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Questions de classe(s)

L’enseignant, le militant et l’émotion

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L’enseignant craint son émotion : la montrer, c’est une façon de prendre parti publiquement sans raison, c’est montrer sa faiblesse aussi (et il faut pour avouer sa faiblesse une force que tous n’ont pas, la partie masculine de l’espèce n’est pas bien outillée de ce côté-là). Cela peut paraître contradictoire avec le fait d’amener les élèves à raisonner, à dépasser les réactions premières, à échanger avec les autres dans l’argumentation et non dans l’injure. Ce n’est pas pour rien que l’émotion est bannie – elle vient tout juste de se voir reconnaître dans les textes officiels encore au brouillon (projet du Conseil supérieur des programmes sur l’éducation civique, nouvelle version du Socle ).

Le militant bannit l’émotion : c’est bon pour les troupeaux naïfs voire malhonnêtes qui défilent le dimanche, lui, il est au-dessus de ça ; il rappelle doctement qu’il y a d’autres morts, ailleurs, tout le temps. « Et vous ne le savez pas ? Vous ne voulez pas le savoir ? Bande d’hypocrites, vous êtes tous des islamophobes ! » Et de raffiner des analyses où, pense-t-il, la raison subversive l’emporte : il dénonce, dévoile (sic), démasque. Suggérera-t-on qu’il peut être aussi animé par l’émotion, voire par ces « passions tristes », ce concept spinozien passé dans le domaine courant ?

Cessons la moquerie : le militant nous interpelle vraiment quand il s’étonne de cette sensibilité différentielle. Il est vrai que l’on s’émeut plus de ce qui se passe à deux pas que plus loin. Pas glorieux, mais c’est ainsi. Je le vois avec les sans-papiers : les personnels se mobilisent en cas d’expulsion, souvent -mais moins- quand un élève est à la rue : c’est qu’on le connait ; si c’est l’établissement d’à côté, c’est déjà autre chose. Chacun a une proximité, qui n’est pas seulement géographique : les militants voués à la cause palestinienne ne s’émeuvent pas des horreurs des narcos et de la police mexicaines, et personne ne s’agite pour les viols, pillages et massacres continus à l’Est du Congo. Mais doit-on pour autant condamner l’émotion parce qu’elle est limitée, dans le temps et dans l’espace social ?

La question à se poser pourrait alors être : comment fabriquer de la proximité ?
Je me souviens d’élèves a priori indifférents en situation de répondre, dans la cadre d’une correspondance, à des Palestiniens de leur âge évoquant, sobrement d’ailleurs, leurs souffrances ; les jeunes Parisiens ont vite abandonné leurs récits de vacances ou leurs allusions à leurs chanteurs préférés. Et, parallèlement, ils étudiaient par groupes l’histoire et la géographie de la région ; beaucoup étaient musulmans, d’autres juifs, reliés émotionnellement à ce bout de terre dont on parle beaucoup ; d’autres non. Tous ont confronté par groupe leurs connaissances, leurs questions, leurs émotions.

Il y a certes tous ceux qui sont blindés contre l’émotion : ils remplissent les pages d’histoire (Himmler a glorifié ce refus de l’émotion : « voilà ce qui nous a endurcis ») … et, de façon moins tragique, sont présents derrière les guichets des préfectures et dans les allées du pouvoir. Ne leur ressemblons pas.

L’émotion et l’intelligence ont partie liée, on le sait maintenant. N’ayons pas peur d’être émus quand l’émotion s’appuie aussi sur le choix (entièrement rationnel ?) de la liberté de critique des religions. Enseignants et militants, à un titre ou à un autre, se réfèrent à la Révolution française : aux « émotions populaires », comme on disait.

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