7ème entretien, c’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Une pédagogie antifasciste – 9)
Le collectif Q2C s’est engagé dans une réflexion sur la pédagogie antifasciste. Après deux premières contributions, nous lançons une série d’entretiens sur cette question pour donner une dimension véritablement collective à ce chantier.
1er épisode
2ème épisode
Aux sources de la pédagogie antifasciste
1er entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mariane)
2ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Irène)
3ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Martin)
4ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu B)
5ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu D)
6ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Arthur)
Entretien avec Matthieu Brabant
Q2C – Que t’évoque l’idée d’éducation ou de pédagogie antifasciste ? Quelle définition pourrais-tu en donner ?
Cela m’évoque d’abord Célestin Freinet, qui a eu à subir des attaques fascistes. Cela m’évoque aussi Paulo Freire, qui a lui eu à subir une dictature militaire que l’on peut qualifier sans peine de fasciste. Cela m’évoque donc les pédagogies émancipatrices dont les personnes qui s’en revendiquent sont parmi les premières victimes des attaques fascistes.
Je dirai aujourd’hui que la pédagogie antifasciste est une pédagogie critique (comme le sont les pédagogies féministes ou l’écopédagogie). Nous avons donc des pédagogies qui cherchent l’émancipation individuelle et collective des élèves via la conscientisation des rapports de domination. Évidemment, les fascistes font de ces pédagogies un outil à détruire, voyant le danger qu’elles représentent pour un état fasciste. Faut-il développer sur ce qu’il se passe aujourd’hui, selon les niveaux d’imprégnation fasciste évidemment, aux USA ou en Italie ? Ce qu’il s’est passé récemment en Hongrie ou au Brésil. Il faut donc pour moi ajouter à la définition les enseignant·es et les collectifs dans lesquels iels s’organisent : pour moi nécessairement organisé·es dans un syndicat car le syndicalisme est antifasciste.
– En quoi cette pédagogie antifasciste te semble-t-elle, ou pas, pertinente et d’actualité ?
Il me semble que cette pédagogie est pertinente depuis 100 ans au moins… Pour le dire autrement, il ne suffit pas d’être dans la situation où le fascisme est au pouvoir ou proche de prendre le pouvoir pour que la pédagogie antifasciste soit pertinente. Évidemment, malheureusement même, avec la possible prise du pouvoir du FN-RN en 2027, avec la multiplication d’attaques ou pressions (je pense au groupe « Parents vigilants » par exemple), nous sommes sans doute dans une situation d’urgence.
Reste que nous avons vécu et nous vivons encore une période durant laquelle nous avons assisté à la diffusion massive des idées de l’extrême droite dans le système scolaire, et cela depuis au moins Xavier Darcos et Jean-Michel Blanquer. L’extrême droite au pouvoir aurait en effet le bonheur de voir une grande partie de son programme pour l’Éducation nationale déjà engagé. La bataille idéologique a déjà commencé et les idées de l’extrême droite ont infusé dans l’école. Voyons comment s’est développé le Darwinisme social, qui considère que les individus des catégories populaires sont « par nature » « mauvais » à l’école, idée que l’on retrouve dans l’utilisation abusive des neurosciences. Cette vision de l’éducation se retrouvait déjà chez Maria Montessori. La stratégie consiste aussi à dépolitiser la pédagogie non seulement en masquant le caractère politique de toute pédagogie mais aussi en inventant une pédagogie « automatique » comme boîte à outils de « trucs » pour l’enseignement. Les neurosciences sont ainsi utilisées non scientifiquement mais comme justifications de méthodes automatisées d’apprentissage et de tri social. Ainsi, au-delà de l’initiative réactionnaire du « choc des savoirs » et des « groupes de niveaux » en 2024, la logique globale est bien celle-ci. Cela explique d’ailleurs que ces attaques se fassent via des termes inventés (égalitarisme, pédagogisme, wokisme, etc.) qui justifient de défendre le mythe d’une société fantasmée, marque de fabrique de l’extrême droite. C’est la même logique que le « grand remplacement ». L’école, dans cette logique, est assimilationniste, elle place l’enfant, dont le cerveau est une boite à remplir pour entrer dans le moule.
