dimanche, 15 juillet 2018|

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Questions de classe(s)

Un nouveau livret laïcité, sans vraiment de rapport avec la laïcité

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Quelque part entre ubuesque et sordide. Un nouveau guide de la laïcité est donc annoncé, tout droit sorti de l’imagination sans limite du ministre de l’EN et de son conseil « des sages ». Et comme il en en a pris l’habitude, c’est aux médias que Blanquer en réserve la primeur, manifestant par là le peu de cas qu’il fait des destinataires, établissements et enseignants. Même si l’on sait bien que, pour lui, le destinataire est d’abord l’opinion publique ou plus précisément sa réduction, le sondage d’opinion. Il se trouve d’ailleurs, pur hasard, qu’un récent enquête plaçait la laïcité au cœur des préoccupations des Français. Aux côtés du terrorisme…

« Je pense – explique le ministre, car il pense - que trop de temps a été perdu (…) Il faut désormais que la République se montre sereine et forte sur ces questions » A l’en croire, le sujet serait entièrement nouveau, le terrain vierge, jamais avant lui, l’école ne s’étant préoccupée de laïcité. Il ne faut pas lui parler, à Blanquer, d’un précédent livret de la laïcité (2015), distribué par sa prédécesseure NVB : pensez donc, un livret de 32 pages alors que le sien en fait 83, nettement plus « volontariste », précise-t-il. Ni de la charte de la laïcité (2013), affichée dans les établissements avant d’être intégrée aux règlements scolaires et signée par les parents. Ni de la journée laïcité célébrée en grande pompe le 9 décembre dans toutes les écoles. Ni des programmes d’EMC (éducation morale et civique) qui chantent les louanges de la laïcité à toutes les étapes du cursus scolaire. Tout cela ne compte pas car privilégiant à outrance la prévention, là où la sanction devrait être de mise : « il faut – précise le ministre - annoncer clairement ce qu’on attend et ce qui est du domaine de la sanction. »

Et justement, parmi les nouveautés dont le phare de la pensée laïque est très fier, une sorte de « hotline de la laïcité », une adresse de saisine où chaque enseignant pourra signaler/cafarder « un problème relatif à la laïcité » et recevoir une réponse dans les 24 heures. Au regard des longs mois d’attente auxquels s’expose un enseignant confronté à des difficultés administratives, ou encore un élève à besoins spécifiques, ou encore un élève handicapé déscolarisé à cause d’un manque de personnel adapté, on se dit que la volonté ministérielle de débloquer « des moyens humains (…) pour prévenir, soutenir, intervenir » fait, avec la laïcité, le choix de bien curieuses priorités.

Mais d’ailleurs, de quelle laïcité s’agit-il ? La question est légitime car, dans le vécu des établissements et la réalité des choses, lorsqu’il s’agit de définir « les atteintes à la laïcité » et mieux encore de les comptabiliser, le ministre se fait hésitant (sentant peut-être le ridicule ?) : autour de 280 cas auraient été signalés « mais cela mélange des choses extrêmement différentes qui, finalement, ne relèvent pas vraiment de la laïcité  » (sic). Récapitulons : l’Education nationale mobilisée (et les médias ameutés) pour défendre la laïcité autour de 280 cas relevés dans 65 000 établissements scolaires scolarisant 12, 5 millions d’élèves ; sur des faits qui, « ne relèvent pas vraiment de la laïcité  ». Ainsi est-il toujours question d’élèves contestant des cours d’histoire ou de SVT, de certificats médicaux « de complaisance » pour contourner l’EPS, de garçons qui, dès la maternelle, refuseraient de donner la main aux filles etc. Autant de faits qui - outre qu’ils tournent en boucle depuis de nombreuses années (et tout spécialement depuis 2004 et la publication du rapport Obin, érigé en référence rarement contestée malgré ses limites) comme si leur répétition suffisait à assurer leur crédibilité - n’ont effectivement pas grand-chose à voir avec la laïcité.

Car, quand la loi de 1905 adopte le principe de la liberté de conscience en matière religieuse et de non intervention de l’état, on a du mal à comprendre, comment, plus d’un siècle après, le même mot pourrait signifier son contraire, déviant vers une surveillance constante des individus et des mœurs (voir par exemple, l’obsession de l’administration autour de la robe longue des filles ou du bandana), imposant une sorte de police de la pensée, en totale contradiction avec la charte de la laïcité (1) que les élèves sont censés respecter. Contradiction également avec l’une des missions traditionnellement attribuées à l’école, qui consiste à développer l’esprit critique. Un esprit critique qui s’accommode mal de l’interdiction de parler.

