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Questions de classe(s)

Liberté dans la classe : du sentiment d’égalité au vécu de la réciprocité

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Ce texte écrit par Sylvie Lange est initialement paru dans Dialogue, la revue du GFEN.

Retour sur expérience


Au cours de ma carrière je me suis trouvée dans des situations qui m’ont fortement remise en question, tant au plan personnel que professionnel.

La première fois, c’était au début de mon détachement au Lycée français de Pondichéry. Habituée aux lycéens de la banlieue parisienne, je me suis trouvée désarçonnée par l’autorité qui m’était accordée d’emblée, devant des élèves silencieux dans l’attente d’un cours magistral. Nous n’avions décidément ni les mêmes codes, ni la même culture.

La seconde fois, de retour en France, je découvre des collégiens ne cherchant ni à m’écouter ni à s’entendre, qui ne tiennent pas en place sauf sous la menace de sanctions, et pour qui tout travail semble sans intérêt.

Dans les deux cas, pour des raisons en apparence opposées, la même question s’est posée : qu’est-ce que faire cours ? Comment et pourquoi transmettre quels savoirs ?
Pourtant les jeunes, en Inde comme en France semblaient contents d’être en cours de français. Sans doute étaient-ils réceptifs à la libre expression, à l’absence d’autoritarisme, au fait qu’ils étaient reconnus comme des personnes dignes d’écoute et d’intérêt, et aux travaux inhabituels proposés. Mais était-ce suffisant pour apprendre ?

Ma rencontre avec le GFEN va alors me donner une véritable occasion de me former en m’apportant les moyens de reconstruire ce que jusqu’alors je faisais intuitivement. Je redécouvre mon métier, mais continue à m’interroger : pourquoi ces pratiques donnent-elles des résultats visibles au niveau des apprentissages, et modifient positivement le climat de la classe ?

Depuis cinq ans, dans des classes de 4ème réputées difficiles, que j’accompagne l’année suivante, je vois ‘débarquer’, au fil des mois, des jeunes venus de différents pays du monde. L’Algérie, le Congo, La Réunion, La Nouvelle Calédonie ont ainsi franchi les portes d’une classe de 3ème. Les quelques nouveaux issus d’autres classes ou établissements, d’origine française ou pas, s’intègrent vite au groupe. Mais ceux qui viennent d’ailleurs ?

Avec une autre expérience de l’école (souvent proche de celle que j’ai connue en Inde), comment vont-ils réagir à de nouvelles pratiques ? Qu’est-ce qui fait école pour eux, qu’est-ce que le travail du professeur et celui de l’élève ?


Quelle égalité dans la classe ?


Égal : qui ne crée pas de différence entre les personnes.
Qui est sur le même rang ; qui a les mêmes droits ou charges ; pair… (Le Petit Robert)

Le premier moment de rencontre entre la volonté de l’enseignant (lui a déjà un objectif) et la réceptivité des élèves (eux attendent de voir à qui et à quoi ils ont affaire) est fondateur d’un type de relation qui va s’instaurer dans l’immédiateté de la parole et de l’attitude de l’adulte.

Avoir recours à la surprise peut permettre de modifier les rapports entre l’adulte et les jeunes, et entre les élèves eux-mêmes. Par exemple si à la première heure de cours, je ne fais aucun traitement de faveur en les plaçant par ordre alphabétique, je leur demande immédiatement de trouver une organisation des tables par groupe de quatre qui va permettre de tous se voir, s’écouter, se parler. Sans que j’intervienne, il ne leur faut pas deux minutes pour arriver à une formation en îlots. Après observation et propositions entre élèves, le lieu a changé et chacun prend la dimension de son espace et de l’espace commun.

Je leur ai laissé la main ; je la reprends avec une série d’activités de lecture-écriture-jeux de rôle. L’intérêt est de rompre avec le cours traditionnel en français et avec les représentations que les élèves ont de la matière et d’eux-mêmes (le français, c’est de la grammaire et de l’orthographe, et je suis nul ! entend-on trop souvent). Aller à l’encontre de ce qu’ils attendent, les déranger dans leur routine scolaire, en leur proposant d’emblée de passer par le schéma ou le mime pour rendre compte de lectures de groupe, sans jugement ni évaluation, voilà une autre surprise et un premier défi. Seul le retour final au texte mis en scène permettra de remettre en jeu les différentes lectures.

