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Questions de classe(s)

A indigné, indigné et demi (à propos d’une photo)

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Une photo a été prise par un journaliste de BFM TV, Lionel Top, je ne dis pas où, vous verrez plus loin pourquoi. Je ne peux pas non plus la mettre dans l’article : question de droits. Vous la reconnaîtrez.
Cette photo représente des enfants très jeunes, sans doute en maternelle, qui sont assis chacun dans un carré blanc, tracé au sol. Chaque carré doit faire entre 1 m et 1,5m de côté. Il y en a 7. Une adulte est quasiment accroupie dans un des carrés, en position d’expliquer, tous les enfants la regarde. Elle a l’air attentive, attentionnée même, et les enfants semblent la suivre avec attention. Rien n’incite à l’inquiétude quant à leur état d’esprit.
La photo est la troisième d’une série de trois, tweetée par le journaliste à 10h31, visiblement issues d’un reportage sur la réouverture des écoles dans le cadre du déconfinement. On peut rapidement décrire les deux autres photos.
Sur la première de la série, on est en classe, visiblement plus tard dans le cursus : un larousse junior sur une table, la conjugaison du verbe chanter sur le tableau, les différentes graphies de l’alphabet. La professeure, masquée, est debout face aux trois élèves visibles. On imagine, en regardant la petite fille à gauche qui, elle-même, regarde sa camarade du milieu, et en suivant le regard de la professeure, que c’est la petite fille du milieu qui est en train de parler. Les tables sont isolées. Sur le sol, deux bandes rouge et blanc, type limite de chantier, sont collées entre les tables.
Sur la deuxième, on est déjà dehors, dans une sorte de coursive extérieure. On devine que c’est l’entrée de l’école au panneau d’affichage, vide, du premier plan à gauche. Le personnel (du moins le pense-t-on puisque normalement les parents n’ont pas accès à l’enceinte de l’école) est masqué, une dame, à l’arrière plan, porte une visière de chantier en plastique. Les enfants sont très jeunes, probablement en maternelle, deux sont assis·es par terre, dont un ou une, équipé·e de sa bouteille d’eau et d’une boite de mouchoirs jetables, sur une croix verte tracée au sol. Plusieurs autres croix ont été tracées, à distance les unes des autres. Au premier plan une dame, professeure ? La directrice peut-être ? Indique à un·e enfant une des croix vertes, on imagine pour lui suggérer de s’asseoir là.
La troisième a déjà été décrite.
Le texte qui accompagne les tweets de Lionel Top à 10h30 est le suivant : « Les enfants font leur rentrée aujourd’hui (un (sic) petite partie d’entre-eux plutôt). Ambiance étrange, voire dérangeante... » Puis : « Et si ces photos vous attristent, imaginez ce que ressentent les enseignants… « Ça fait mal au coeur, vous n’imaginez pas » me disait une instit’ » »

La troisième photo, celle qui vient à la fin de la série, a été abondamment partagée, elle a été « virale » comme on dit – comme ce mot raisonne étrangement dans ce contexte – et a déclenché des commentaires précis. Si j’ai bien compris le chiffre, à l’heure où j’écris ces lignes, on en est à 15 700 rt. Il y a eu des abus, comme la comparaison avec la prison ou pire, avec les camps de concentration, mais l’immense majorité des réactions allaient dans le sens de l’expression d’un réel malaise. Il s’agit en fait d’une reprise de l’impression donnée par Lionel Top dans ses deux tweets. Je cite deux formules : « Je ne m’en remets pas. Cette image est un crève coeur. N’appelons pas ça « école » » ou « Dérangeante ». Cette forme d’expansion dite « virale » s’est développée dès 11h.
A 13h39, Lionel Top retweete ses propres photos en les « contextualisant », il tient en particulier à rassurer d’abord sur le professionnalisme et le souci de faire au mieux de l’équipe pédagogique, et surtout, semble-t-il, sur l’état psychique des enfants : « ils ne le vivent pas comme une punition », ou « les enfants n’étaient pas « malheureux » ». On pourrait croire que Lionel Top se contredit, rétropédale comme on dit parfois. On peut aussi faire l’hypothèse qu’il a été choqué par les réactions outrancières dont j’ai parlé plus haut, et aussi (les deux sont d’ailleurs possible) qu’il ait réagi à de nombreux retours de l’équipe enseignante, des parents d’élève, etc.

