5ème entretien, c’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Une pédagogie antifasciste – 7)
Le collectif Q2C s’est engagé dans une réflexion sur la pédagogie antifasciste. Après deux premières contributions, nous lançons une série d’entretiens sur cette question pour donner une dimension véritablement collective à ce chantier.
1er épisode
2ème épisode
Aux sources de la pédagogie antifasciste
1er entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mariane)
2ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Irène)
3ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Martin)
4ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu B)
5ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu D)
– Que t’évoque l’idée d’éducation ou de pédagogie antifasciste ? Quelle définition pourrais-tu en donner ?
Mathieu D. – J’imagine une pédagogie antifasciste profondément liée aux pédagogies critiques. Pour moi, elle porte naturellement en soi une dimension anti-oppressive. Je pense que le fascisme ne se limite pas à un régime politique ou à quelques groupes d’extrêmes droites. Il peut aussi s’installer dans nos manières de penser, d’éduquer, de nous organiser et de concevoir le vivant et la société.
De ce fait j’imagine une pédagogie de lutte à partir de la vie réelle, de ce que vivent les personnes au quotidien, et de s’intéresser aux rapports de domination qui traversent nos sociétés et qui les structure. Cela implique, de fait, de questionner le modèle socio-économique dans lequel nous évoluons. Une société qui valorise sans cesse la compétition, la performance individuelle, la réussite personnelle et la concurrence entre les personnes fragilise les solidarités et rend plus difficile la construction d’un monde commun. Le fascisme prend sa racine de ce processus, alors imaginons une pédagogie qui dynamite ces obsessions.
Je définirai donc une pédagogie antifasciste comme une pédagogie qui se situe à l’intersection des lutte et qui organise les processus de conscientisation : créer des espaces de solidarités et de justice sociale, des tiers-espaces de résistances éducatives centrés sur les collectifs et la construction de savoirs populaire. Je définirai une pédagogie antifasciste comme une pédagogie de rupture avec le modèle traditionnelle descendant et frontale visant la réification des personnes.
– En quoi cette pédagogie antifasciste te semble-t-elle, ou pas, pertinente et d’actualité ?
Cette pédagogie me semble plus que pertinente : elle me paraît nécessaire. Si nous prenons au sérieux les urgences démocratiques, sociales et écologiques auxquelles nous sommes confronté·es, alors la question pédagogique devient centrale. Dans une société marquée par l’échec des promesses du ruissellement et par l’aggravation des inégalités, il apparaît indispensable de réinterroger les manières dont nous apprenons, débattons et construisons du commun.
Une pédagogie antifasciste, inspirée des pédagogies critiques et sociales, permettrait ainsi de faire vivre des contre-espaces éducatifs au sein desquels d’autres visions du monde pourraient se construire, se discuter et se partager largement, y compris dans les territoires souvent considérés comme relégués — ruralités isolées, quartiers populaires ou espaces marginalisés. C’est dans cette perspective de nécessité que peut s’inscrire une éducation populaire politique, capable de proposer des alternatives concrètes aux idées des extrêmes droites qui se diffusent aujourd’hui dans de nombreux espaces de la vie sociale.
– Penses-tu que la question de nos pratiques pédagogiques, dans ou hors de l’institution, a un rôle à jouer dans la lutte contre les extrêmes droites ? Quelles pratiques concrètes seraient par exemple à explorer ? Quelles autres seraient à rejeter ?
Partant du principe qu’aucune pratique pédagogique n’est neutre et que toute éducation véhicule une certaine conception du monde, je pense que nous avons un rôle central à jouer dans la lutte contre les extrêmes droites. Cette lutte ne se réduit pas à la transmission de valeurs démocratiques ; elle suppose de construire des pratiques qui permettent aux personnes de comprendre le monde dans lequel elles vivent et d’agir collectivement sur celui-ci.
Parmi les pratiques inspirantes, je pense à l’enquête critique menée avec les publics, qui permet de partir du réel et de comprendre les mécanismes sociaux qui produisent les inégalités ou les discriminations. Les ateliers socio-éducatifs de rue constituent également une piste féconde : ils inscrivent l’action collective au cœur des lieux de vie, sans condition d’accès ni sélection des participant·es. Enfin, une pédagogie antifasciste gagnerait à s’inspirer du fédéralisme et du municipalisme libertaire en faisant de la démocratie une pratique quotidienne. Il s’agit de partager le pouvoir, de renforcer l’autonomie des groupes et de rompre avec les logiques de domination et de délégation permanente.
À l’inverse, je me méfie des pratiques éducatives fondées sur l’autorité verticale, la mise en concurrence des individus, l’individualisation des problèmes sociaux ou encore la prétention à la neutralité. Toutes risquent de reproduire les rapports de domination qu’elles prétendent parfois combattre.
Au-delà de tout cela, nous assistons à une forme de dépédagogisation de nos métiers. La pédagogie disparaît progressivement au profit de techniques d’enseignement, d’animation ou de management présentées comme neutres. Cette évolution me semble être l’un des effets du néolibéralisme, qui tend à dépolitiser les pratiques éducatives et à les réduire à des questions d’efficacité. En abandonnant le débat sur les finalités de l’éducation, on laisse alors le champ libre aux pédagogies réactionnaires et traditionalistes, lesquelles apparaissent souvent comme les seules réponses possibles à ce qui est présenté comme une « crise de l’autorité » ou une « crise de la transmission ».
