alors que la rentrée venait d’avoir lieu pour certains 4 semai­nes plus tôt et pour d’autres 5 semaines auparavant !

Les établissements du second degré, en Calédonie sont quasiment tous dotés d’internats car beaucoup d’élèves viennent de tout le pays et notamment des îles. La fermeture des internats s’est faite elle aussi dans la précipitation, avec tout de même une petite marge d’une journée supplémentaire pour ces élèves qui avaient jusqu’au vendredi 20 mars au matin pour quitter les lieux et repartir dans leurs foyers…
Suite à cette décision de fermeture des écoles, les autorités coutumières ont à leur tour décidé de bloquer les aérodromes des différentes îles pour le dimanche suivant, le 22 mars ! Du coup, beaucoup de jeunes se sont retrouvés littéralement « coincés » à Nouméa, obligés de loger chez des correspondants parfois de conditions très modestes, parfois dans des appartements ou des squats !

Le lundi 23 mars, la décision de confiner toute la Nouvelle Calédonie était prise, il fallait faire ses dernières courses et se préparer à 2, puis 3, puis 4 semaines de confinement.

Difficile mise en place de la « continuité pédagogique »

L’expression continuité pédagogique que nous avons qualifiée de « pompeuse » a commencé alors à envahir les médias du pays. Tout le monde ne parlait que de cela : en effet, comme il restait encore deux semaines avant les vacances scolaires de Pâques, les écoles, les collèges et les lycées se sont tous mis à poster des devoirs, des cours sur les plateformes numériques des établissements et sur les logiciels pronotes…

Comme en Nouvelle Calédonie, plus de la moitié des foyers ne sont pas équipés d’Internet, ou n’ont pas suffisamment de débit et quand bien même n’ont pas non plus de quoi imprimer les documents, il n’y a que les foyers les plus aisés et les mieux équipés qui ont pu bénéficier de cette mesure.

L’UGPE a très vite alerté les autorités en leur disant que nous dénoncions ce terme de continuité pédagogique, qu’il s’agissait uniquement de se donner bonne conscience mais qu’en réalité c’étaient encore les écarts qui allaient se creuser du fait de la fracture numérique et de la fracture sociale très marquée dans notre pays.
Le vice-recteur a tout de même publiquement reconnu, lors d’un débat sur les ondes, qu’il valait mieux parler de « lien avec les apprentissages » que de « continuité pédagogique ». Au-delà de ce débat qui ne correspond à rien, notamment pour ceux qui se demandent ce qu’ils vont bien pouvoir préparer à manger pour leurs enfants, il faut tout de même saluer ces équipes, ces enseignants, ces quelques directeurs d’école, de collèges ou de lycées qui ont pris sur eux d’aller de quartiers en quartiers, de squats en squats, de tribus en tribus pour distribuer des enveloppes, des pochettes de cours pour les élèves les moins bien équipés et qui n’auraient jamais pu lire ou garder un lien pédagogique sans ce geste.

Quelle évaluation de la « continuité pédagogique » ?

À l’heure de la réouverture des établissements scolaires, beaucoup d’enseignants ont demandé aux élèves comment ils avaient vécu la période de confinement et s’ils avaient pu un peu travailler. Quelques établissements ont lancé des sondages, mais rien n’est vraiment organisé au niveau académique alors que c’est une demande de la plupart des acteurs du système éducatif.

La plupart des élèves disent avoir essayé de travailler les cours envoyés, mais que très souvent ils se sont découragés, par manque de soutien, par absence de lien régulier avec leur enseignant ou à cause de conditions difficiles à la maison. Dans certains cas, c’est la quantité de devoirs demandés aux élèves qui a pu décourager certains. En l’absence de consignes claires, certains enseignants ont envoyé vraiment beaucoup de cours et d’exercices sans forcément indiquer que tout cela était facultatif…

Réouverture en ordre dispersé…

La Nouvelle Calédonie ne connaissant pas de nouveaux cas de Covid 19 depuis près de trois semaines, et les patients ayant contracté la maladie sortant tous peu à peu, guéris, de l’hôpital, il a été décidé de mettre fin au confinement strict et de rouvrir les écoles.

Malheureusement cette décision a été mal vécue selon les provinces du pays. Les provinces Nord et îles majoritairement indé­pendantistes, estimant ne pas avoir été suffisamment associées aux prises de décision, ont marqué leurs spécificités en décalant leurs réouvertures d’établissement.

