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Questions de classe(s)

Éducation émancipatrice : le moment de passer à l’offensive

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Des millions de jeunes nous donnent des leçons d’internationalisme et affirment leur volonté d’être acteurs face à un avenir redoutable. Ils sont aujourd’hui en mesure de comprendre que le système éducatif basé sur la compétition, la sélection, la reproduction sociale et l’accroissement des inégalités fait partie du problème. Les avant-gardes pédagogiques doivent affirmer qu’ajouter des éléments de programme portant sur l’écologie ne peut suffire. Elles ont l’expérience de pratiques coopératives qui préparent à l’action collective et qui vont s’avérer indispensables. La mobilisation actuelle, qui peut encore s’amplifier, leur donne l’occasion de faire entendre leurs propositions. Comment, avec quels mots, c’est un projet qu’il s’agirait de partager. C’est la conclusion de cet article qui invite à « passer à l’offensive ».

Éducation émancipatrice : le moment de passer à l’offensive

État des lieux

Les pratiques d’éducation émancipatrice, celles qui mettent réellement en question l’ordre établi sont inévitablement rares, exceptionnellement tolérées. La rupture qu’elles impliquent avec l’idée multiséculaire du savoir qu’on transmet au profit du savoir qui se construit fait hurler à la mort les conservateurs.
Le concept « transmission » a des racines naturelles (parents et anciens qui transmettent les savoir-faire, les traditions) religieuses (les révélations, les prophéties), culturelles (la tradition universitaire, l’entretien des hiérarchies). Ses effets sur la reproduction sociale sont appréciés par les pouvoirs en place…ce que certains bénéficiaires de « l’ascenseur social » se refuse de comprendre. Il est donc normal qu’il résiste et, dans ces temps de régression sociale, qu’il se réaffirme avec force dans le système scolaire.

Constats  :
L’arrivée du ministre Blanquer renforce l’hégémonie culturelle des conservateurs.
Le temps où il était encore possible, profitant des incohérences du système, de faire vivre des îlots d’éducation émancipatrice semble révolu.
La combattivité des mouvements de l’Education Nouvelle laisse à désirer. L’illusion d’un essaimage, d’une contamination du corps enseignant n’a même plus lieu d’être. Il va falloir du courage, voire pratiquer la désobéissance civique pour persister.
Les syndicats enseignants, déjà peu perméables aux « expériences », ont d’autres sujets de préoccupation…
Les contestataires de l’ordre établi tendent majoritairement à considérer que le problème éducatif sera réglé après… Après la chute du système capitaliste, après la Révolution, après etc. (il en a été de même avec le statut de la femme jusqu’à ce que les féministes se révoltent…mais les enfants n’ont pas ce pouvoir).
Ils entrent souvent dans le chœur des conservateurs. Edwy Plenel constate : « une certaine extrême-gauche s’adonne à l’éloge de la tradition pédagogique » ce qui se vérifie aujourd’hui : Paul Ariès « je remercie mes maîtres d’avoir eu une conception élitiste de l’enseignement…car je n’aurais pu accéder à la culture si des Meirieu avaient existé ». Henri Pena-Ruiz : « j’ai eu un mouvement d’empathie pour Chevènement quand il a sifflé la fin de la récré face aux pédagos. J’aime l’idée que c’est par l’instruction qu’on s’en tire. Moi, fils de prolo, je sais que c’est vrai » …
Néanmoins
Divers intellectuels, historiens, philosophes, anthropologues, continuent de travailler le concept émancipation, d’Edgar Morin à Jacques Rancière en passant par les historiennes « détricoteuses » émules de Suzanne Citron.
Les mouvements d’Education Populaire qui ont entretenu le projet émancipateur et ont su initier des techniques qui y contribuent.
Les parents qui constituent potentiellement un facteur décisif, mais sont soumis à des contradictions.
Ils sont en effet de plus en plus nombreux à accompagner le petit enfant dans sa construction du savoir, l’acquisition du langage, le développement sensori-moteur. Ils sont donc nécessairement sensibles au projet émancipateur, surtout quand ils y sont associés, systématiquement(1). Ils apprécient massivement l’école maternelle pour son respect traditionnel du développement de l’enfant, mis à mal par les nouvelles directives de Blanquer (initiation au codage de l’écrit, évaluations, etc.).
Mais en même temps, ils se veulent « réalistes » face à la société individualiste, compétitive, élitiste (et « sans alternative » comme on s’attache à leur faire croire depuis les années 1980). En conséquence, ils se résignent à ce que l’enfant, à partir de 6 ans, soit soumis à un dressage, qu’il devienne un produit mesurable et souvent jetable.

