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Questions de classe(s)

Dépasser la vacuité des conseils de classe ?

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Le conseil de classe, entre tribunal et cérémonial
« Madame, vous serez là au conseil de classe ? Parce que vous êtes pratiquement la seule qui pourrez me défendre ».
Ces phrases, je les ai entendues en décembre dernier, mais ce n’était pas la première fois, et ce ne sera sans doute pas la dernière.
Que signifient-elles, en réalité ? Quelle image avons-nous et donnons-nous des conseils des classe pour que ce vocabulaire de la défense, et de l’attaque, soit utilisé par les élèves, mais aussi par les collègues, la direction et même les CPE lors de la formation des délégué·es (« vous êtes là pour défendre vos camarades »). Les enseignant·es mêmes sont sur le qui-vive, dès qu’une parole touche à l’organisation des cours ou aux apprentissages.
Étrange ambiance, étrange vision du conseil de classe perçu comme une menace devant faire travailler les élèves (1), comme un tribunal où il s’agirait de mettre en accusation, ou comme un cérémonial creux, fait de conventions, d’étapes et de paroles figées, un passage obligé, vidé de tout son sens pour bien des personnes. Qui donc n’est jamais sorti d’un conseil de classe avec une sensation de frustration ou de perplexité quant à son utilité, avec du ressentiment peut-être, à cause de la perte de temps que le conseil de classe peut représenter, dans sa forme actuelle ?

Quelles paroles et quel droit à la parole en conseil de classe ?
Pour les enseignant·es, les conseils de classe constituent le point culminant d’une période, en terme de fatigue et de tension cumulées. A peine sorti·es des corrections et des bulletins à remplir, c’est pour nous une charge de travail et d’investissement en temps qui souvent n’est pas reconnue au-delà de la rémunération souvent arguée par les chef·fes d’établissement. Ce à quoi s’ajoutent les pressions hiérarchiques du moment, que certain·es chef·es déplorables n’hésitent pas à formuler en plein conseil, pour contester une évaluation trop souple ou trop stricte, pour demander la reformulation de certaines appréciations trop rudes ou pas assez, pour mettre en avant un nombre d’évaluations jugé insuffisant ou trop important, etc.

Pour les élèves, le conseil de classe semble n’être qu’une parenthèse, un moment ponctuant chaque fin de trimestre, mais auquel, passée l’angoisse ou l’indignation à la découverte de la moyenne et de l’avertissement, chacun·e donne peu de sens. Il ne paraît pas y avoir de lien réel entre ce qui se dit au conseil de classe, et le parcours de scolarité que les élèves se construisent.
Pour les délégué·es, bien souvent, le conseil de classe n’est qu’une occasion de plus d’être dressé·es, de correspondre aux normes du bon élève ou de l’élève attentive : bien se tenir sur sa chaise, prendre des notes consciencieusement en écoutant la parole des adultes, rapporter les propos de leurs camarades, mais après avoir subi le filtre de leur professeur·e principal·e : combien d’élèves rappelé·es à l’ordre lorsque leur parole est un peu moins convenue ? Les délégué·es ne sont que les témoins d’une scène qui se jouent sans leur réelle participation.

Du côté des parents, malgré la distribution des habituels questionnaires-bilans, force est de constater que les retours sont maigres et les remarques répétitives, bien que légitimes : la cantine, la propreté des sanitaires, l’ouverture de la grille, les décharges pour aller chercher les enfants en-dehors des horaires.
À côté de cela, une question semble les préoccuper en priorité : l’attribution des « récompenses ». Le temps passé, en conseil de classe, à se demander s’il faut mettre les félicitations, compliments, avertissement... est en effet déconcertant. Les familles voient dans ces quelques mots une reconnaissance essentielle du travail, des efforts des enfants.
Et on ne peut pas le leur reprocher, étant donné le fonctionnement actuel des conseils de classe. Nous-mêmes nous tombons facilement dans ce débat, oubliant parfois l’accompagnement de l’élève vers une meilleure réussite. Mais a-t-on déjà entendu une introduction de conseil de classe présenter cette instance comme une instance de... conseils ?
Bien au contraire, il n’y a pas d’autre visée que de faire un bilan rapide du trimestre et formuler un vague conseil impersonnel à chaque élève (2), puis décerner une récompense ou asséner un avertissement. On comprend dès lors que le conseil de classe n’ait guère de répercussions dans les représentations que l’élève se fait de son parcours scolaire.

