4ème entretien, c’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Une pédagogie antifasciste – 6)
Le collectif Q2C s’est engagé dans une réflexion sur la pédagogie antifasciste. Après deux premières contributions, nous lançons une série d’entretiens sur cette question pour donner une dimension véritablement collective à ce chantier.
1er épisode
2ème épisode
Aux sources de la pédagogie antifasciste
1er entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mariane)
2ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Irène)
3ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu)
Que t’évoque l’idée d’éducation ou de pédagogie antifasciste ? Quelle définition pourrais-tu en donner ?
À mon sens, une éducation antifasciste ne peut passer que par la réflexion pédagogique. On peut dire à un·e élève fasciste ou sur le point de le devenir : « Le fascisme est dangereux parce que petit a / petit b / petit c. Au mieux, si l’élève est sage, iel recrachera le discours au prochain contrôle et continuera de vivre selon ses convictions, fût-ce en cachette de l’école.
Donc, une éducation antifasciste passe par une réflexion sur ce que Dewey appelle l’ « environnement » de l’élève, en cherchant à créer un climat de classe, des pratiques, des habitudes qui rendent absurde toute démarche fascisante : autoritariste, excluante, humiliante.
Je ne vais pas faire un catalogue des pratiques déjà imaginées dans ce sens qui sont pléthore : issues du mouvement Freinet, de la pédagogie institutionnelle, de l’imagination du GFEN, et ainsi de suite, juste dire qu’il me semble que l’atome, ou l’ADN comme on dit, de ces pratiques, c’est l’organisation autour du conseil, qu’il soit de classe, coopératif ou que sais-je encore. Quand tu crées du collectif et que tu lui donnes réellement – pas juste symboliquement – la possibilité de prendre des décisions, alors le fascisme part en courant, comme le démon devant une gousse d’ail ou le vampire devant un crucifix.
En quoi cette pédagogie antifasciste te semble-t-elle, ou pas, pertinente et d’actualité ?
Je dirais en tout ! Mais c’est un peu une pirouette quand même.
Il me semble que c’est une question de représentation du rôle de l’éducation. Je vais découper en deux camps, même si je suis conscient que c’est très simpliste. D’un côté, des positions qui défendent une école reproductrice, pas directement au sens de Bourdieu/Passeron, mais au sens où le modèle sous-jacent, c’est celui d’une école qui accueille des enfants dans une société déjà composée. Le fameux concept de « monde commun » emprunté à Hannah Arendt. Alors il faut expliquer aux élèves que le monde est comme ça et qu’ils doivent y trouver leur place. On pourrait parler de modèle intégrationniste. Ça peut prendre des formes très concrètes, par exemple quand le ministère ou l’institut Montaigne revendiquent une adaptation des formations au tissus économique local, ou quand on demande aux établissements du supérieur de dire à l’avance de combien de places ils disposent pour les nouveaux bacheliers. Là, l’environnement n’est pas forcément directement fasciste ou fascisant, mais une chose est sûre, les pratiques autoritaristes, excluantes et humiliantes y trouvent leur place sans problème. Disons que le terrain est favorable.
L’autre modèle sous-jacent repose sur l’idée que l’école a pour mission de donner aux enfants les moyens de penser et agir le monde dans lequel ils vont vivre (y compris quand moi je serai mort). Alors ça passe par une transmission d’outils, de savoir-faire, notamment les démarches critiques, l’art de la conversation et de la délibération, la démarche d’analyse scientifique (c’est-à-dire vérifiable et validée par les pairs), le développement de la curiosité, par exemple en passant par l’enquête. En somme, toute une série de pratiques qui désacralisent l’héritage. L’héritage c’est indispensable, la transmission de connaissances, les épaules de géant, etc. mais un héritage ne vaut que s’il se reçoit sous droit d’inventaire et sans condition de son usage. Chacun·e est maître de ce dont il hérite. Les élèves doivent être maîtres, à terme, de ce qui leur est transmis (dans l’état actuel de ma réflexion, j’en suis à préférer le mot transfert plutôt que transmission). C’est un peu théorique tout ça, mais en gros jamais, selon ce modèle, l’école ne doit être aliénante : son enjeu n’est pas d’imposer une série de savoirs ou de manières de faire mais de donner les moyens aux enfants de s’en emparer et de les transformer à leur sauce. On pourrait parler d’école émancipatrice dans ce sens. Et là, les pratiques autoritaristes, excluantes et humiliantes peuvent aller se faire voir. Enfin c’est le pari.
Penses-tu que la question de nos pratiques pédagogiques, dans ou hors de l’institution, a un rôle à jouer dans la lutte contre les extrêmes droites ? Quelles pratiques concrètes seraient par exemple à explorer ? Quelles autres seraient à rejeter ?
Je pense que j’ai déjà répondu en partie dans la première question. Pour les pratiques à rejeter, je pense que tout ce qui est trop vertical est aliénant et rend possible la prise de pouvoir arbitraire et abusive. Le cours dicté, la classe autobus, le contrôle de connaissances en fin de séquence, mais aussi les pratiques de classement, plus ou moins conscientes (notes, concours « ludiques », orientation par algorithmes, etc.). Bref tout le modèle hérité des jésuites, qui est d’abord un modèle de soumission et de réaction, lié d’ailleurs explicitement, dès le départ, à un projet de contre-réforme.
Il y a quand même un point que je voudrais ajouter : ça n’aurait pas de sens de penser une pédagogie antifasciste si, par ailleurs, on n’était pas soi-même, professionnellement, engagé dans le même sens. Pas de pédagogie antifasciste dans un monde accueillant pour le fascisme. Notre engagement professionnel contre toute velléité autoritariste, excluante et humiliante est une nécessité, pas seulement dans la classe.
Par exemple, comme prof de lettres, je suis très attaché à ne pas me laisser déposséder du langage. Ce dernier est un outil majeur du fascisme, et dans la lignée du linguiste Viktor Klemperer et de son ouvrage sur les détournements du langage par les nazis, de nombreux travaux existent aujourd’hui qui documentent les détournements de sens à des fins de prise de pouvoir. J’appelle donc à une réappropriation des mots par les pédagogues. Je pense que les mots de la pédagogie sont aujourd’hui détournés de leur sens pour servir toutes sortes de pouvoirs. Soit que des autorités se les approprient pour asseoir leur pouvoir (par exemple autonomie, confiance, exigence…), soit qu’elles en tordent le sens pour en faire des hommes de paille faciles à condamner et s’ouvrir alors la voie pour imposer autre chose (cas de la compétence chez certain·es universitaires récemment). Pour ma part, je suis très engagé autour des mots émancipation et compétence, mais il y en a tant d’autres. Un vrai travail collectif de déconstruction est à faire de ce côté-là, de façon urgente, qui soit l’œuvre des pédagogues elleux-mêmes.
Mathieu Billière
