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Note de lecture : Lê Thành Khôi, Marx, Engels et l’éducation

Ce petit livre (format Que-sais-je ?) présente la manière dont Marx et Engels pensent l’éducation. Il est signé par Lê Thành Khôi, né en 1923, actuellement Professeur émérite d’éducation comparée et d’éducation et développement. L’auteur recontextualise les conditions dans lesquelles s’est formée la pensée des deux allemands. Il synthétise ensuite la manière dont ils pensent l’éducation à travers leur conception matérialiste de la société et de la connaissance. Cette conception induit l’idée que les conditions forment la pensée, et que celles-ci doivent être critiquées et transformées pour réaliser l’éducation qui fera advenir un « homme total ». Enfin, l’auteur étudie la manière dont les républiques soviétiques ont récupéré et appliqué de manière souvent déformée ces idées de Marx et Engels. L’ouvrage est très accessible, synthétique, évite les abstractions, allusions et autres formes de « jargon ». Par ailleurs il est très pertinent pour découvrir la conception matérialiste de Marx et Engels, à travers son application aux questions éducatives.

Le contexte historique, p.7

Dans la première partie l’auteur restitue le contexte dans lequel la pensée de Marx et Engels s’est formée : situation économique et sociale, mais aussi les principales influences intellectuelles à travers lesquelles se sont formés les deux auteurs.

Du point de vue de la situation économique et sociale, Marx et Engels vivent et construisent leur pensée dans un contexte d’ « industrialisation capitaliste » dans lequel l’école est avant tout une « école de classe » et les populations sont ségrégées (p.7-11). Différents « courants pédagogiques » influencent les idées dans lesquelles Marx et Engels grandissent : l’empirisme et le sensualisme (Bacon et Locke, mais aussi Condillac et Rousseau en France, p.11-13), l’idée héritée entre autres de Rousseau de se centrer sur l’enfant (Pestalozzi, p.13-14). Marx et Engels héritent de ces pensées selon lesquelles l’éducation est nécessaire pour transformer le monde : aussi bien l’éducation du corps quelle de l’esprit, conformément à la « nature » de l’homme, car les connaissances proviennent de l’action (p.14).

Les influences des deux penseurs au sujet de l’éducation sont également au croisement d’autres courants. Tout d’abord la philosophie allemande, qui propose une vision spécifique de l’humain, de l’éducation, de l’histoire (Kant, Fichte, ainsi que Hegel pour qui l’éducation est un processus total, p.15-21). Ils sont également influencés par l’économie politique anglaise dont certains penseurs traitent de l’éducation (Petty, Mill, Stuart Mill, p.21-23). Ils sont enfin influencés par le socialisme utopique, qui prolonge la « foi » des Lumières en la perfectibilité de l’humain et la « puissance de l’éducation » (Saint-Simon, Fourier, Owen, Proudhon… p.23-32). Marx notamment a su combiner et dépasser ces nombreuses influences : « ses idées sur l’éducation ne partent pas d’un humanisme abstrait, mais de l’analyse des conditions économiques » (p.32), comme le restitue la deuxième partie.

L’éducation dans la pensée de Marx et Engels, p.33

Cette deuxième partie étudie comment Marx et Engels pensent l’éducation dans le cadre de leur conception matérialiste de la société et de la connaissance. Marx a des réflexions dispersées et conjoncturelles sur l’éducation en tant que telle, ce dès les années 1840. Selon lui il faut former des circonstances humaines, les circonstances ne devraient pas être subies par les humaines (p.33-34). Comme il l’expose avec Engels dans Principes du communisme et dans Le Manifeste du parti communiste, il veut favoriser l’éducation des enfants. Il revient sur cette idée lors de débats à la Ière Internationale, puis dans Le Capital (années 1860). « D’une manière générale, Marx ne traite jamais l’éducation de façon isolée, mais comme partie intégrante du progrès social » (p.36).

Marx traite dans 3 sens de l’éducation : l’éducation scolaire, l’éducation politique du prolétariat, et « l’éducation informelle », entendue en ce sens que « la grande industrie fait mûrir des éléments de formation et de conscience chez le travailleur » (p.36). La conception de l’enseignement chez Marx et Engels est liée à leurs théories de la connaissance et de la société, fondée sur l’idée que « le travail, l’activité de production matérielle, est source de connaissance et de formation. Il est le procès par lequel l’homme se produit » (p.36). L’homme produit ainsi l’histoire mais il y a des contradictions, notamment dans la division du travail.