Le lendemain, dans La Voix du Nord1, un article condamne à bas bruit le comportement des « twittos », la diffusion « virale ». L’article s’appuie essentiellement sur les propos de Jean-Yves Bessol, DASEN du Nord, en s’ouvrant sur « du vécu » : le récit du père d’un des enfants, et du « terrain », et les propos d’un acteur social du secteur. Le propos consiste à imputer, au moins partiellement, l’absence de nombreux élèves dans cette école à la diffusion de ladite photographie : « Ça ne nous aide pas », « C’est déjà dur de les convaincre, mais on ne peut rien faire face à ça ».
L’article est tout à fait mesuré, il se termine sur l’évocation de la tribune publiée par des pédiatres dans Le Quotidien du Médecin2 la veille. Cette tribune est elle-même à la fois nuancée et rigoureuse, elle soutient la nécessité de rouvrir les écoles en précisant l’enjeu : « d’abord d’apprendre à vivre ensemble sans peur excessive de l’autre, de s’ouvrir au monde par le jeu et les apprentissages, au contact d’autres enfants et d’adultes professionnels bienveillants et responsables. » mais aussi en dénonçant une partie non négligeable des consignes officielles : « Les mesures de distanciation excessive (comme la suppression des espaces de jeux, l’interdiction aux enfants de jouer entre eux, ou le refus de consoler un enfant) sont inutiles voire préjudiciables. Dans la pratique, elles sont manifestement inapplicables et seraient susceptibles d’entraîner une anxiété particulièrement néfaste au développement des enfants et générateurs de troubles du comportement potentiellement majeurs. Ces mesures excessives font également perdre sens et engagement au métier exercé auprès des enfants par les assistantes maternelles, les professionnels des crèches et des écoles. »
Nous lisons en fait cette tribune comme un appel à respecter le professionnalisme des personnels de l’éducation, au lieu de faire, selon la mode ministérielle de ces dernières années, des documents lourds (54 pages !) de préconisations parfois à la virgule près des gestes à conduire.
Le 15 mai, le ministre tweete l’article de la Voix du Nord avec le commentaire suivant : « Certains croient bien faire en s’indignant à partir d’une photo. Ils contribuent en fait à une fausse information et nuisent à un enjeu social essentiel », ce qui nous paraît a minima une forte réduction de la portée de l’article, mais surtout une ligne de plus ajoutée à la liste effarante de ses indignités. Quelques points de réaction à ce geste.

1/ Lionel Top a pris soin de ne porter aucune mention de localisation. Il est possible que la photo ait introduit une forme de malaise dans le secteur, mais personne, en dehors des gens du coin, n’est en mesure de savoir où ça se passe. Il faut d’ailleurs noter que s’il a pu entrer dans l’école, c’est qu’il était très probablement « embedded » par la DASEN, l’Inspection Académique, voire plus haut. On n’entre pas comme ça, encore moins en temps de crise, dans un établissement de l’Éducation Nationale. Ce sont d’ailleurs bien les services de cette dernière qui alimentent l’essentiel de l’article de La Voix du Nord, lequel reste un journal régional.
Aussi la démarche qui consiste à retweeter, pour des raisons obscures, un article d’un journal régional, afin de diffuser le nom de l’école et son emplacement au plus de monde possible nous paraît bien plus « virale » que celle de dire son indignation sur la place publique.

2/ Ce qui a indigné dans cette image, c’est l’image, ce qu’elle raconte en elle-même : comme toutes les images qui se mettent à circuler, elle raconte quelque chose qui était déjà dans l’air. Peu importe où se trouve cette école-là, peu importe qui y travaille, l’image – les images même – raconte quelque chose qui apparaît partout : dans les témoignages d’angoisse des personnels, dans l’intervention des pédiatres, dans l’angoisse des parents qui, si nombreux, se refusent à ramener leurs enfants à l’école. Ce qu’elle vient heurter de front, par sa dimension iconique même, c’est le discours démagogique sur « l’école de la confiance », ce qu’elle vient confirmer en revanche, c’est la forme de plus en plus dystopique que prend l’administration de notre pays en général et de l’Éducation Nationale en particulier depuis quelques années.

3/ Cette indignation, cette expression d’angoisse ne sont pas contestées par Lionel Top lui-même qui, dans une vidéo pour Brut3, raconte précisément les circonstances de ce malaise, éprouvé d’abord par le personnel d’éducation, lequel, nous pouvons en témoigner en tant que représentant syndical, se sent pris au piège par une administration qui s’appuie sur son désir d’éduquer les enfants pour leur faire admettre de participer à une expérience scolaire probablement traumatisante à terme pour certains enfants. Car il faut être précis là-dessus : un enfant ne témoigne jamais directement et immédiatement de son malaise, ce dernier se cultive peu à peu et émerge sous d’autres formes plus tard, parfois beaucoup plus tard. C’est même ce qui rend l’évaluation chiffrée et mesurée des politiques scolaires strictement illusoire sur moins de plusieurs dizaines d’années. La « mesure », dans tous les sens du terme, est bien la clef.

Alors de quoi ce soudain appel à la « mesure » est-il le nom ? On entend souvent cette sorte de rappel à l’ordre, de désir de « juste mesure ». Il ne s’agit en fait jamais de produire un discours sur le monde mais d’empêcher d’autres de le produire. La circulation de l’expression de l’angoisse et de l’indignation est systématiquement frappée de l’opprobre : « Fake News », « Mensonge », « contre vérité », « manipulation ». On n’est pas loin d’apprendre que les services secrets russes ont diffusé cette photo pour déstabiliser le système de santé mondial. Alors que l’indignation qui accompagne la diffusion de cette photo témoigne d’une expérience réelle, celle d’une immense corporation (les personnels d’éducation) sidérée depuis trop longtemps par l’action extrêmement violente d’un cabinet ministériel qui, a contrario de ses fantasmes de savant fou, ne mesure absolument pas ce que signifie son action là où elle agit.

Nous ne sommes pas mesurés, nous sommes engagés, parfois corps et âmes dans le défi de l’éducation, et l’expression de ce que nous ressentons, de ce que nous pensons, en un mot de nos convictions est consubstantielle à l’exercice de notre métier. Ce qui nous indigne dans cette photo, et dans les deux autres, ce n’est pas qu’elle ait été prise, ni qu’elle ait été diffusée – bien au contraire – ce qui nous indigne, c’est qu’elle ne choque que nous.

Mathieu Billière, Questions de classes

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