Reste que, finalement – et c’est là que l’ubuesque vire au sordide – en dépit de tous ces éléments connus, il n’échappe à personne (il ne devrait échapper à personne…) que ce nouveau livret laïcité (en attendant le suivant à 200 pages) ne vient pas de nulle part, à n’importe quel moment. Les contradictions relevées font sens : ce n’est pas la religion catholique qui est visée, heureuse bénéficiaire pour ses écoles d’un généreux financement public. Ce ne sont pas les religions qui sont visées mais l’une d’entre elles. Ce n’est pas l’islam en tant que tel mais les élèves et leurs familles qui s’en réclament, toutes ou presque issues de l’immigration, victimes de l’effarante dérive identitaire de la laïcité, dans laquelle l’Education nationale, sa tête politique mais pas seulement, tient plus que sa place.

(1) Art 3. « La laïcité garantit la liberté de conscience à tous. Chacun est libre de croire ou de ne pas croire. Elle permet la libre expression de ses convictions, dans le respect de celles d’autrui et dans les limites de l’ordre public. »
Art 8. « La laïcité permet l’exercice de la liberté d’expression des élèves dans la limite du bon fonctionnement de l’École comme du respect des valeurs républicaines et du pluralisme des convictions. »

4 Messages

  • Un peu court, je trouve, en argumentation.

    Les "car il pense", "le phare de la pensée laïque", etc., servent à quoi ?

    Et puis les exemples que vous donnez ont à voir avec la laïcité. Ou alors, si vous pensez le contraire, expliquez !

    Oui, il faut s’attaquer à tout ce qui se met en place, mais en étayant davantage, je pense. Sinon, c’est à pure perte.

    Désolé...

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    • @Gostain

      Si j’ai peu "étayé", c’est que je pensais suffisante la référence à la loi de 1905. Donc j’étaye davantage :

      - art. 1 : "La République assure la liberté de conscience."
      - art. 2 : "La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte."

      Pour le reste, je ne vois pas le rapport avec la laïcité.

      Est-ce ainsi mieux étayé ?

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  • Son Excellence,
    Suivant respectueusement votre invitation à défendre notre laïcité mordicus, je vous signale d’ores et déjà plusieurs atteintes inacceptables :
    - un certain Michel D., ancien ministre de l’Intérieur, d’après ce qu’on dit, aurait fait voter une loi permettant le financement des écoles religieuses par l’argent public (c’est-à-dire vous, moi, les contribuables) : au jour d’aujourd’hui, Ô Excellence, ce serait au moins 10 milliards d’euros qui sortiraient des poches des citoyens pour alimenter les officines obscurantistes !
    - un certain Emmanuel M., toujours président de la République, s’en est violemment pris à la loi de 1905 qui aurait "abîmé le lien entre l’Etat et l’Eglise". Ces propos, visant à modifier ou abroger cette loi doivent être dénoncés et combattus avec la plus grande vigueur par tous les démocrates !
    - il existe des départements français où les lois cléricales prussiennes sont toujours appliqués dans les établissements scolaires publics au mépris de l’égalité et de l’indivisibilité !
    - des ministres et des élus de la république assistent régulièrement en tant que tels à des cérémonies religieuses dans les cathédrales et synagogues du territoire au mépris de le neutralité de l’Etat !
    Voilà, très rapidement, Son Excellence, quelques violations de la laïcité qui nous est si chère, n’est-ce pas ?
    Comptez donc sur mon zèle pour vous faire parvenir d’autres exemples de violations dont le grand Hugo se serait emparé pour les dénoncer haut et fort.

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    • Article paru dans le n° 69 (juin 2018) de Combat laïque
      www.creal76.fr

      Mission évangélique ou de service public ?

      On nous dit que l’enseignement catholique assume "une mission (sic) de service public". Dans le fatras de terminologies administratives qui nous est imposé, cette formule n’a pour mission que de nous abuser. Elle caractérise le plus souvent des entreprises privées appelées à se substituer à un service public absent, défaillant ou … abandonné. Ce qui n’est pas le cas pour l’enseignement puisqu’il existe un service public d’éducation tout à fait opérationnel. Mais les services publics ne sont pas seulement des guichets où on viendrait acheter un service, ils ont politiquement le rôle de structurer la société, de tisser des liens entre les citoyens, de construire une base de références communes. C’est dire si ces services publics jouent un rôle primordial dans la cohésion sociale de la République et par conséquent dans l’exercice de ses principes si souvent évoqués au rang desquels la laïcité tient un rôle de premier plan.

