9ème entretien, c’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Une pédagogie antifasciste – 11)
Le collectif Q2C s’est engagé dans une réflexion sur la pédagogie antifasciste. Après deux premières contributions, nous lançons une série d’entretiens sur cette question pour donner une dimension véritablement collective à ce chantier.
1er épisode
2ème épisode
Aux sources de la pédagogie antifasciste
1er entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mariane)
2ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Irène)
3ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Martin)
4ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu B)
5ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu D)
6ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Arthur)
7ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste (Mathieu Brabant)
8ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste (Adeline de Lépinay)
9ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Laure Jabrane)
Entretien avec Laure Jabrane
Qu’est-ce qu’une pédagogie antifasciste pour toi ?
L’association entre l’art d’enseigner et un parti pris politique, celui de l’antifascisme, peut surprendre dans la mesure où les enseignant-e-s ne doivent pas faire de prosélytisme mais respecter la liberté de conscience de leur public, qu’il soit majeur ou mineur et que l’enseignement ait lieu dans ou hors de l’école publique. Pourtant le contexte dans lequel se trouvent les enseignant-e-s et leur public semble l’imposer. Un détour rétrospectif sur ce contexte me semble nécessaire pour penser l’éventuelle légitimité d’une telle pédagogie.
A quoi l’actuelle pédagogie doit-elle résister pour émanciper ?
Cette question m’a autant obsédée lorsque j’enseignais la philosophie en Lycée de 1990 à 2023 que celle de savoir comment procéder avec les élèves. Évidemment je n’ai pas toujours formulé la question sous cette forme et il m’a fallu de nombreuses années, de nombreuses lectures et de douloureuses expériences avant de comprendre à quoi j’avais affaire.
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« Les enseignants ont quatre mois de vacances et, en plus, ils prennent leurs congés formation sur la scolarité ».
Cette phrase prononcée en 1995 par Le Ministre de L’Éducation Nationale Claude Allègre aux Universités d’été du parti socialiste de surcroit, est ce qu’il est convenu d’appeler du bullshit. Ce terme a été inventé pour qualifier une communication médiatique affranchie de tout souci de vérité, ou pour le dire en langage courant et poli, qui raconte n’importe quoi. Le problème n’est pas que les gens racontent n’importe quoi, mais qu’un responsable politique, de surcroît chercheur multi primé sur le plan scientifique et multi décoré par la République française raconte délibérément n’importe quoi au public et en public. Le parcours politique de l’homme « qui voulait dégraisser le mammouth » confirme ce nihilisme 1 et ce mépris pour le public, puisque le 8 mai 1995, l’année du deuxième rapport du GIEC, dans une chronique parue dans l’hebdomadaire Le Pointintitulée « Fausse alerte », il qualifie l’effet de serre de danger imaginaire inventé par des lobbies. Il récidive le 21 septembre 2006 dans la chronique hebdomadaire qu’il tient dans L’Express, en contestant l’origine humaine du réchauffement climatique. Enfin, dans son livre à succès L’Imposture climatique ou la fausse écologie (2010), ouvrage d’entretiens avec le journaliste Dominique de Montvalon, Claude Allègre compare le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) à un « système mafieux » ayant conspiré pour faire passer aux yeux de l’ensemble du monde un « mythe » pour un fait scientifique. Mon propos n’est pas de qualifier de fascistes ou fascisants Claude Allègre, le gouvernement Jospin ou les journaux et éditeurs qui ont diffusé ses positions, mais de pointer les pratiques politiques, médiatiques et rhétoriques avec lesquelles, bien avant les procès en wokisme, islamogauchisme et le chantage à l’antisémitisme, des responsables politiques et des intellectuel-le-s au service d’intérêts économiques ou de partis politiques diffament et disqualifient en toute impunité la communauté scientifique et enseignante grâce à la puissance technique des médias et de certaines maisons d’édition. Il ne s’agit pas ici de controverses scientifiques ou politiques, il ne s’agit pas même de militantisme ou de prosélytisme qui, quel que soit sa forme, s’adresse à un esprit qu’il s’agit de convaincre, convertir ou vaincre. La diffamation et la disqualification ne s’inscrivent pas dans un rapport entre personnes, mais dans une logique de guerre combattant des ennemis. Ce genre de communication relève de la propagande publicitaire. Par sa puissance technique et économique (presse, radio, télévision, réseaux sociaux, internet, IA, cinéma) les médias s’adressent à la masse ainsi qu’à l’individu, mais ce qui distingue ceux qui s’adonnent au bullshit, c’est