Le plaisir d’être là, ensemble entre les mêmes murs, à chercher et à créer, est vite indissociable de prises de libertés qui ne vont pas de soi pour des élèves ou trop inhibés, ou trop expansifs. Chacun doit pouvoir en toute égalité disposer dans le cadre du travail des mêmes libertés garanties. Mais garanties par quoi ? Certes il existe un règlement intérieur du collège qui n’est pas incompatible avec un règlement interne au groupe en formation dans la classe car il faut qu’on puisse tous s’entendre et se comprendre (pour découvrir ce que les autres ont préparé et réalisé ; d’où l’intérêt de donner aux groupes un support de travail différent). Donc qu’on puisse réagir, parler en toute sécurité, c’est-à-dire aller jusqu’au bout et au rythme de sa propre pensée. Cette pensée peut s’énoncer en un mot, lâché spontanément, sans doigt levé ni phrase d’emblée correcte. Distinction de l’oral et de ses effets dont les élèves connaissent les règles quoi qu’on en dise, et dont ils jouent, ou pas, selon la réception du professeur et des pairs. Tolérance réciproque et confiance : tous, y compris le professeur, savent jouer des niveaux de langue. Le plus délicat restant le bon usage de cette liberté dans l’optique du travail à mener à bien. L’égalité passe aussi par là : j’ai le droit de…, mais j’effectue la tâche qui m’est confiée ; je suis responsable de et dans mon petit groupe. Donc, pas besoin de lever le doigt pour intervenir mais attendre de pouvoir le faire, se contrôler ; et c’est dur : ça se travaille !

Le plaisir découle de cette dynamique organisée autour d’une liberté de mouvement et de discours où apprendre ne se fait que par l’implication de chacun et l’acceptation de la diversité des personnes. Je pense à Ludovic ! Élève en grande difficulté, souvent absent, excité ou endormi, ‘multidys’… Bien accepté par les autres dans son rôle d’opposant, au fond de la salle, en équilibre sur un pied de chaise, un bras sur le radiateur, l’autre agrippé à la petite bibliothèque que j’ai installée. En pleine discussion grammaticale, Ludovic papillonne. Il regarde les livres de la bibliothèque : romans et nouvelles, atlas et ouvrages scientifiques, essais divers… Il en choisit un (L’encyclopédie des oiseaux), s’arrête sur une page, prend le temps de lire. Et les yeux rivés aux oiseaux, il se met à participer au débat sur la pertinence de choisir telle ou telle phrase complexe pour nuancer un même message. Ses camarades réagissent comme on le fait à l’école : « M’dame, Ludovic, il lit un livre ! » – Et alors, il travaille ! » J’interviens : « Eh bien voilà, Ludovic ne peut participer à notre travail que s’il fait déjà quelque chose. C’est là qu’il est concentré, qu’il est vraiment bon ! » De cet instant, Ludovic fait un début : sa graphie illisible s’arrondit et il accepte de lire des textes longs et de répondre par écrit aux questions. Il est enfin avec nous !
Liberté d’être, liberté d’expression. Comme Ludovic, Damien est un élève en difficulté, silencieux, un peu mal à l’aise dans son grand corps d’adolescent. Un humour piquant, pourtant, dont je me suis rendu compte lors d’un atelier d’écriture pendant lequel nous avions écrit et signé un poème à deux mains qui avait surpris toute la classe. Regard illuminé de Damien, enfin reconnu par le professeur et ses pairs. En ce début d’année de 3ème nous avions réécrit La leçon de Ionesco et Damien nous avait gratifié d’un de ses bons mots (d’abord raturé au brouillon) : lorsqu’ au début de la pièce, le professeur au regard lubrique félicite la jeune fille de connaitre parfaitement les quatre saisons de l’année, Damien lui fait dire : « C’est très bien ! Vous connaissez votre leçon sur le bout des poils…. Euh ! sur le bout des doigts… ! » Connotation sexuelle tout à fait appropriée qu’il mettra en scène avec un aplomb qui ravira toute la classe, et orientera le jeu des autres élèves dans les scènes suivantes.