Marx et Engels développent une théorie de la connaissance spécifique : le matérialisme (p.37). La théorie de la connaissance auparavant était marquée par l’idéalisme (Descartes, Kant…), ou l’étude des Idées (Leibniz, Hegel…). Dans le matérialisme, « c’est l’être qui prime sur la pensée » (p.37). Le travail reste abstrait si on ne le qualifie pas matériellement, de même pour l’éducation : « l’éducation est une abstraction si on néglige la question de savoir qui éduque, qui s’éduque, et qui éduque qui » (p.39). Le matérialisme novateur de Marx est formulé dans les Thèses sur Feuerbach et dans L’idéologie allemande. C’est l’activité qui spécifie l’humain, et la conscience et connaissance qu’il développe sur celle-ci. Il y a un rapport dialectique entre activité et connaissance :

Pour le matérialisme la nature a existé avant l’homme, elle est une donnée préalable de la connaissance. Mais l’esprit n’est pas passif. Il élabore sur la connaissance sensible pour arriver à des connaissances supérieures et transformer le monde. Il y a un va-et-vient constant entre l’activité matérielle de production et l’activité intellectuelle, dualité et unité. L’homme tire des enseignements de sa pratique pour l’améliorer. Il fait l’histoire, non pas arbitrairement, mais dans un contexte déterminé, et qui change (p.41)

Marx et Engels élaborent également une théorie de la société articulée autour de l’idée que les contradictions du capitalisme finiront par l’emporter (p.43). Le travail crée en effet l’humain et le monde : il est à la « source de l’histoire » (p.43). Les Manuscrits de 1844 l’évoquent de manière quelque peu spéculative (p.44-45). Le matérialisme se développe dans les années 1845-1846. Dans les Thèses sur Feuerbach l’ « essence » humaine n’est plus abstraite mais consiste en « l’ensemble des rapports sociaux ». Pour Marx et Engels, le capitalisme s’effondrera sous ses contradictions (p.47). Ils critiquent la division du travail et le machinisme qui mutilent « l’homme total » (p.48), ainsi que le rapport entre temps de travail (sur-travail) et temps de loisirs (p.49-50). Le communisme est de ce point de vue un mouvement dû au mode de production capitaliste. Il engendrera des « hommes nouveaux » (p.52). Après avoir résumé en quelques points cette théorie sociale matérialiste (p.53), l’auteur précise qu’elle peut engendrer un « réductionnisme » : l’éducation se réduit mal en effet à l’opposition entre superstructure et infrastructure (p.54). La pensée de Marx se veut surtout, comme il le note lui-même, une « critique radicale de tout l’ordre existant » (Marx, cité p.55). Il faut voir en quoi cette critique concerne l’éducation.

Critique de l’éducation, p.56

L’analyse que fait Marx de l’éducation est liée à celle de l’économie, de l’idéologie et de l’État (p.56). La division du travail en effet sépare « le savoir » et « le travail », et conditionne l’usage de la main d’œuvre (p.56-59). Avec le machinisme, elle rend possible le travail des enfants, qui ne sont pas instruits : « le mode de production capitaliste repose sur l’extraction de la plus-value et pour augmenter celle-ci le capitaliste tend à réduire au minimum la valeur de la force de travail. L’éducation rentre dans cette valeur » (p.62).

Pour comprendre ce fait il faut en revenir à la valeur de la « force de travail » : elle dépend du temps de travail nécessaire à sa reproduction. L’éducation fait partie des coûts de reproduction de la main d’œuvre. Le capitaliste achète la force de travail et extorque la plus-value. La force de travail est la seule marchandise qui crée de la valeur : les moyens de production en eux-mêmes n’en créent pas. Ces analyses semblent datées et manquer de complexité, elles pourraient être actualisées car l’économie et l’enseignement se sont complexifiés et diversifiés (p.63-71).

L’idéologie, quant à elle, a pour rôle de faire accepter l’exploitation. Mais il n’est pas suffisant voire dangereux de dire qu’elle est déterminée par les conditions matérielles (p.71-72). Pour Marx, l’idéologieinverse l’essence et l’apparence des choses (p.73), elle masque le réel des rapports de production. Il y a une « éducation informelle » par les médias, les lieux de travail, qui fait accepter sa condition au travailleur (p.75). L’école a un rôle dialectique : elle peut éduquer et émanciper les ouvriers mais aussi transmettre une morale religieuse et bourgeoise, et préparer à une fonction professionnelle (p.75-78).

L’éducation de l’avenir, p.79

L’éducation de l’avenir est envisagée à partir de l’idéal communiste par Marx. Cet idéal cherche la « réalisation intégrale de l’homme » (p.79). Pour cela, la révolution communiste nécessitera un « effort d’éducation et de formation » (p.80). Cette pensée de Marx et Engels a l’air utopique, mais elle est nourrie d’un activisme scientifique et militant, qui cherche à « partir de la situation existante » : raison pour laquelle à l’Association Internationale des Travailleurs, Marx cherche à réduire le temps de travail (p.80-83).