Nous devons prendre donc au sérieux le fascisme mais aussi, dans cette logique, le long processus de fascisation : nous observons depuis maintenant des années l’utilisation, par des femmes et des hommes politiques a priori éloignés de l’idéologie fasciste, à une exploitation quotidienne à outrance des relents fascistes, avec un processus autoritaire qui se cache derrière des lois liberticides et islamophobes, avec l’utilisation du
vocabulaire de l’extrême droite (« islamogauchisme »), entretenant une focalisation vers les thèmes fascistes.
Et si la pédagogie antifasciste est pertinente depuis (au moins) 100 ans, c’est que nous vivons dans un État capitaliste, qui a la particularité d’être de plus en plus autoritaire, qui, déjà aujourd’hui, opprime celles et ceux qui ont dans l’idée de critiquer le système. Les pratiques pédagogiques démocratiques et sociales, les outils collectifs de défense face à l’État autoritaire, voici des pratiques et des outils très utiles pour lutter contre un État fasciste.
Penses-tu que la question de nos pratiques pédagogiques, dans ou hors de l’institution, a un rôle à jouer dans la lutte contre les extrêmes droites ? Quelles pratiques concrètes seraient par exemple à explorer ? Quelles autres seraient à rejeter ?
Je pense en effet que nos pratiques pédagogiques, en particulier lorsqu’elles se situent dans le champs des pédagogies critiques, sont fondamentales dans la lutte contre les extrêmes droites et leurs idées. J’y reviens juste après. Mais pour commencer, il y a la question de nos pratiques dans l’institution Éducation nationale. Il me semble fondamental de nous saisir de ce que l’institution appelle « l’esprit critique », car par ce biais, et sans tomber dans le piège de la « neutralité », nous pouvons aborder de front le racisme, l’islamophobie, l’antisémitisme, le sexisme (le patriarcat)… bref, en restant dans ce qui est appelé les « valeurs de la République » nous pouvons lutter contre les extrêmes droites et leurs idées.
Mais ce n’est pas suffisant. Il faut, tout en jouant sur les règles fixées par l’État, trouver des brèches pour assumer la dimension politique et morale de la pédagogie, et chercher à la réorienter dans un sens antifasciste. Nous devons donc intégrer une dimension éthique à nos pratiques pédagogies.
Paulo Freire insistait sur le fait que l’acte éducatif est toujours un acte politique : il n’y a pas d’éducation neutre. Chaque interaction peut être soit un geste de domination — imposer, contrôler, faire taire — soit un geste de libération — écouter, dialoguer, partager.
L’éthique consiste donc à choisir la deuxième voie, à refuser la tentation de la certitude autoritaire pour ouvrir l’espace de la rencontre.
Chez Élise et Célestine Freinet, cette éthique s’incarne dans la coopération. Les interactions sont structurées non pas pour mettre les enfants en compétition, mais pour leur permettre de construire ensemble. Le conseil de coopérative, le journal scolaire, les enquêtes collectives créent un tissu relationnel où chacun·e
compte, où chacun·e a une voix. L’éthique est ici celle de l’égalité et du respect réciproque.
bell hooks nous invite à aller plus loin : pour elle, enseigner de manière éthique, c’est prendre au sérieux les expériences vécues des étudiant·es. Une interaction pédagogique ne se réduit pas à un échange cognitif : elle est aussi affective, corporelle, politique.
Reconnaître cela, c’est reconnaître que l’éducation engage la personne entière, et que l’éthique doit inclure le soin, l’écoute, la reconnaissance des blessures. Ainsi, chaque interaction devient un lieu de responsabilité partagée.
Nous nous devons donc rejeter toute pédagogie qui, soit explicitement, soit implicitement, cache l’aspect politique de toute pédagogie. Ce n’est pas un hasard si des personnes comme Céline Alvarez prévoient la sortie de livres à la rentrée de septembre 2026, à quelques mois des élections présidentielles 2027, pour « démontrer scientifiquement » que les méthodes pédagogiques seraient « inefficaces » car « idéologiques »…