Pas d’égalité sans réciprocité


Réciproque :
Qui implique, entre deux personnes ou deux groupes, un échange de sentiments, d’obligations, de services semblables ; mutuel. Confiance, tolérance réciproque… (Le Petit Robert)

A quoi sert l’école ? est une question que je traite désormais en classe. Ma conception du métier a changé.

C’est avec une métaphore que je rendrais compte de la relation qui m’animait au lycée, liant ma discipline, ma mission de transmission des savoirs et les élèves : l’araignée au centre de sa toile, filant et tissant par son discours des chaines nouant chaque élève au maitre.

Des textes bien choisis qui répondent aux questions que se posent des adolescents plutôt réceptifs parce que déjà en recherche personnelle, assortis de commentaires captivants, les amènent à vérifier que la littérature aide à penser la vie et l’humain, par les modes de réflexion et les modèles intellectuels qu’elle propose. Enseigner comme moi-même je l’avais été, de manière magistrale, dans l’écoute, sans participation active au travail de questionnement, ouvrir le champ strictement disciplinaire à d’autres (politique, économie, sociologie, psychanalyse et philosophie), c’était pour moi la meilleure manière de transmettre ma passion littéraire, de former les jeunes esprits à leur avenir d’adulte. Et ‘ça marchait’. C’était du moins le reflet que me renvoyaient les élèves, en âge d’entendre ces discours et déjà habitués à ce type d’enseignement.

Pour poursuivre la métaphore, j’utiliserais aujourd’hui celle du champ d’électrons libres. Dans la classe, nous gravitons tous, moi au même titre que tout autre, dans un mouvement autant individuel que collectif, attirés par un même objet, celui de nos recherches savantes.

Le travail n’est plus ressenti alors comme contrainte mais comme collaboration égalitaire dans le sens où chacun, impliqué par les effets propres à la démarche d’auto-socio-construction, doit pouvoir faire bouger les membres de son groupe, et dans la réflexion collective tous les individus de la classe. Il suffit parfois d’une remarque, d’un mot, d’une question naïve ; il faut parfois de vives discussions. Bref, il faut s’autoriser à avoir un avis en propre, défendable face aux autres, exprimable devant tous, réfutable et donc modifiable.

Pour permettre de penser, il faut laisser le temps de l’approche, du saisissement, de la résistance, de l’intégration. Chaque individu a son cheminement propre, sa capacité et son mode d’implication. Chacun en retirera quelque chose d’unique, qui fera partie de son expérience du savoir et le partagera, consciemment ou pas avec d’autres, contemporains ou pas. Effets de réciprocité, intergénérationnelle aussi, les enfants d’aujourd’hui étant les éducateurs de demain, les faiseurs d’un monde en perpétuel devenir.

La littérature pour moi aujourd’hui est un support privilégié pour que les jeunes entendent que leur place est bien à l’école. On y a le droit et le devoir de penser par soi-même, de mieux penser dans la dynamique collective, de se former psychologiquement parce que l’égalité exige libertés et tolérance, et intellectuellement en affrontant des textes difficiles et en produisant des travaux ambitieux. On y apprend qui on est et comment on évolue, pourquoi et comment on apprend des autres et avec eux, comment on apprend ce qui fait tourner l’Homme et le monde, comment on peut agir sur ce monde, le transformer, parce qu’on a été soi-même transformé par des expériences d’apprentissage.

Avoir une prise sur le monde pour les jeunes, c’est commencer à saisir les rapports de pouvoir qui les malmènent : les parents, les pairs, les profs, les policiers, les médias, la pub, la politique, l’incitation à la consommation… Mais d’abord, avoir une prise sur soi, c’est-à-dire accepter l’idée qu’on peut agir en tant qu’individu, et déjà dans le cadre d’un cours.