qu’ils jouent principalement sur des affects tristes, notamment des peurs, par exemple de chuter au bas de l’échelle sociale 2 ou la haine. Comme le montre les exemples précédents, cette propagande jette le soupçon sur des thèses sans les invalider, elle accuse, disqualifie, stigmatise. En écrivant ces lignes, je mesure la résistance des enseignant-e-s, des fonctionnaires au service du public quel que soit leur ministère de tutelle, des chercheur-e-s, des syndicalistes, des citoyen-ne-s, des étudiant-e-s, lycéen-ne-s, parents d’élèves, des journalistes… qui se sont efforcé-e-s de résister intellectuellement et spirituellement à ces vagues de harcèlement que l’on nomme aussi des paniques morales. Celles-ci ne naissent pas spontanément et par le bas, elles sont initiées et organisées par un petit nombre de personnes politiques et d’intellectuel-le-s. Par exemple Françoise Lorcerie recense au cours de l’année 2003, pas moins de 1 284 articles sur « le voile » dans les trois principaux quotidiens français, soit plus d’un par jour et par journal. 3
Selon le centre national des ressources textuelles et lexicales4, le terme de harcèlement désigne une poursuite incessante qui fait subir des désagréments physiques ou dans son acception militaire, une guerre dont la tactique est d’épuiser l’ennemi en d’incessantes attaques. De cette épreuve dont je ne montre qu’un des aspects, j’ai appris à mes dépens qu’il faut différencier les espaces, les moments, les personnes avec qui un dialogue est possible et ceux ou celles avec lesquels il est impossible. L’antifascisme pour un enseignant ou quelqu’un qui a quelque chose à expliquer à un public commence donc par cette capacité éminemment politique qui consiste à discriminer les zones de paroles à inventer, ainsi que les moyens de les défendre contre les mercenaires du bullshit au service d’intérêts privés. L’amertume, voire la détresse pour un fonctionnaire du service public étant de s’apercevoir que l’appareil d’état est traversé par des luttes et que des inspecteur-rice-s, magistrat-e-s, médecins, universitaires… produisent et diffusent du bullshit qui disqualifie les finalités inhérentes à tout travail de réflexion et d’enseignement, à savoir (s’) instruire et (s’) émanciper. Lorsqu’on reproche aux enseignements leur inutilité comme a pu le faire l’ancien Président Nicolas Sarkozy reconnu coupable d’association de malfaiteurs le 25 septembre 2025 par le Tribunal correctionnel de Paris , à propos du roman la princesse de Clèves, alors, les enseignant-e-s et leur public pourront se réjouir de ne servir personne.
Positivement, une pédagogie antifasciste n’est pas une position morale en faveur de l’égale dignité de toute être humain, elle pourrait se légitimer en reprenant le principe d’indépendance sur lequel Condorcet s’était réglé pour élaborer son projet d’une instruction publique : aucun pouvoir public ne doit avoir l’autorité ni même le crédit, d’empêcher le développement des vérités nouvelles, l’enseignement des théories contraires à sa politique particulière ou à ses intérêts momentanés. (20 et 21 avril 1792). Ce principe d’indépendance, implique donc nécessairement un présupposé d’égalité avec les personnes à qui on s’adresse : si je parle à quelqu’un, c’est parce que je suppose qu’il peut me comprendre.
En 1983 la loi le Pors précisait cette indépendance en reconnaissant la liberté d’opinion des fonctionnaires mais en l’encadrant par un devoir de discrétion ainsi qu’une obligation de consacrer l’intégralité de son activité professionnelle à ses tâches pour éviter les conflits d’intérêt. La liberté académique et pédagogique des enseignant-e-s et des chercheur-e-s ne peuvent dès lors être confondues avec la liberté d’expression dans la mesure où elles impliquent une méthode qui n’est jamais définitive ainsi qu’une éthique. En bref, même quand je suis employé-e et rémunéré-e par l’Éducation Nationale, mon patron, c’est Socrate.
1 Éric Fassin appelle anti-intellectualisme, ce nihilisme vis-à-vis de toute exigence de vérité. Cf Misère de l’anti-intellectualisme, du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme, 2024.
2 F Lordon dans son blog du monde diplo appelle ces peurs des passions pénultièmes et considère que le fascisme instrumentalise systématiquement les « détresses identificatoires et des passions pénultièmes… (afin de ) conduire une majorité des dominés, objectivement maltraités par l’ordre socio-économique et symboliquement dégradés, à se refaire en se retournant, non contre les dominants mais contre plus dominés qu’eux, plus précisément contre quelque partie de la société posée comme infâme et symboliquement construite à cette fin d’émonctoire ». Cf https://blog.mondediplo.net/fascisme-definition du 19 février 2025
3 La « loi sur le voile » : une entreprise politique https://www.cairn.info/revue-droit-et-societe1-2008-1-page-
53.htm
4 https://www.portail-lexical.fr/definition/harc%C3%A8lement/nom