Etat des lieux désespérant qui nous met sur la défensive et réduit notre sphère d’influence…
Mais un facteur imprévu change la donne, invite à passer à l’offensive et donc à :

Changer de ligne d’horizon

C’est le G.I.E.C., ses rapports de plus en plus précis et alarmants qui permet et même devrait nous obliger de passer à l’offensive. Ses recommandations de plus en plus insistantes ne concernent pas (encore) l’éducation, mais nous permettent d’élaborer des arguments susceptibles de vaincre le doute des uns et la résignation des autres.
Préalablement il nous faut adopter une nouvelle ligne d’horizon ce qui semble difficile tant nous sommes attachés à celle qui alimentait nos espoirs, ceux du mouvement ouvrier depuis… 1848, 1871, 1917, 1936, 1968…
Deux exemples pour témoigner de cette difficulté et de cette aliénation au passé.

1/Personnellement convaincu, dès 1972 (« Halte à la croissance », club de Rome) et même avant avec André Gorz, que le productivisme, capitaliste ou soviétique, nous conduit dans l’impasse, j’ai à plusieurs reprises mis ce savoir entre parenthèses. Ainsi, porté par de nouveaux espoirs (Porto Alegre et l’alter mondialisme), stimulé par les productions éducatives auxquelles je contribuais à la Villeneuve de Grenoble, à Echirolles, prêt à espérer qu’il serait (peut-être) possible de se faire entendre par « la gauche » de Jospin, la « société en mutation » que j’entrevoyais en 1997 omettait totalement ce que je savais depuis 1972 ! (2)

2/ Grégory Chambat dans « L’ECOLE DES REACS-PUBLICAINS »(3) se veut optimiste : son dernier chapitre « contre-feux sur les chemins d’une éducation émancipatrice » se termine par « un chemin est à inventer, à (re)défricher, celui d’une autre école dans une société qui ne cède ni aux sirènes réactionnaires ni à la résignation « gestionnaire ». Cette Société qu’il imaginait en 2016 omettait les rapports du GIEC et la COP 21 qui pourtant venait d’avoir lieu !

Nous devons donc tous nous émanciper des convictions et des espoirs les plus ancrés dans notre esprit et, sans les renier, leur donner une nouvelle ligne d’horizon. Il nous faut de plus imaginer ce qui, jusqu’à nos jours, semblait historiquement inimaginable, admettre que nous sommes déjà de plain-pied, dans une guerre sans précédent. Une guerre dont nos arrières petits-enfants ne connaîtront pas la fin et qui défie en effet l’imagination. C’est d’autant plus difficile, qu’en France la paix semble un bien permanent (mises à part les guerres coloniales, nous connaissons depuis 1945, une période de paix sans précédent !).

Dans son « ELOGE DE LA FUITE », Henri Laborit décrit cette tendance naturelle devant l’épreuve quand la lutte est sans espoir. Nous pouvons constater : fuite dans le climato-scepticisme, dans la dissonance cognitive, le tanshumanisme. Fuite des privilégiés imbéciles qui se construisent des refuges, accumulent des réserves, fuite des illuminés qui envisagent une émigration planétaire.
Face à cette épreuve inédite, la fuite est impossible et il faut s’en convaincre.
L’alternative est la résistance, la lutte, non pour une impossible victoire mais pour préserver et amplifier ce qui mérite d’être sauvegardé dans notre civilisation.
Les Soviétiques assiégés à Leningrad, mourant de faim et allant écouter la symphonie N°7 de Chostakovitch, les Britanniques solidaires et résilients sous le déluge de bombes, ont révélé des ressources « spirituelles » insoupçonnables et montré que la résistance est possible dans les pires circonstances…
Il va nous falloir développer de telles ressources. L’éducation peut et doit y préparer.

