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Questions de classe(s)

Avec la polémique sur les culottes des filles, Blanquer retrouve ses fondamentaux

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Imagine-t-on en Belgique, aux Pays-Bas, au Danemark, en Espagne ou ailleurs un ministre de l’Education demandant aux élèves de porter une tenue monarchique ? La proposition déclencherait aussitôt un irrépressible éclat de rire accompagné d’un légitime questionnement sur la santé mentale de son auteur. Nulle réaction semblable en France où la suggestion d’une tenue républicaine dans les établissements scolaires est au contraire accueillie avec le plus grand sérieux, avec une forme de componction, confirmant que, décidément, dans ce pays, les références à la république, même les plus burlesques et hors de propos, font perdre la raison. Il est vrai qu’à l’école (et même un peu partout) la république se décline le plus souvent dans sa version punitive et castratrice, très éloignée des idéaux que les écoliers doivent se contenter d’apprendre par cœur. Ne pas se montrer tel qu’on est, croire plutôt que voir par soi-même, rentrer dans un moule : ici, la collectivité a le visage de l’uniformité et de l’obéissance. Dans cette optique, la « tenue républicaine » vantée par Blanquer prend tout son sens.

Que Blanquer puisse compter sur les médias (toutes tendances confondues) pour relayer sa communication, on le sait depuis plus de trois ans. Avec l’impayable polémique autour de la tenue vestimentaire des élèves, chacun aura une nouvelle fois joué son rôle : le ministre avec ses petites phrases provocatrices et les journalistes avec cette appétence très curieuse à amplifier toute question un peu scabreuse sans jamais remettre en cause le metteur en scène. Si le ministre évoque la tenue vestimentaire des élèves, n’est-ce pas qu’il y a un problème ? En réalité, un problème dans la tête du ministre et dans celle des journalistes.

En la matière, les obsessions de Blanquer ne sont pas nouvelles, le ministre ayant déjà eu l’occasion de dire tout le bien qu’il pensait de l’uniforme scolaire, notamment à travers son éloge des très traditionalistes établissements Espérances banlieue, dont, selon lui, « l’enseignement public devrait s’inspirer » : uniforme, salut au drapeau, « bonnes vieilles méthodes », des élèves qui n’apprennent rien ou pas grand-chose, effectivement, avec Blanquer, on y arrive. L’uniforme scolaire ? « Un enjeu d’égalité  », assure un ministre dont, néanmoins, toute la politique consiste à conforter des inégalités sociales. Des inégalités sociales dont l’école de la république, en dépit des principes affichés, s’est d’ailleurs toujours accommodée, embrouillant dans un même imaginaire égalité et uniformité. L’important, avec les inégalités systémiques n’étant pas qu’elles existent, mais qu’elles ne se voient pas trop. D’où l’avantage de l’uniforme : ainsi en Grande-Bretagne où les enfants des pauvres fréquentent les écoles de pauvres en uniforme de pauvres et les enfants des riches les écoles de riches en uniforme de riches.

En outre, il est significatif que ce battage médiatique organisé autour de la tenue vestimentaire des élèves, peu soucieux d’analyse sociologique sur l’échec scolaire et son contexte social, ait rapidement ciblé non pas l’ensemble des élèves mais les filles, accusées de trop montrer de leur personne. Les filles, sur lesquelles l’Education nationale semble faire une curieuse fixation : impudiques lorsqu’elles découvrent leurs jambes mais accusées de dérive communautariste lorsqu’elles couvrent leurs cheveux. Dans un pays qui, en dépit des affirmations répétées avec aplomb et ignorance, n’a jamais connu l’uniforme scolaire, l’obsession pour la tenue vestimentaire des filles remonte à une quinzaine d’années en arrière, au début des années 2000, avec les déclarations hasardeuses de Xavier Darcos (ministre délégué à l’enseignement scolaire de 2002 à 2004, puis ministre de l’EN de 2007 à 2009), stigmatisant les jeunes filles « désirables, jouant de leur charme… », expliquant doctement que « jouer de son charme, c’est manifester un signe discriminant sur le plan sexuel, c’est contraire à l’idéal républicain.  » Déclarations hasardeuses et indécentes, méprisantes pour les filles, et qui en disaient davantage sur le gros cochon de ministre que sur les élèves en question.

15 ans plus tard, avec la sexualisation des filles et son corollaire, la suspicion portée sur les garçons, avec l’impensable référence républicaine, le débat relancé par Blanquer charrie les mêmes relents de police des mœurs et de civisme dénaturé (dont le SNU, avec ces jeunes en uniforme, au garde-à-vous devant le drapeau, est l’illustration concrète). Des messieurs d’un certain âge, pour quelques-uns au plus haut niveau de responsabilités, obsédés par les culottes des filles et le look juvénile, entraînent à leur suite une large partie de l’opinion qui, manifestement, se complait dans les mêmes fantasmes et fait mine de s’effarer devant « l’hypersexualisation » des enfants (pour occulter l’hypersexualisation de leurs propres préoccupations ?).

Renonçant à lutter contre eux-mêmes, pour paraphraser Korczak, ces adultes s’érigent en éducateurs, en professeurs de morale. Un éducateur qui, « au lieu de se surveiller, (…) surveille les enfants et c’est leurs fautes qu’il enregistre et non les siennes.  » (J. Korczak, Le droit de l’enfant au respect, 1929).

Pour rester dans le registre Korczak : des élèves uniquement préoccupés par leur look et leurs fringues ? Mais des élèves qui, depuis la rentrée, acceptent sans faire d’histoire le port du masque et les contraintes de distanciation imposées par la crise sanitaire. A comparer avec les plaintes et pleurnicheries réellement infantiles de leurs aînés, qui ne montrent pas, c’est le moins qu’on dira, un profond souci de l’intérêt général. Entre les deux, lesquels sont les plus responsables ? A ce jour, les élèves n’ont toujours pas eu droit à un mot de reconnaissance de la part de Blanquer, trop concentré sur les jambes des filles.

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