      Cette formule « mission de service publique » tourne au ridicule quand elle est employée pour définir l’action de l’enseignement catholique financé à divers degrés administratifs par le l’argent public. En effet cette « mission » est concurrencée par une autre définie non par la déontologie de la Fonction publique mais par le statut de l’enseignement catholique voté par le Comité national de l’Enseignement catholique le 15 février 2013, adopté par l’Assemblée plénière de la Conférence des évêques de France le 18 avril 2013 et publié le 1er juin 2013 où on peut lire à l’article 12 : « L’école catholique remplit, au sein de la société, un « rôle public […] qui ne naît pas comme initiative privée, mais comme expression de la réalité ecclésiale, revêtue de par sa nature même d’un caractère public. À ce titre, elle s’insère pleinement, comme institution éducative, dans le tissu économique, social et culturel de la cité. Elle est ouverte à tous ceux qui se tournent vers elle. Elle contribue au service d’éducation rendu à la Nation. » Ne se croirait- on pas sous l’Ancien régime ?
      Heureusement ou habilement, en préambule, cette présentation de la philosophie générale de l’enseignement catholique et des règles de son fonctionnement est précédée de cet avertissement précautionneux qui vaut absolution : « Ces dispositions ne sauraient modifier ou remplacer celles résultant des lois et règlements applicables aux établissements d’enseignement privés aux plans civil, académique, social ou autres. »

      Qu’on en juge par ces articles du statut de l’enseignement catholique qui en contient 385. Pour une lecture exhaustive et édifiante du document : enseignement-catholique.fr/ressource/statut/
      Chaque article reproduit est précédé du titre du paragraphe d’où il est extrait. Le mot « mission » mis en gras par nos soins apparaît souvent dans ce document. Le contexte indique pleinement que le sens qu’il convient de donner à ce mot est assez éloigné de la neutralité religieuse exigée des agents du service public !

      La contribution éducative de l’Église
      * Article 8 : Aujourd’hui comme hier, l’Église catholique est engagée dans le service de l’éducation. Elle accomplit ainsi la mission qu’elle a reçue du Christ : travailler à faire connaître la Bonne Nouvelle du Salut. De cette mission, dans chaque diocèse, l’évêque est le responsable premier et le garant….
      * Article 9 : En affirmant, comme elle l’a toujours fait, son droit de fonder des écoles, l’Église aide les parents à assumer leur droit naturel d’éduquer leurs enfants. Elle fait en sorte qu’ils puissent se sentir accueillis dans des lieux où l’Évangile est à la fois vécu et proposé.

      Une contribution originale et qualifiée
      * Article 17 : Le caractère ecclésial de l’école est inscrit au cœur même de son identité d’institution scolaire. Cette particularité « pénètre et façonne chaque instant de son action éducative, partie fondamentale de son identité même et point focal de sa mission ».

      Chaque projet est porteur de l’Évangile
      * Article 23 : L’Évangile est la référence constante des projets éducatifs car « c’est le Christ qui est […] le fondement du projet éducatif de l’école catholique. ».

      La formation : droits et devoirs des personnes
      * Article 86 : … La formation initiale des professeurs doit articuler les dimensions académiques et professionnelles en dialogue avec la conception chrétienne de l’homme. Celle-ci modèle la didactique, la pédagogie et la relation éducative. Cette formation doit également prévoir l’acquisition de connaissances de culture chrétienne, sur l’Église et sur le contenu de la foi, puisque la mission éducative va s’exercer dans ce cadre. La formation initiale des chefs d’établissement est dispensée en référence constante à la mission reçue de l’Église. …
      Une expression de la proposition éducative de l’école catholique
      * Article 124 : Le projet éducatif de chaque école, inscrit dans les orientations de la tutelle et du diocèse, est un cadre de référence dont se dote la communauté éducative. Il mobilise les énergies de manière convergente, dans le respect de l’autorité ; …
      * Article 125 : Chaque projet éducatif redit l’identité de l’école, ordonnée à l’Évangile, héritière de la tradition éducative des fondateurs et insérée dans la mission de l’Église ; il formalise les objectifs éducatifs et didactiques …
      * Article 126 : L’Évangile inspire le projet éducatif aussi bien comme motivation que comme finalité, les champs éducatifs participant intégralement du champ pastoral. Cette référence explicite à la vision chrétienne est reconnue par tous.