Ces constats posés, il ne s’agit pas de nous en tenir là ni de hausser les épaules en prétextant la tradition ou l’habitude. Nous sommes-nous déjà questionné sur les automatismes que nous avons en conseil de classe ? Nos postures sont-elles pensées, réfléchies, ou simplement héritées, mimétiques ?
Les conseils de classe ont lieu trois fois par an et réunissent des représentant·es des enfants, des familles, des profs et des personnels de direction. Ce sont des moments solennels, importants. Comment se fait-il que ce soit des espaces si factices ou créateurs de tensions ?

Il serait nécessaire, selon moi, que chacun·e reprenne la main de cet espace de parole, fasse de ce temps l’occasion d’une rencontre, de réflexions et d’échanges de qualité, qui fassent avancer à la fois les élèves et l’école.

Comment faire ? Par quoi commencer ?

Des pratiques, avec les élèves

Des espaces de discussion et de décision pour les élèves
Nous pouvons nous inspirer de la pédagogie Freinet, de la pédagogie institutionnelle ou des pédagogies coopératives(3) pour créer des espaces où les élèves non seulement auraient la possibilité de s’exprimer sur leur quotidien, mais où chacun·e pourrait aussi proposer des changements, prendre des décisions aussi bien pour la vie dans l’établissement que pour l’organisation du travail.
Cela suppose, de la part des adultes, d’accepter de céder la parole et de céder la place, de tenir compte des propositions des élèves et de leur accorder de la valeur.
Au moment de préparer le conseil de classe, nous avons tendance à demander aux élèves un bilan du trimestre (travail et comportement de la classe, puis bilan personnel). Si cela paraît effectivement nécessaire, nous pourrions aussi leur demander un bilan sur l’organisation du travail et les pistes à imaginer, ensemble, pour travailler mieux : organisation des cours, modalités de travail, thèmes de recherche ou d’exposés...
Lorsqu’on ose ouvrir cette porte et accepter la critique constructive des élèves, on peut être très surpris par leur curiosité, leur envie d’apprendre et surtout par la conscience qu’elles et ils ont des écueils de la forme scolaire actuelle.
C’est alors fort·es de ces échanges, discussions et débats que les délégué·es, dans les conseils de classe – et en-dehors – pourront porter la parole de leurs camarades et provoquer des changements.
Les conseils d’élèves pratiqués régulièrement dans ces pédagogies non seulement servent de leviers pour changer progressivement la vie et le travail en classe et/ou dans l’établissement, mais permettent aussi aux élèves d’accéder à une forme d’émancipation par la prise de parole et de décision, ainsi que par la critique de l’environnement dans lequel tou·tes évoluent.

Plutôt qu’un bilan, un suivi :
Nous constatons le manque de lien entre le conseil de classe et la manière dont les élèves agissent et apprennent ensuite : pas de répercussion, pas de changement, déplorons-nous souvent.
Et si la préparation et la reprise du 1er conseil de classe n’étaient pas une fin en soi, mais le début d’un suivi régulier des apprentissages et du travail des élèves ?
C’est ce qu’il est possible de mettre en place avec le journal d’apprentissage individuel, où chacun·e prend le temps de réfléchir à un travail, à une situation, d’en remonter les fils pour en repérer les difficultés, les points d’appui... Une organisation possible, parmi d’autres :
- Séance 1, au cours du 1er trimestre (sur plusieurs heures) : les élèves choisissent un travail scolaire, de n’importe quelle discipline, bien réussi ou non, et répondent à des questions dessus (ce que j’ai réussi, pas réussi ? Comment je m’y suis pris ? Quelles ont été mes difficultés ? Si c’était à refaire...).
S’ensuivent des échanges en petits groupes où chaque élève présente son travail, son analyse du travail et soumet aux autres ses réponses. De là, viennent des conseils, des propositions pour faire autrement, pour faire mieux, de la part des camarades.
- Séance 2, en fin de 1er trimestre : le bilan peut être fait dans les mêmes conditions, avec un bilan personnel (mes résultats, mon attitude, mes difficultés, là où j’ai besoin d’aide...) puis des échanges en petits groupes pour conseiller, encourager...
- Séance 3, après le conseil de classe : pour reprendre en groupes ou en classe entière les propos énoncés en conseil, traduire les mots utilisés par les enseignant·es, questionner les attitudes et les difficultés repérées et prendre des décisions pour le trimestre suivant, décisions dont le suivi sera régulier.
- Une fois l’habitude du journal, de la réflexion et des échanges prise, leur régularité permettra d’ancrer la posture réflexive des élèves et la relation d’entraide qui en découle. Et c’est dans cette dynamique que le travail autour et en conseil de classe peut prendre sens.