Jean-David arrive en octobre de La Réunion, Beaudon du Congo. Ils ont des points communs : l’absence de sourire (à l’école, on n’est pas là pour s’amuser !), un regard perdu (ils ont encore ailleurs), sur la défensive (difficultés à l’écrit, inhibition à l’oral), le respect du professeur (ils savent se tenir à l’école). Ils ont du mal à s’intégrer à leur groupe de quatre. Nous allons réécrire et mettre en scène La leçon de Ionesco pour notre représentation de Noël. Nous travaillons sur les formes du pouvoir et nous interrogeons sur la relation maitre-élève dans le rapport au savoir et à l’autorité. Décrypter ce que Ionesco donne à lire, c’est comprendre pour reformuler, réécrire. Chaque groupe travaillant un extrait de la pièce, ils vont harmoniser leurs interprétations pour que leur pièce rende compte du sens de LA pièce.

Panique pour Jean-David et Beaudon ! Sinon les consignes de travail (ils sont arrivés après les questions préalables permettant d’entrer dans la problématique), je ne dis rien sur l’auteur, le contexte, la pièce (ce qui viendra quand les élèves voudront ‘valider’ leur lecture). Eux disent ne pas comprendre, ne pas savoir… ce que j’attends. Leurs camarades du groupe essaient en vain d’expliquer comment on travaille. Dans un relatif brouhaha général auquel ils ne sont pas habitués, je croise le regard de Jean-David. C’est comme s’il me disait : comment pouvez-vous admettre ce désordre ? Comment voulez-vous qu’on travaille si vous ne faites pas cours ? A quoi vous servez si vous ne dites pas ce qu’il faut qu’on apprenne ?
Depuis l’Inde, je sais qu’un silence dit respectueux est la marque d’une soumission à l’autorité que donnent le statut de maitre et son sacro-saint savoir. Dans le regard des nouveaux arrivants, c’est ce que je retrouve. Ils pensaient être là pour apprendre de moi, et je les laisse apprendre entre eux, au risque de se tromper, de comprendre et d’écrire n’importe quoi, n’importe comment.

C’est encore à leur regard que j’ai vu qu’ils avaient pris leur place dans la classe, à leur sourire aussi, à leur attitude plus détendue, intéressée, aux mots lâchés (à la place des « je ne sais pas », des « je ne peux pas » que j’entends comme des « je n’ose pas ! »), et surtout à l’interprétation qu’ils ont bâtie de leur personnage. Ils ont réécrit le premier extrait et proposent une mise en scène du personnage du professeur, un vieil homme bégayant et timide, accueillant maladroitement une jeune fille de bonne famille. De répétition en répétition, ils affinent leur rôle. L’apprentissage du texte n’est pas un problème ; ils sont habitués au par cœur. C’est le jeu de scène qui est délicat : il a fallu une certaine audace pour jouer un professeur dont l’image tombe de son piédestal.

Dans la pièce, ce professeur est un mauvais enseignant, abusant d’un pouvoir de fascination qui grandira au fil des scènes jusqu’au meurtre de son élève. Après discussion, la classe acceptera l’interprétation du groupe ayant travaillé la scène du crime qu’il présente comme « symbolique » et représentatif du rapport maitre/élève, ce dernier étant manipulé au nom du SAVOIR par un professeur tout puissant.
Avoir une prise sur soi pour en avoir une sur un monde à décrypter, quand on découvre qu’on peut en devenir un membre lucide et pourquoi pas engagé.


La classe en chantier permanent


En substituant à la discipline de caserne une discipline de chantier, comme le disait en son temps Fernand Oury, un projet qui fait appel à la réflexion et à la création peut aboutir pour chacun à une forme de reconnaissance et d’accomplissement.

Apprendre de soi, des autres, du monde, à son rythme et dans le temps de son histoire personnelle, c’est possible si une habitude de travail est construite dans la confiance réciproque, dans la tolérance de la liberté de chacun. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais de dérapages. Le véritable rappel à l’ordre, c’est-à-dire à ce pour quoi nous sommes ensemble, vient du projet lui-même en construction, et qui attend sa réalisation où chacun a sa partition à jouer. Le travail à mener à son terme implique patience et dynamisme, contrôle et effervescence. Les idées de projet se bousculent, prises sur le vif du monde comme il est.

Ça tombe bien cette classe de jeunes qui viennent de pays et de milieux socioculturels différents ! On va bâtir ensemble le prochain spectacle de fin d’année : Les hommes sur les routes.

Sylvie lange

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