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Questions de classe(s)

Bac pro : l’imposture Chevènement, Macron, Blanquer

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Nestor poursuit son décryptage idéologique des réformes libérales menées tambour battant par le ministère dans le secondaire et le supérieur. Plus polémique que d’habitude, il s’interroge sur les finalités du Bac pro.

Il a été fort peu question du bac pro à l’occasion de la réforme du baccalauréat qui portera le nom du ministre Blanquer. Il fera donc l’objet d’un traitement séparé conduit par Céline Calvez, députée et entrepreneuse en communication, et Régis Marcon, cuisinier étoilé. Pure logique puisque ce diplôme n’a jamais été un bac mais bien plutôt une imposture du ministre Chevènement que ne renie évidemment pas le couple Macron-Blanquer.

Voyons :

Je viens de lire avec bonheur (et beaucoup de retard) l’article de Louis Maurin (directeur de l’Observatoire des inégalités) intitulé « Lutte contre les inégalités sociales : l’hypocrisie du P.S. » (Le Monde, 27 /2/18).

Bonheur quand je lis ceci : Elle (une partie des élites de gauche) célèbre la mixité tant qu’elle s’applique aux autres catégories et qu’elle n’envahit pas ses quartiers.

Et ceci : Les catégories sociales les plus favorisées veulent profiter pleinement de l’avènement de la société de consommation tout en la critiquant. Elles ont besoin du temps des autres, qu’elles achètent sous des formes variées : femmes de ménage, gardes d’enfants, hôtellerie, restaurants, transports. Au nom de la « modernité » la bourgeoisie culturelle revendique la précarité et le travail à la tâche pour les autres moins qualifiés.

Et enfin : Au fond, le goût pour la compétition scolaire de la bourgeoisie culturelle est le pendant de celui de la bourgeoisie économique pour la concurrence.

Autant de constations pertinentes qui éclairent me semble-t-il ce que je n’hésite pas à nommer « l’imposture Chevènement » ou, si l’on préfère, la « supercherie du bac pro » dont la création ne fut jamais remise en question (même pas par le secrétaire d’Etat Mélenchon) et qui est reprise aujourd’hui par l’imposture Macron-Blanquer.

Il convient, pour se convaincre que c’est bien d’imposture et de supercherie qu’il s’agit, de revenir brièvement à 1985 où la Loi programme du 23/12 crée le Baccalauréat professionnel sur proposition du « Haut Comité économie et éducation » présidé par Daniel Bloch et sous-présidé par Bernard Bachelot, membre du patronat et militaire entre autres fonctions.

La genèse telle qu’elle est relatée sur le site du ministère justifie pleinement l’emploi des termes imposture et supercherie. En effet, sous le titre « le Baccalauréat : repères historiques » on peut lire ceci :

« Le Baccalauréat professionnel a vu le jour en 1985. Créé en étroite relation avec les milieux professionnels, les bacs pro répondent à la demande des entreprises en techniciens d’atelier, employés et ouvriers hautement qualifiés. Leur objectif est prioritairement l’entrée dans la vie active même s’ils permettent dans certains cas la poursuite des études ».

Ce qui signifie clairement que ce diplôme n’a de bac que le nom. Il n’est pas, comme le « vrai » bac, le premier grade de l’enseignement supérieur puisque, sauf exceptions il ne permet pas la poursuite d’études universitaires. Son objectif proclamé par le ministère lui-même se résume à fournir aux entreprises un personnel plus ou moins qualifié et ainsi à faire entrer dans la « vie active » des jeunes évidemment le plus souvent issus des couches pauvres de la population (trêve de l’euphémique « milieu défavorisé ») et qui n’ont donc rien à faire dans les filières d’excellence peuplées, comme le dit Louis Maurin, d’enfants de la bourgeoisie culturelle qui prône la mixité sociale pour les autres.

De sorte que lors du colloque du CEREQ (Centre d’études et de recherches sur les qualifications) les 17 et 18 novembre 2015 le bac pro a été qualifié de « faux bac, de leurre, d’illusion ».