Toutefois, si l’on ne veut pas entrer dans un travail de type « journal de bord », dévoreur de temps je l’admets, on peut aussi imaginer des séances mensuelles ou bi-mensuelles, d’une durée variable, durant lesquelles les élèves pourraient échanger sur leur travail, leurs réussites, leurs difficultés. On peut prendre comme base quelques-unes des questions ci-dessus pour ouvrir le dialogue.

Bien sûr, cela demande du temps, et une autre organisation de la classe, mais ce type d’échanges permet de sortir des questions ordinaires et peu porteuses du type : « Qu’est-ce que vous pouvez dire sur le cours de français ? De maths ?... » ou « est-ce que ça va en espagnol, en EPS ?... » et d’entrer dans quelque chose de plus intéressant : les apprentissages des élèves et leur capacité à les penser, à les construire et à les réorganiser.


Des pratiques, avec les collègues


Conscientiser nos postures pour les faire évoluer

Pour reprendre la main sur les conseils de classe et leur donner du sens, il serait nécessaire d’ouvrir la discussion avec les collègues et de savoir quels sont leurs constats, leurs analyses et leurs souhaits, car un changement de pratique à ce niveau-là ne peut faire sens que s’il est conçu et décidé en équipe.

Lors d’un stage pédagogique et syndical organisé par Sud éducation 78, nous avons évoqué les difficultés liées aux conseils de classe, dans leur forme la plus fréquente, et les différentes postures que nous adoptions, souvent sans même les avoir pensées.
Ainsi, pour faire émerger les prises de conscience et les questionnements qui pourraient servir de base à une discussion et à des changements de pratiques dans nos établissements respectifs, nous avons élaboré un questionnaire à destination de nos collègues (en pièce jointe ci-dessous) .
Les observations portent sur notre perception des conseils de classe, sur nos postures pendant les échanges, mais aussi sur les motifs des décisions d’orientation et le regard que nous portons sur les élèves.
Nous espérons que questionnaire sera la base d’un travail commun autour des conseils de classe.

Et les parents ?
Resterait à impliquer les parents dans ce changement. J’ai contacté une fédération assez représentative le mois dernier, mais les documents qui m’ont été transmis ne concernent que la manière d’agir en conseil de classe tel qu’il est, et non une remise en question de sa forme actuelle ni une réflexion sur ce qu’il pourrait être.
Pour compléter le travail avec les collègues et avec les élèves, il serait sans doute nécessaire d’interpeller les parents à un niveau plus local.

Au final, peut-être essuierons-nous des refus, des tentatives de rappel à l’ordre (quel ordre ?), des moqueries, mais sans doute contribuerons-nous aussi à ce qu’on se questionne sur le conseil de classe et à ce que sa forme évolue, peu à peu.

(1) Le fameux « effet conseil de classe » mis en avant pour expliquer que des élèves soient plus calmes à cette période, ou pour s’étonner qu’au contraire, les classes soient agitées (« l’effet conseil de classe ne marche même pas avec cette classe ! »)
(2) Sur tout un conseil de classe, les formulations pourraient sans doute se compter sur les doigts d’une main : « doit faire des efforts / se concentrer / ne pas se décourager / accentuer la participation »... et leurs variantes.
(3) Je fais référence ici aux conseils d’élèves.

Quelles sont nos postures en conseil de classe ?
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