Notre expérience a ouvert des voies. Il s’agirait d’en montrer l’intérêt et le potentiel. D’imaginer le processus permettant d’y impliquer non seulement les enseignants mais tous les coéducateurs, parents en premier. De tirer profit des travaux des savants sur le sujet.

Bernard Stiegler, philosophe, décrit l’anthropocène comme produit de l’entropie : notre civilisation fondée sur l’énergie se trouve en effet, elle aussi soumise, à cette loi de la thermodynamique qui conduit à la désorganisation du système concerné. Il convoque la notion de néguentropie, l’entropie négative, qui se définit comme un facteur d’organisation des systèmes. Selon lui, ce sont l’intelligence, l’imagination créative, qualités humaines non soumises à l’entropie sur lesquelles il faut compter pour faire face et éviter le chaos. (4)
De plus en plus de chercheurs travaillent cette donnée et donnent des moyens, non pas d’enrayer le dérèglement en cours pour des milliers (millions ?) d’années, mais d’envisager un avenir fondé sur le progrès qualitatif et non plus quantitatif (5) qui permettra de faire face à un possible et probable effondrement de civilisations majoritaires actuelles.

Pablo Servigne, scientifique, coauteur de « COMMENT TOUT PEUT S’EFFONDRER » a recensé l’ensemble des données inquiétantes déjà connues en 2015. Il s’attache par la suite avec « L’ENTRAIDE, L’AUTRE LOI DE LA JUNGLE » puis « UNE AUTRE FIN DU MONDE EST POSSIBLE » à évoquer ce que B. Ziegler nomme « néguentropie ». Invité à un débat sur youtube par François Ruffin (manifestement séduit, ce qui est significatif), il détaille très clairement les comportements sociaux qui permettent la résilience. (6)

Le progrès

Ce concept nous a tous portés. Il reste plus que jamais un horizon utile pourvu qu’on puisse ainsi le redéfinir.
Il nous revient de montrer que cette recherche du progrès qualitatif se conjugue avec le projet d’une éducation émancipatrice.

Ce qui était inaudible, il y a quelques mois, pourra bientôt apparaître évident : « ce sont nos enfants et nos petits- enfants qui vont subir les premières manifestations graves de la catastrophe qui se profile et qu’on subit déjà dans certains pays » ou encore ce constat « les enfants n’échappent pas au sentiment diffus d’une menace et qu’il serait préférable de leur proposer d’être, à leur niveau, acteurs dans cette mobilisation ».

Les médias font maintenant largement à faire écho aux multiples alertes concernant le climat, l’épuisement des ressources, à l’impérieuse nécessité de changer de modèle économique, et de manière de vivre. En première page, gros titre du MONDE 9 août : « L’HUMANITE EPUISE LA TERRE ». Le système capitaliste est lui-même mis en question et apparaît objectivement condamné.
L’hypothèse de son remplacement n’est plus un espoir, un objectif, mais une obligation...
Cette situation peut rendre l’opinion de plus en plus attentive à nos propositions. Il ne s’agit pas de prétendre que nous avions raison avant l’heure, mais d’affirmer l’urgence d’un changement de modèle éducatif, de montrer comment une éducation émancipatrice peut préparer les enfants à faire à la situation chaotique et dangereuse qu’ils vont inévitablement connaître.

Dans ce contexte évolutif, il s’agirait d’approfondir notre proposition pour l’éducation et d’imaginer une stratégie. Le projet d’un « Manifeste » soumis aux différents mouvements pédagogique est arrivé trop tôt et concernait un public trop restreint et souvent résigné à son statut très minoritaire.

Si l’on pense qu’il est temps d’en reprendre le projet, je propose ce plan de travail en l’espoir qu’il mobilise les militant-e-s et mette en œuvre leur « intelligence collective ».

