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Questions de classe(s)

Vivre et dire nos luttes (2)

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Grève vécues, vivantes et vivifiantes

Le temps passant, la mémoire sélectionne et remodèle. Que me reste-t-il de ces grèves de 1995 et de 2003 ?
Désolé de personnaliser, mais c’est aussi une nécessité : le contexte compte, le pire serait de faire passer pour vérité générale ce qui n’est qu’un écho circonstancié. Et qui ici laisse volontairement de côté le fond du conflit, différent.

Différentes aussi les circonstances :

En 1995, j’enseigne dans une cité scolaire (collège et lycée) d’un arrondissement aisé de Paris. Pas le 16°, mais pas loin. Une partie des enseignantes (pardon, des professeurs) sont les épouses de cadres sup’, et viennent en salle des profs avec le Fig’Mag sous le bras ; il n’y a que depuis peu d’années que celle salle est unique : avant, il y avait la salle des certifiés et assimilés, et à côté la salle des agrégés. Quand 1995 éclate, il y a quand même une réunion : la grève intéresse, interroge, on sent bien que le discours gouvernemental n’est pas satisfaisant… De là à s’y mettre, non, pas vraiment, mais pas d’hostilité non plus.
Les élèves sont également curieux, certains veulent manifester malgré les risques (se faire dépouiller ou peloter plus que matraquer) : quelques profs, peu nombreux, répondent à leur demande de présence. Quelques-unes (c’est une fille qui mène la barque) vont dans les classesparler du mouvement., au grand dam de certains.
J’ai appris là qu’il n’y a pas d’eau dormante : sous le voile quotidien de la passivité, la curiosité est possible. Voire la sympathie, et même l’engagement. Pour moi et un autre collègue, c’est le petit déclic qui, après quelques années de parenthèse après d’intenses et dogmatiques engagements post-soixante-huitards, me replongent dans la marmite (je n’en suis pas sorti depuis).

2003, c’est autre chose : j’enseigne dans un collège d’un quartier populaire, qui, pour avoir refusé au départ l’étiquette ZEP, se retrouve avec des difficultés sociales-scolaires vraiment sérieuses ; faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou, disait Jacques Brel. Dès les premières manifs du 93, très en pointe et très tonique, les réunions sont quotidiennes. On débauche un autre collège (émotion que de haranguer des collègues hésitants… et qui adhèrent au mouvement !), on rédige un tract aux parents : j’insiste pour qu’il parle la langue ordinaire et de ce qui compte pour eux – la préparation du Brevet par exemple – et pas les formules générales du genre « nous nous battons pour vos enfants » (sous-entendu :croyez-nous sur parole). Pour aller dans ce sens, je fais cours quelques heures aux élèves de Troisième : questions sur la grève (comment dire qu’on prend parti sans utiliser sa fonction ?), questions sur la guerre d’Algérie (le sujet du cours d’histoire qui manquait pour achever le programme) : j’ai rarement eu une telle « participation »…

Triste fin d’un long épisode exalté quand les conciliabules SNES-Sarkozy ont débouché sur la reprise des cours, à laquelle il fallait s’attendre quand on voyait bien que, de journée d’action en journée d’action, le mouvement ne parvenait pas à s’élargir. Les tracts syndicaux de toute tendance disent alors que « rien n’est perdu », mais on n’y croit pas ; on tâche de calculer combien on va perdre (seul espoir, que le chef d’établissement, ancien syndicaliste, ne fasse pas remonter une addition des heures manquées trop lourde).

Dans le récit d’Arthur , https://www.questionsdeclasses.org/?Etre-ensemble-en-greve-dans-le-19eme un passage m’a particulièrement frappé. Une enseignante dit : « Depuis que j’ai cessé le travail, je me sens beaucoup mieux dans ma vie, alors même que l’on a un métier formidable, porteur de sens et d’engagement. (…) Alors oui, on commence à culpabiliser pour nos absences auprès de nos élèves, à se poser des questions sur les retraits de salaire. Mais la grève, ce n’est pas juste l’arrêt du travail : c’est aussi une manière de retrouver du temps, de rencontrer du monde et de faire de la politique. »
J’y retrouve cette fièvre de 1995 et de 2003 : même quand on aime le métier (d’ailleurs, dans ces deux exemples vécus, les ronchons de service et autres réacs anti-élèves se sont tenus à l’écart, la grève n’était pas un prétexte pour « buller »), il y a en nous un désir d’une vie plus intense, où les prudences et hypocrisies du quotidien sautent, où l’on peut parler sans ambages des questions de fond : justice, égalité, travail. Mais concrètement, pas dans une discussion sans conséquences.

Illusion de vouloir mêler le rêve au quotidien, le personnel au social, dans un mouvement qui contredit l’uniformité du déjà-là ? Peut-être, mais ces « émotions » (émeutes dans la langue d’avant 1789), disent aussi leur envers : la grisaille satisfaite du vieux monde. Et la volonté émue, émouvante, motivante de « faire de la politique » non-politicienne, une politique de nous-ensemble.

J.P Fournier

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