mercredi, 21 octobre 2020|

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Questions de classe(s)

Les Filles de Romorantin, Nassira EL MOADDEM

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Deuxième chronique de Julien T.-Marsay pour Questions de classe(s).

Livres de classe(s) #2

L’une, celle qui est restée, est devenue ouvrière et gilet jaune : Caroline. L’autre, celle qui est partie, est devenue journaliste et autrice : Nassira. Enfants, les deux étaient amies. Adultes, les deux ont perdu le lien et ne semblent a priori plus avoir grand-chose en commun, si ce n’est le passé. Ce sont les filles de Romorantin.

Retour à Romorantin

Ville d’enclave et d’ennui de prime abord, Romorantin « capitale de la Sologne » est surtout la ville de l’enfance et du cœur de Nassira El Moaddem qui pendant des mois y revient plusieurs jours par semaine, le temps de cette enquête sociologique et intime. Le temps de redécouvrir la ville et ses habitant·es, mais surtout celui de renouer. Frappée par la tragédie de la fermeture de Matra son ex poumon économique, « terre d’agonie » progressivement abandonnée par les liaisons ferroviaires, Romorantin peut donner l’impression d’être coincée : un bout d’isolement français. Et la désertification progressive du centre-ville en est emblématique : au fil des déambulations à vélo de l’autrice, c’est « un peu de sa vie qui s’en va » à la vue des commerces aux rideaux baissés, contribuant toujours un peu plus à donner cette impression de « cimetière communal ».
Quelle place retrouver pour Nassira dans ce retour épisodique ?
Alors que, au milieu des réunions des gilets jaunes, elle cumule les motifs de méfiance : journaliste, parisienne, voire même pour certain·es ses origines marocaines. La confiance n’est pas un présupposé : après une prise de parole, les défiances sont dépassées et on vote pour sa participation aux réunions.
Puisque c’est entre autres ce désir de comprendre ce mouvement dans sa région d’origine qui fut à la genèse de l’enquête : en lisant sur leur page Facebook un post de Caroline, la meilleure amie d’enfance perdue de vue à qui Nassira « pensait très souvent ».

Les amies retrouvées

Au cœur du livre, on est surtout témoin de la très belle reconstitution de cette amitié. De cette amitié que le temps et la divergence des parcours de chacune ont désagrégée, ont rendu étrangères, elles qui « n’ont plus rien en commun ». De cette amitié qui vingt ans plus tard n’est plus une évidence mais que Nassira va prendre soin de retisser tout au long de ce retour au pays natal.
Revoir « Romo », c’est d’abord revoir et redécouvrir Caroline.
Et toute la difficulté réside en ce chiasme sociologique qui désormais semble les séparer : « J’étais fille d’ouvrier, je suis devenue parisienne de classe moyenne. Elle était fille de commerçants, elle est devenue ouvrière. ». Très vite, après une reprise de contact via Facebook, l’écriture de l’enquête va être l’occasion de la réécriture, pleine de tendresse et de respect, de cette émouvante amitié retrouvée entre ces « deux visages de la France ».

Parcours de classes

Outre celui de Caroline, l’ouvrière engagée et révoltée, c’est une galerie de portraits émouvants et emblématiques que brosse Nassira El Moaddem. Des portraits intimes à portée sociologique qui ont quelque chose d’Eribon et d’Ernaux. Avec son regard d’observatrice, toujours juste, cette façon d’être en « vision avec » dénuée de jugements, Nassira livre un récit de destins révélateurs. Karine, contrôleuse devenue la mémoire du B-A, ce TER centenaire pour lequel elle se bat afin qu’il survive aux politiques rentabilistes de la SNCF. Hamid, ce cousin qui fait sa carrière chez Matra et qui résume tout le poids du destin de l’entreprise pour Romorantin. Daniel, figure de proue des gilets jaunes dont les « off » permettent de mieux saisir certains mécanismes de l’hétérogénéité du mouvement. Najat et Karima, les amies du quartier populaire Saint-Marc, qui s’engagent pour empêcher l’école et le quartier négligés par la mairie de sombrer ; créatrices d’autres biais de solidarité. Lucia, l’employée de Central Parcs, « survivante » qui a fui les horreurs de la junte éthiopienne et se fait abîmer depuis des décennies par une entreprise qui en dépit de ses bénéfices grandissants exige toujours davantage de ses petit·es employé·es soumis·es à des conditions de travail toujours plus aliénantes et maltraitantes ; ce ménage à la chaîne chez Central Parcs, Nassira l’expérimente à nouveau en se faisant embaucher en catimini à ses fins d’enquête alors que ce fut à plusieurs reprises l’un de ses jobs d’étudiante. Otmane enfin, au roman personnel éloquent, le voisin victime de cette relégation scolaire et de cette discrimination systémique de l’École qui envoie la majorité des « garçons arabes » au lycée pro, chez les « réprouvé·es » : « y avait même pas de discussion ». Propos en écho desquels résonne ce constat de Nassira au milieu des « élu·es », implacable : « En filière générale, nous les fils et les filles des familles immigrées, on pouvait se compter sur les doigts des deux mains. »
À travers ces témoignages et ces tendres portraits de Romorantinais·es, on saisit à quel point l’École et ses logiques de tri a pu jouer un rôle déterminant dans ces vies, même si Nassira ainsi que ses frères et sœurs, aux parcours scolaires brillants, y ont échappé. Mais quelque part au prix d’un fort « sentiment d’illégitimité » encore souvent ressenti par Nassira qui montre toutes les limites humaines d’un concept sociologique tel que celui de « transfuge de classe » : de même qu’on « ne quitte jamais vraiment son chez soi », on ne quitte jamais vraiment la personne qu‘on a été. Quelque part, le « périphérique mental » des origines solognotes et marocaines flottera toujours.

Sur la complexité de ces parcours humains, de ces solognotes « oublié·es », de ces gilets jaunes de « Romo », de ces enfants d’immigré·es du quartier Saint-Marc, ce livre subtil, pertinent et tendre s’offre à nous comme l’un des meilleurs antidotes aux pétitions de principe et préjugés en tout genre à l’encontre des "invisibles, des oublié·es, des sien·nes".


Nassira El Moaddem, Les Filles de Romorantin. Éditions Iconoclaste, 218, 258 p., 18€.

- Présentation écrite et vidéo de l’autrice sur le site de la maison d’édition : https://www.editions-iconoclaste.fr/livres/filles-de-romorantin/?doing_wp_cron=1586188191.8203120231628417968750

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