      La nature de la tutelle
      * Article 178 : Une école catholique reçoit sa mission de l’Église, qui est au principe de sa fondation. C’est par l’autorité de tutelle que lui est donnée une existence ecclésiale. Tout établissement catholique d’enseignement relève donc nécessairement d’une autorité de tutelle, mandatée ou agréée par l’évêque du lieu. Aucune école catholique ne saurait s’en dispenser.

      Le rôle de la tutelle
      * Article 181 : La tutelle est garante de la dynamique missionnaire de l’école catholique. Elle veille particulièrement à ce que les responsables, en particulier le chef d’établissement et l’organisme de gestion, s’inscrivent dans cette mission reçue de l’Église, et à ce que toute leur activité trouve sa source dans l’Évangile reçu dans la Tradition de l’Église et dans la conception chrétienne de l’homme qui en est l’expression. Elle est au service de la croissance des personnes et des établissements, qu’elle appelle à une liberté créative dans la fidélité à la mission reçue.
      * Article 183 : La tutelle veille à ce que les projets éducatifs soient explicitement fondés sur l’Évangile et vécus selon son esprit ; elle s’assure que la mission éducative de l’établissement d’enseignement soit conduite dans l’excellence pédagogique et scientifique, dans la recherche du dialogue entre foi, raison et culture, et que les attitudes et les relations des personnes dans la communauté éducative s’inspirent de l’éthique évangélique.

      Et pour les naïfs qui pensent encore que l’enseignement catholique n’a rien à voir avec la hiérarchie catholique goûtons la subtilité politique de l’article 335 : « La présidence du Comité national de l’Enseignement catholique est assurée par l’évêque désigné à cet effet par la Conférence des évêques de France. »

      L’article 355 complète le dispositif de verrouillage : « Le secrétaire général de l’enseignement catholique est élu par l’assemblée plénière de la conférence des évêques sur proposition du conseil permanent de la Conférence des Évêques de France après consultation du Conseil épiscopal pour l’Enseignement catholique qui sollicite l’avis des membres de la Commission permanente du Comité national de l’Enseignement catholique ».

      Et au cas où par extraordinaire un des Comités diocésains de l’enseignement catholique (CODIEC) viendrait à dévier de la ligne arrêtée par la Conférence des évêques, la remise en ordre a été prévue par l’article 317 : « Le règlement intérieur offre la possibilité à l’évêque ou au directeur diocésain de demander, dans un délai de quinze jours, le réexamen d’une délibération du CODIEC ou de la commission exécutive, dont il estime qu’elle porte atteinte aux orientations ou à la politique de l’Enseignement catholique dans le diocèse ; en ce cas, l’instance concernée est réunie dans le délai de 1 mois ; une nouvelle délibération ne peut être prise qu’avec l’accord de l’évêque ou du directeur diocésain, délégué épiscopal à l’Enseignement catholique. »

      On s’aperçoit que l’esprit missionnaire de l’enseignement catholique pourtant sous contrat d’association avec l’État pour l’exercice d’une mission de service public l’emporte sur les principes déontologiques de la Fonction publique. La République finance bien, en la matière, une entreprise de propagande religieuse à qui elle confie près de 20 % de sa jeunesse et pour laquelle le budget de l’État va consacrer près de 7 milliards et demi en 2018 auxquels s’ajoutent les financements des collectivités territoriales (environ 5 milliards) et les dons (de particuliers comme d’entreprises) faits par l’intermédiaire de fondations reconnues d’utilité publique permettant des remises d’impôts allant jusqu’à 66%. Au total, cela est supérieur au budget de l’environnement et représente 2 fois le budget de la Justice.

      Comme le commentait en novembre 2013 Jean Riedinger, Secrétaire de l’OCL (Observatoire Chrétien de la Laïcité) : « Étant donné que les évêques reçoivent leur mandat du Pape, les établissements de l’enseignement catholique relèvent donc d’une aristocratie aux ordres d’une Autorité dont la structure impériale, monarchique est absolue puisque prétendument d’origine divine ».

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