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Questions de classe(s)

La précarité est sans trêve ni retour !

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Les KroniKs de décembre sont publiées.

Les apparentes contradictions de notre actualité moderne et politique ne doivent rien aux accidents. La même année où on étend la soit disant « trêve hivernale » des expulsions aux « campements illicites » (traduisez bidonvilles) , le Maire d’une ville de banlieue Sud, étiquetée socialiste, peut mettre 40 familles à la rue à une semaine de Noël et se vanter dans la presse de pouvoir par prochaine décision de justice en mettre 130 de plus dans quelques semaines à peine… le plus légalement du Monde !

Que se passe-t-il quand la loi ne fait plus Loi ?
Par quelle astuce , par quelle magie ?

Et bien c’est tout simple , il n’existe plus aujourd’hui aucune production de droit nouveau qui ne soit réversible, et qui ne contienne son propre désaveu et son propre recul.

Entropie et vulnérabilité

Tout droit nouveau est aujourd’hui réversible et il en est ainsi de tout progrès que nous connaissons dans notre vie professionnelle, sociale, économique, familiale et même personnelle. Toute amélioration appelle de nos jours son envers, sa régression et sa disparition prochaine. Nous avons placé dans l’ADN même de toute avancée de notre vie, une clause de réversion.

La loi sur la trêve hivernale comptait beaucoup de limitations dans son énoncé même ainsi qu’une grande marge d’interprétation ; ne nous étonnons donc pas de son double sens.

Et ainsi en est-il de toute progression dans nos statuts et dans nos situations. La modernité, nos vies modernes sont sous le signe de ce qu’on appelle la « vulnérabilité » c’est à dire de la réversibilité de tout acquis et de tout progrès.

Comment comprendre le sens de ce mouvement, d’une telle entropie ? Il faut le voir comme si le sol sous nos pieds, autrefois plat ou en descente s’était soudain dressé devant nous comme une pente raide à gravir. Ainsi tout progrès que nous accomplirions , que nous obtiendrions , sera toujours le résultat d’une lutte, d’un arrachement. L’état normal des choses a changé : il est dorénavant et jusqu’à nouvel ordre (mondial) , à la descente.

Les progrès sont vulnérables et les descentes sont irréversibles. Cela ne signifie pas que tout va toujours mal ou toujours vers le pire. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de progrès , ou plus d’avenir tout court. C’est cela qui nous trompe . Car celui à qui on brosse le tableau des réalités les plus froides peut toujours nous accuser de pessimisme ou de parti pris. Il avancera devant nous quelques progrès dont la plupart se résument cependant aux formulations et aux intentions.

Passage de la vulnérabilité à la précarité

C’est bien ce passage de la vulnérabilité à la précarité que les acteurs sociaux doivent apprendre et comprendre. On n’est plus du tout dans la vision d’un travail classique vers l’autonomie, vers une société inclusive vers une société qui retient et soutient, mais au contraire dans la production de déséquilibres, de rapports de force à changer et inverser.

Littéralement, nous avons à « armer » les plus vulnérables, à leur donner une éducation guerrière , non pas à la manière individualiste et libérale de « chacun pour soi et tous contre tous », mais à la manière de la Pédagogie sociale, par l’apprentissage de la conscience de sa double condition (personnelle et collective), et des moyens de s’en émanciper.

Philosophiquement , le passage de la vulnérabilité à la précarité, c’est le passage de la réversibilité à l’irréversibilité, qui est la marque même de la précarité. Car la précarité est empêchement, enfermement et irréversibilité par le déploiement d’une infinité d’obstacles aux objectifs de progrès les plus anodins. La précarité est production d’empêchements et de ce fait, elle nous concerne tous.

Philosophie de la Précarité

Les acteurs sociaux en réflexion, qui voudraient adapter leurs pratiques professionnelles, à ce qu’ils appellent « le développement des publics précaires », se trompent d’objet. Ils se trompent aussi de sens quand ils croient que les précaires seraient des gens, très éloignés d’eux mêmes, forcément peu nombreux (cars ils seraient les plus pauvres d’entre les pauvres). Pour ces publics d’exception, ils seraient prêts à croire qu’il faudrait aussi des pratiques d’exception, qui ne remettent pas en cause la majorité ou le cadre commun. Ils se trompent car ils ne perçoivent pas l’essentiel, à savoir que les précaires, ce sont eux tous, ce sont nous tous.

Cette précarité que l’on veut voir chez l’autre, chez le migrant, chez l’exclu, est bien plus à l’oeuvre dans nos propres cadres de travail de plus en plus « enfermés », dans nos pratiques de plus en plus contraintes et limitées , dans nos statuts de plus en plus menacés et dans l’impossibilité où on nous met de penser notre propre travail.

Le pauvre manque d’argent, mais le précaire, lui, manque d’organisation, c’est à dire de décision, de la capacité à s’organiser, à posséder la science et la pratique de son propre travail ; il est plongé dans l’impossibilité de faire œuvre de lui même.

S’évader de la Précarité

La précarité est irréversible c’est à dire qu’on lutte vainement contre elle et ses effets. On ne pourra et ne saura pas l’éradiquer, pas plus que les bidonvilles ou la pauvreté des enfants. Il ne sert à rien de rajouter des prestations, des initiatives, des projets et des programmes . Il ne sert à rien de mettre « plus de quelque chose », ou de reproduire les mêmes pratiques avec plus d’efficacité, en les « ciblant » ou en les renforçant. On ne changera rien avec » plus de la même chose », tout comme l’enfant qui ne supporte plus sa scolarité, ne gagne rien à « redoubler » le niveau qu’il a déjà échoué. On ne saurait (re)manger ce qu’on a déjà vomi.

On ne lutte pas contre la précarité comme on prétend toujours le faire, mais, à l’inverse, en bâtissant d’autres choses, dans d’autres espaces, d’autres friches, sur d’autres terrains qu’on n’a jamais investi et que d’ordinaire, on méprise.

La véritable arme contre la précarité est de faire autre chose, de repenser le travail autrement et sur d’autres valeurs ( un autre triptyque que la salariat, les loisirs et le chômage). De refonder le travail social sur d’autres principes comme l’inconditionnalité, le don, le travail véritable, le durable.

Elle est là l’épreuve la plus dure, la plus difficile : celle d’abandonner nos terrains et nos méthodes. Comment ceux qui ont tant gagné et tant investi dans ce qui ne fonctionne plus, auront-ils le courage d’en sortir ? Garderons-nous comme pilotes ceux qui nous ont mené au précipice ? Et jusqu’à quand ?

Laurent Ott, Centre Social / Espace Vie sociale Intermèdes-Robinson Chilly Longjumeau et Nord Essonne Site, blog et bien plus encore : http://www.intermedes-robinson.org

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