Le plan impulsé en province Sud prévoit une rentrée en 3 temps : 1re rentrée d’une moitié des effectifs de classe le mercredi 22 avril, l’autre moitié de classe restant à la maison. 2e rentrée avec l’autre groupe le lundi 27 avril (le premier groupe restant, à son tour, à la maison). 3° rentrée en classe entière : le 4 mai pour tout le monde.
Sur le papier tout cela semble cohérent : on fait rentrer les enfants pro­gres­si­vement, de façon allégée pour bien travailler avec les élèves, les gestes-barrières, la distanciation physique, etc.… Dans la pratique c’est plus compliqué !

Des personnels sous pression

La décision de réouverture des écoles a été prise en fin de période de vacances scolaires, qui plus est en période de confi­nement strict. Les personnels n’ont pas pu regagner leurs établissements dans l’immédiat. Ils ont dû attendre la fin officielle du confinement pour reprendre le travail, soit le lundi 20 avril et ont été obligés de travailler d’arrache-pied pour nettoyer, désinfecter, réorganiser les salles de classe, les dortoirs des internats, les cantines, les cours de récréation pour l’accueil des premiers groupes d’élèves prévus le mercredi 22 avril !

On leur avait promis un protocole sanitaire pour les aider dans leur travail. Au final, la Direction des Affaires Sanitaires a publié un document baptisé « lignes directrices » avec des recommandations sanitaires assez générales, et qui se sont avérées souvent insuffisantes pour tous les personnels qui organisaient les espaces scolaires.

Imaginez l’angoisse des agents chargés de préparer les réfectoires ? Chargés de nettoyer et désinfecter toutes les tables et toutes les chaises de tout un éta­blis­sement ? De s’occuper des boutons de porte, des interrupteurs, des claviers d’ordinateurs, etc. ???

Imaginez la course contre la montre pour un enseignant de primaire qui n’a que deux jours pour réorganiser sa classe, prévoir un sens de circulation pour éviter que les élèves se touchent, se côtoient, se croisent ? Tout en mettant en place des apprentissages tournés autour de la santé et de l’épidémie dont tout le monde parle.
Imaginez le casse-tête des établissements du second degré qui, pour certains en Calédonie, accueillent plus de mille élèves (trois lycées de Nouméa approchent les 2 000 élèves), dans les bâtiments à étages, avec des coursives, des couloirs étroits. Comment organiser la distanciation physique dans ce contexte, même à effectif réduit, c’est impossible !

Des enseignants face à deux ou trois élèves !

Résultat de toute cette précipitation, les parents n’ont pas envoyé leurs enfants à l’école, ou très peu. Ce constat est surtout vrai en maternelle et en primaire où les enseignants se sont retrouvés bien souvent avec des poignées d’enfants alors qu’ils attendaient des demi-groupes entre 10 et 15 enfants selon les effectifs de départ.
Dans le second degré, les collèges et les lycées ont eu des pourcentages plus élevés de taux de présence, les parents faisant sans doute plus confiance à leurs adolescents et ces derniers ayant envie de retrouver leurs camarades après quatre semaines de confinement, tout de même !

Par contre, ce sont les lycées professionnels qui ont le plus souffert de cette reprise chaotique. Les liaisons aériennes intérieures n’ayant pas repris, les liaisons terrestres par autocar non plus, cela a pénalisé bon nombre de jeunes lycéen·nes des cycles professionnels. Dans la majorité des classes de CAP et Bac professionnel il y a eu souvent moins du tiers des effectifs attendus !

Le paradoxe de la peur et de la proximité

Bizarrement, plus les établissements scolaires sont proches des lieux où il y a des cas de personnes infectées au COVID 19 (en gros la ville de Nouméa) et mieux les parents renvoient leurs enfants à l’école. À l’inverse, plus vous habitez dans une zone non touchée par l’épidémie, avec aucun cas détecté et ce depuis des semaines et des mois et plus les populations sont effrayées et paniquées à l’idée de rouvrir les écoles et de renvoyer les enfants en classe. C’est le cas de nos deux provinces Nord et îles Loyauté. Avec la particularité aux îles Loyauté d’avoir une « double insularité » protectrice : celle de la Nouvelle Calédonie d’abord puis celle des 4 îles elles-mêmes, situées à environ 40 minutes d’avion de la capitale, Nouméa.

Il y a là un sujet qui devrait intéresser les sociologues, notamment dans la perspective des futures crises sanitaires qui ne manqueront pas de se produire dans l’avenir. ■

Toutikian-Blondeel Jean-France (Secrétaire de l’UGPE)

Pour tout contact : ugpe chez lagoon.nc

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