Mais alors pourquoi désigner ce diplôme par le terme « baccalauréat » ? Tout simplement pour attirer le chaland c’est-à-dire les enfants et les familles des populations économiquement et culturellement pauvres par un mot clinquant, « magique » comme le disent Jean-Robert Pitte et Vincent Froger (tout sauf « gauchistes ») dans un article intitulé « Fallait-il créer le bac pro ? » et comme le confirme le commentaire d’un certain Juliot :

Je suis un des pères du bac pro […], nous n’avons jamais pensé à envoyer nos bacs pro en fac de Lettres ou en Philo. Le terme magique de bac nous semblait utile pour l’attirance, il y a eu détournement.

Peu importe, pour ce qui nous intéresse, que cette calamiteuse « mode » de l’anonymat permette à n’importe quel troll de se « planquer » derrière un pseudonyme comme c’est peut-être le cas ici, peu importe puisque ce qui est énoncé correspond bien à une réalité confirmée par ailleurs.

Il n’a évidemment jamais été question dans l’esprit de Chevènement par exemple, ni dans celui de Blanquer, que les « bacheliers » pro puissent faire de la philo en Sorbonne. Comme ministres ils répondent tous deux aux injonctions des entreprises en utilisant les techniques de communication de la société de consommation fondées sur la supercherie, l’imposture et l’euphémisation lexicale, celle qui permet de promouvoir la caissière en hôtesse et le balayeur de rues en « technicien de surfaces ». Ce qui permit en outre à Chevènement, toujours selon les mêmes techniques de communication, de lancer le fameux slogan des 80% de bacheliers englobant dans le chiffre les bacs qui ne sont pas des bacs.

L’imposture du ministre Chevènement et de son bac pro qui n’est pas un bac, jamais remise en question par les occupants successifs de la rue de Grenelle, non seulement se poursuit mais s’amplifie sous le règne Macron-Blanquer décorée en outre de la « théorie de la cordée » selon laquelle les premiers tirent les derniers et les font accéder ainsi aux splendeurs solaires des sommets. Mais chacun sait bien, pour filer la métaphore, que les derniers peinent toujours plus que les premiers, à tel point que nombre d’entre eux qui n’en peuvent plus dévissent et s’en vont rouler dans le ravin.

Mais trêve de littérature car dans sa course effrénée à la consolidation d’une société fondée sur la compétition, la concurrence, la méritocratie et la supercherie discursive, la technocratie au pouvoir ne jurant que par le « management » et l’entreprise est en train d’approfondir la brisure entre riches et pauvres (entre les deux baccalauréats serait-on tenté de dire) comme le met en évidence le rapport sur les inégalités en France (2017) d’Anne Bruner et Louis Maurin de l’Observatoire des inégalités.

L’imposture du bac pro contribue à masquer, sous le discours mensonger de « l’égale dignité de la voie professionnelle », l‘injustice et l’approfondissement des inégalités sociales, au fond la volonté inébranlable des riches de conserver un fonctionnement social qui préserve leurs privilèges. Mais alors que répondre à la question posée ci-dessus : Fallait-il créer le bac pro ? Je serais tenté de dire que la question n’est pas pertinente et qu’elle aurait dû être celle-ci : fallait-il mentir et désigner par le mot « magique baccalauréat » un diplôme essentiellement destiné à « faire entrer des jeunes dans la vie active » ?

Je ne sais pas si par ces temps commémoratifs de Mai-68 un spasme insoupçonné venu de celles et ceux qui s’épuisent à des tâches rebutantes pour des salaires inqualifiables, de celles et ceux qui vivent en des lieux invivables et sont quotidiennement transportés dans des conditions insupportables, de celles et ceux qui privés d’emploi vivotent de l’aumône de quelques allocations, je ne sais pas si un spasme de rejet se produira avant qu’il ne soit trop tard.

Car contrairement à la proclamation des privilégiés selon laquelle il n’y aurait pas d’alternative, il y a bien sûr une alternative mais qui implique d’abord l’abolition des privilèges des plus riches. L’alternative est celle qui à la méritocratie oppose le partage, à la consommation frénétique la sobriété raisonnée, à la compétition la solidarité, bref, l’alternative est celle qui à la guerre sous toutes ses formes veut opposer la paix… perpétuelle, comme disait l’autre.
5 mars 2018 Par Nestor Romero

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