Selon Marx et Engels il faut transformer les conditions pour transformer la conscience. Mais la lutte idéologique compte également (sinon eux-mêmes n’auraient probablement pas écrit et milité autant). Il faut faire ouvrir les yeux sur le réel, prendre conscience. Les conditions de classe peuvent aider à cette prise de conscience (p.85), même si Engels a une vision un peu optimiste et « spontanéiste » du développement de la culture prolétarienne (p.86-87). La théorie doit venir de la pratique et celle-ci doit s’en inspirer en retour : « le prolétariat se forme dans l’action » (p.88). Ce dernier doit ainsi prendre conscience de son rôle historique : « si le capitalisme doit être renversé par le prolétariat, ce processus ne sera pas “spontané”, mais préparé par la lutte consciente. Celle-ci implique qu’il comprenne le sens de son action, et cette compréhension inclut elle-même la conscience de sa place dans le procès de production en tant que classe et la conscience de sa mission historique. C’est donc à proprement parler un processus d’auto-formation que cette formation de la conscience du prolétariat » (p.90).

L’instruction pour les enfants dans le travail productif doit permettre de dépasser la division du travail. Marx et Engels sont critiques de l’éducation familiale. Ils revendiquent une éducation publique et gratuite (p.90-92). Préserver le sort des enfants, même en faisant voter des lois, c’est pour eux préserver la future génération d’ouvriers (p.93). Marx envisage de former intellectuellement et physiquement les enfants, les faires travailler et vendre ce qu’ils produisent : on peut parler ici de « formation polytechnique » (p.94-95). N’imaginant pas que le travail des enfants puisse être abandonné par les industriels, Marx imagine ainsi une alternance entre école et travail. Pour lui, « le travail varié permet le développement intégral de l’individu » (p.97).

Ainsi, Marx considère que certaines disciplines sont neutres et qu’elles doivent former le contenu intellectuel de l’éducation (par exemple : la grammaire, les sciences naturelles…). Engels préconise l’enseignement des langues (p.99). Au niveau physique, ils prônent de la gymnastique et des exercices militaires, afin de préparer à la vie collective et à la lutte (p.100). La « formation polytechnique » doit être intellectuelle et pratique afin de préparer la prise de pouvoir et la gestion ouvrière (p.101). L’enseignement peut être étatisé sans dépendre du gouvernement. Marx est favorable à l’enseignement obligatoire et gratuit. Il souhaite distinguer l’État (qui peut garantir l’instruction aux ouvriers) et le gouvernement (p.103). Mais l’État doit pour Marx et Engels dépérir, de même que la religion (p.104).

Perspectives, p.105

On peut se demander comment les régimes dits « marxistes » ont-ils traité l’éducation. Certains après 1917 tentent de mettre en œuvre la formation de l’homme total par le travail (p.106). L’école soviétique promeut quelques réformes et permet quelques progrès sociaux, mais sa finalité reste la productivité (p.107-108). Lénine poursuit le lien entre enseignement et travail productif. Les difficultés économiques engendrent certains reculs, et le stalinisme après 1929 rend l’école plus disciplinaire. Makarenko dans les années 1930 promeut une vision humaniste : selon lui il faut des « perspectives radieuses » à l’éducation (p.112). Pour lui, la discipline émerge de la vie collective et de l’activité de travail (distincte de la production à proprement parler). Ses idées semblent cependant largement conformes au stalinisme (p.113-114). À partir de 1958 l’État soviétique promeut le retour de l’idée polytechnique mais les réformes échouent car une nouvelle classe dominante s’est formée (p.115). Il y a eu certains progrès (sauf dans l’accès au supérieur) mais l’idée polytechnique ne se réalisera pas, du fait notamment des progrès technologiques : « si la pratique est le critère de vérité, il faut bien convenir que le XXe siècle n’a pas corroboré la possibilité d’une formation polytechnique en vue de l’homme total » (p.117).

On peut se demander si l’éducation par le travail prépare à des qualités civiques et morales (p.117). Les principes de Marx et Engels ont en partie été récupérés après Lénine par ceux qui ont ouvert la voie à la dictature (p.118-119). L’État soviétique estime que la condition de la « liberté » d’après Marx et Engels serait la maîtrise des conditions matérielles (p.120). Une nouvelle classe dominante se forme. Elle instrumentalise l’école pour produire le conformisme : « la liberté humaine reste partout à inventer » (p.122).

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