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Questions de classe(s)

Violences (encore) et violence

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Nestor Romero s’interroge sur son blog sur l’expression politique de la violence et stigmatise la violence symbolique de la domination...

Toute violence me fait horreur. La mienne propre qui, parfois, parvient à tromper ma vigilance et à s’épandre en moi comme une lave incandescente.

Horreur de ces coups échangés et portés par la pulsion de mort. Horreur de ces attitudes ridiculement « matamoresques », de ces visages grimaçants, déformés par la haine, de cette violence qui, de fait, n’a d’autre objet qu’elle même et qui depuis des semaines crépite sur les écrans.

Il n’y a aucune justification rationnelle à cette violence, pas même les « revendications légitimes » comme disent les syndicats officiels dont ce mouvement confirme, si besoin était, qu’ils ne sont, et depuis longtemps, que des rouages d’un fonctionnement social qu’ils ne prétendent même plus combattre.

Peut-être y a-t-il une sorte d’inéluctabilité objective de la violence comme « accoucheuse » de l’histoire, mais au point où nous sommes parvenus de ces accouchements, il est temps d’en appeler à la subjectivité, à la raison, à la maîtrise de soi, autant que faire se peut.

Car il est d’autres moyens d’affronter la pauvreté, la misère et l’injustice et il est temps de refuser « en toute conscience » la violence pour envisager l’action non-violente, la désobéissance civile, le boycott pacifique et systématique de « l’offre », de cette consommation frénétique d’objets inutiles et d’aliments frelatés qui empoisonnent la terre et les océans pour tenter de construire une économie de la sobriété qui n’a rien à voir avec je ne sais quel retour à la bougie mais tout à voir avec la justice, c’est-à-dire avec une plus juste répartition du nécessaire.

Cependant la violence, il est vrai, est là de toute éternité, de la naissance à la mort... Mais n’est-ce pas là une raison première de refuser la violence stupide qu’il nous est donné à voir désormais tous les samedis comme un divertissement de plus entre le foot et le film car pour spectaculaire qu’elle soit elle n’est pas la plus efficace de quelque point de vue que ce soit ?

Il est une autre violence, on le sait bien, Bourdieu nous l’a suffisamment expliqué, une violence qu’il qualifia de symbolique, certes fort peu spectaculaire mais terriblement efficace. Cette violence symbolique est celle qui s’impose à chacun d’entre nous et particulièrement aux plus démunis socialement et culturellement. Elle est celle qui s’impose pour ainsi dire subrepticement, qui parvient à coups d’idées dominantes, celles de la minorité dominante, à convaincre les dominés de la « normalité » de la domination qu’ils subissent, de la normalité de leur propre soumission car les choses vont ainsi, de tout temps comme disait une brave dame génialement décrite par Proust :

’’ Une discussion sur les anarchistes fut plus grave. Mais Madame Fremer, comme s’inclinant avec résignation devant la fatalité d’une loi naturelle, dit lentement : ’’A quoi bon tout cela ? Il y aura toujours des riches et des pauvres’’. Et tous ces gens dont le plus pauvre avait au moins cent mille livres de rente, frappés de cette vérité, délivrés de leurs scrupules, vidèrent avec une allégresse cordiale leur dernière coupe de vin de Champagne’’. (’’Les plaisirs et les jours’’. Un dîner en ville).

N’est-ce pas ? Les choses ne vont-elles pas ainsi de tout temps ? Et c’est ainsi que les dominés parviennent à percevoir l’inégalité sociale comme « normale », légitime, naturelle. C’est ainsi qu’ils se vivent eux-mêmes négativement, enfouis dans un sentiment d’infériorité voire d’insignifiance.

Mais voici qu’un beau jour de ce début d’hiver, quelques-un(e)s de ces dominés de toujours, eux aussi soudain délivrés de leurs scrupules, font irruption non seulement dans les carrefours mais dans les beaux quartiers et découvrent, ce faisant, de manière pour ainsi dire performative, qu’ils ne se dressent pas pour quelques sous mais plus gravement pour davantage de justice sociale.

Et le mouvement se poursuit de semaine en semaine dans la confusion, le bouillonnement d’où surgissent des prises de conscience, des subjectivations soudaines des affirmations de soi et des anathèmes, des paroles et des violences insupportables.

Nul ne sait, pour l’instant, ce que tout cela deviendra mais ce qui est apparu comme un éblouissement demeurera : le refus, d’abord, de tout chef, représentant ou leader inamovible malgré l’émergence de quelques personnalités pas toujours désintéressées et la volonté ressentie comme une nécessité de l’auto-organisation malgré « l’entrisme » d’un fascisme rampant qui n’ose dire son nom.

Et c’est la violence symbolique qui se trouve ainsi mise en question dans son essence hiérarchique, non pas théoriquement, non pas intellectuellement mais en actes par l’organisation dans les ronds-points et sur les parkings d’un autre mode de vie, plus égalitaire et plus fraternel, un mode de vie non-violent.

On comprend dès lors pourquoi sont mis en exergue par les médias dominants les bris de vitres et les feux de poubelles qui, en somme participent, comme contre-violence, de la violence symbolique dominante ? On comprend pourquoi ces mêmes médias dominants ne produisent pas, en contre-point des feux de poubelles, le moindre reportage sur le monde des riches, sur ces centaines ou milliers, je ne sais, de bateaux de plaisance qui encombrent les ports de la Méditerranée, cette mer devenue le cimetière des miséreux de ce monde.

On comprend l’effarement des dominants de ce monde et la panique des gouvernants quand pour la première fois depuis fort longtemps des « riens » non seulement osent envahir leurs quartiers mais, surtout, osent dresser des cabanes sur les ronds-points, pacifiquement, à l’abri desquelles ils inventent un autre monde, fraternel et non-violent.

Nestor Romero

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