Plan de travail (propositions)

1/Définir l’objectif : La rédaction d’un Manifeste

2/ envisager une stratégie en plusieurs étapes :
2.1/rédiger une esquisse du Manifeste :
2.2/ éprouver cette première rédaction auprès des acteurs qui expérimentent ou entreprennent des changements dans différents domaines (hors éducation). Leurs avis nous permettront d’éviter tout jargon et d’être compréhensibles par le plus grand nombre
2.3/ éprouver cette seconde rédaction auprès des parents, des associations de l’Education Populaire etc.
2.4/ convaincre les ONG, associations, partis, syndicats faisant face au défi, de considérer le problème éducatif comme un investissement urgent et indispensable à intégrer dans leurs objectifs

3/ travailler le contenu . Le manifeste pourrait comporter plusieurs volets :

3.1/ une courte justification en rapport avec le perspectives de l’avenir qui attend les enfants et l’évocation des compétences et des comportements qu’il s’agit de développer pour qu’ils soient capables de faire face au prévu et à l’imprévu…
3.2/ une description globale des objectifs éducatifs souhaitables. La référence au texte d’Edgar Morin (7) permettrait de souligner les changements à opérer en termes de connaissances indispensables. Des exemples de pédagogie du projet, de transdisciplinarité, etc. pourraient illustrer la pédagogie développant ce mode de pensée systémique et les comportements souhaitables.
3.3/ la description concrète d’une pédagogie impliquant la participation des enfants et adolescents aux changements qui s’imposent et aux réalisations en cours, articulant les apprentissages « fondamentaux » sur cette pratique, soulignant sa capacité d’intégrer tous les enfants, de s’opposer au « décrochage »
3.4/ en conséquence la justification de l’idée de coéducation, et la proposition d’étapes pour sa mise en œuvre (la redéfinition du travail, l’idée de revenu universel, la mobilisation globale face au défi sont des facteurs qui en rende possible la systématisation)
3.5/ la mise en œuvre de ces mesures constituant une expérimentation sur une grande échelle constitue un préalable à la définition, d’un nouveau système éducatif

Raymond Millot 11 août 2019

NOTES :

(1) Ecole ouverte/recherche-action /société éducatrice. Raymond Millot - éd. AFL

(2) EMANCIPATION, AVENIR D’UNE UTOPIE Raymond Millot - éd. VOIES LIVRES

(3) L’ECOLE DES REACS-PUBLICAINS Greg Chambat - éd.Libertalia

(4) youtube.com/watch ?v=-k-UZpCV4zc (vidéo de Stiegler , LE MEDIA, limpide) .

(5) Michel Serre précise ainsi cette idée : « Si vous avez du pain, et si moi j’ai un euro, si je vous achète le pain, j’aurai le pain et vous aurez l’euro et vous voyez dans cet échange un équilibre, c’est-à-dire : A a un euro, B a un pain. Et dans l’autre cas B a le pain et A a l’euro. Donc, c’est un équilibre parfait. Mais, si vous avez un sonnet de Verlaine, ou le théorème de Pythagore, et que moi je n’ai rien, et si vous me les enseignez, à la fin de cet échange-là, j’aurai le sonnet et le théorème, mais vous les aurez gardés. Dans le premier cas, il y a un équilibre, c’est la marchandise, dans le second il y a un accroissement, c’est la culture. »

(6) youtube.com/watch ?v=6J1Lzs-iYAI (vidéo de Servigne/Ruffin , jubilatoire)

(7) EDGAR MORIN (référence ?) : « […] la nécessité d’une pensée apte à relever le défi de la complexité du réel, c’est-à-dire de saisir les liaisons, interactions et implications mutuelles »
Il précise :
« Notre école doit devenir une école de la construction de l’identité planétaire et des valeurs de solidarité et d’équité universelles. Elle doit devenir une école de la compréhension des grands enjeux sociaux, économiques et environnementaux, en même temps qu’une école de l’engagement local, de la participation et de la renaissance de la démocratie authentique. Une école de la transformation des relations sociales, du dialogue interculturel et de la valorisation des différences ».
« Ceci implique une approche systémique, véritable révolution dans la manière de penser le monde et de se penser dans le monde. Il faut apprendre à relier les éléments entre eux, montrer à quel point l’être humain est inscrit dans un ensemble et à quel point, chaque fois qu’il agit sur un des éléments, cela retentit sur la totalité. Il s’agit de permet aux individus de comprendre comment fonctionne le vaste monde dans lequel ils se trouvent ; il s’agit de leur montrer comment, de fait et quoi qu’ils en pensent, ils disposent d’un pouvoir bien réel d’agir sur le monde et cela, tant au niveau local qu’au niveau national ou planétaire ».

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