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Questions de classe(s)

La neuroéducation n’est pas une révolution copernicienne de l’éducation

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Nous relayons ici, avec l’aimable autorisation de son auteur, le très intéressant texte de Sylvain Wagnon à propos des neurosciences, texte initialement publié sur son blog Mediapart

La question des finalités éducatives impose une réflexion sur l’apport des neurosciences, sur les conséquences de la connaissance des mécanismes cérébraux. L’alliance objective entre certains neuroscientiques, le pouvoir politique actuel et ceux qui au nom des « pédagogies alternatives » entendent contourner le système éducatif public mérite notre vigilance.

La lecture de la tribune d’Olivier Houdé publiée le 8 février dans Le Monde et intitulée « les neurosciences, une révolution de l’éducation » interroge à plus d’un titre.

Si l’objectif est de placer ses travaux dans l’oreille de l’actuel ministre de l’éducation nationale face à d’autres neuroscientifiques, pourquoi pas. Cette tribune apparait à usage « interne » pour la communauté des neuroscientifiques. Clairement, Olivier Houdé met en avant l’importance de ses travaux, ce que personne ne conteste il me semble, mais surtout il tend à prouver que sa démarche et son approche des neurosciences sont les seules possibles, plausibles et efficaces. Là, en tant que chercheur, je serais plus interrogatif. S’attribuer le monopole des neurosciences est complexe et illusoire. Nouvelle discipline, aux contours encore flous, le rayonnement des neurosciences réside dans leur extrême diversité d’actions, d’approches et de démarches.

Au regard de l’ouvrage de Denis Forest « Neuroscepticisme », les neuroscientifiques ne sont pas tous d’accord sur ce « tournant neuro » qui se caractérise par une multiplication de champs d’action : neuroéthique, neuromarketing , neurodroit ou neuroéducation. Cette tendance illustre le dynamisme de la nouvelle discipline mais aussi les chemins de traverse voire les possibles dérives. La vision d’Olivier Houdé, fondée sur le poids démesuré de l’imagerie cérébrale comme outil privilégié de cette neuroéducation, n’est donc qu’une des approches possibles et mérite d’être analysée non comme une évidence mais comme une démarche parmi d’autres.

Ensuite, n’est pas Piaget qui veut. Car finalement, dans cette tribune, Olivier Houdé semble nous dire : « les pédagogues d’éducation nouvelle du début du XXe siècle comme Montessori, Decroly et Freinet ont eu une intuition, Jean Piaget a esquissé une réflexion et moi j’ai mis en œuvre leurs réflexions ». Bref cette « révolution copernicienne » voulue par les pédagogues d’éducation nouvelle devient la révolution de l’éducation par les neurosciences. Ce qui apparait comme une falsification de l’histoire.

Certes ces médecins (Montessori, Decroly) et psychologue (Binet) ont voulu créer une « pédagogie scientifique » mais aucunement un mécanisme linéaire entre leurs expériences psychologiques et une nouvelle façon de concevoir la pédagogie. C’est falsifier leur pensée que de les cantonner à des chercheurs sans lien avec la connaissance complexe de l’individu dans sa globalité, dans la multiplicité des facteurs intellectuels, sensoriels et corporels. C’est limiter à un scientisme réducteur leurs pensées sur les relations entre l’individu et son environnement. Le médecin, psychologue et pédagogue Ovide Decroly fonde sa pensée pédagogique sur l’observation des multiples facettes des enfants et non sur la pratique des seuls tests mentaux. N’idéalisons pas toutefois ces pédagogues : ils ont cherché, ils ont tenté, ils ont douté, ils ont parfois dérivé vers l’eugénisme ou la tentation d’établir des continuités génétiques sur des comportements sociaux. Or, ces pédagogues qui ont participé à la construction de la discipline psychologique naissante ont eux-mêmes été méfiants sur les risques de leurs propres expériences. Ainsi, il ne s’agit aucunement de sous-estimer les apports actuels des neurosciences, mais on est en droit de penser que les expériences d’IRM sur des enfants ne permettent pas de tout comprendre et encore moins de révolutionner l’éducation. Les réflexions sur les conséquences des neurosciences sont un domaine si important qu’il ne faut pas les laisser aux seuls neuroscientifiques.

Sortons de la querelle stérile et mesquine, des attaques hors propos sur les sciences de l’éducation « traditionnelle ». Que les sciences de l’éducation doivent balayer devant leur porte pour survivre et être pivot de réflexions et de pratiques est un autre débat que nous sommes prêts à aborder dans d’autres circonstances.

L’enjeu est de taille et mérite que nous tous, chercheurs, enseignants, citoyens, puissions travailler avec nos propres caractéristiques, de concert pour le devenir de la jeunesse et donc de l’avenir. Les choix sont politiques, nécessairement politiques. Quelle école voulons-nous et pour quelle société ? La question des finalités éducatives impose une réflexion sur l’apport des neurosciences, sur les conséquences de la connaissance des mécanismes cérébraux. L’alliance objective entre certains neuroscientiques, le pouvoir politique actuel et ceux qui au nom des « pédagogies alternatives » entendent contourner le système éducatif public mérite notre vigilance car il est impossible de souscrire à une pseudo-argumentation du « c’est comme ça et pas autrement » ou d’un CQFD réducteur.

Sylvain Wagnon

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