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Questions de classe(s)

UPE2A : Questionner, observer, décrire... le monde du...

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Une équipe d’enseignantes en UPE2A-NSA-LP 1 de l’académie de Paris s’est investie dans un projet pédagogique novateur qui a débouché sur un ouvrage : Questionner, observer, décrire. 16 ateliers pour mieux comprendre le monde du travail*. Si le contenu de l’ouvrage peut être facilement transférable à des contextes pédagogiques variés, c’est aussi le public concerné par le projet, des jeunes de plus de 16 ans non scolarisés antérieurement, qui fait l’originalité d’une expérience qui interroge tant les pratiques traditionnelles que l’institution scolaire. Entretien avec Solène Lalfert, Cynthia Klapczynski et Gaëlle Laran 2.

Questions de classe(s) – Comment le projet s’est-il concrétisé et dans quel but ? Vous connaissiez-vous avant ?
Les autrices – Il y a deux choses en effet : l’équipe et le projet. Il a été mené avec les UPE2A-NSA-LP de l’académie de Paris. Il s’agit d’élèves nouveaux arrivants de plus de 16 ans non scolarisés ou peu scolarisés dans leur pays d’origine. Ces classes n’existaient pas auparavant puisqu’elles ont été ouvertes en 2011. Comme le dispositif ne devait pas être pérennisé au départ et que peu d’heures avaient été attribuées, ce sont des enseignantes contractuelles qui ont été recrutées. Le dispositif a été mis en place à la demande des associations qui s’alarmaient de la situation de ces jeunes. C’est en raison de la précarité du dispositif et parce que tout était à faire que nous nous sommes assez vite fédérées. Les élèves eux-mêmes étaient isolés dans leur établissement, les vies scolaires ne s’occupant presque pas de leur suivi éducatif. Dans ces conditions, faire équipe devenait vital. En fait, nous avons commencé à travailler ensemble à la suite de nos rencontres au Casnav 3.
Pour ce qui est de l’ouvrage en question, il s’agit en réalité de trois projets successifs. Tout est parti à l’origine du Fonds social européen qui nous a permis d’avoir plus d’heures et du matériel pour les élèves, de nous faire connaître des chefs d’éta­blis­sement et de solliciter des partenaires extérieurs, en particulier une association d’ethnologues pour enquêter sur le monde du travail. La deuxième année, nous avons fait une vingtaine d’ateliers des métiers en co-animation avec des ethnologues et cela a concerné neuf classes. À la fin de l’année, le travail des élèves a fait l’objet d’une exposition. Nous avions alors du matériel car les élèves avaient produit des diaporamas sonores. En tout, nous avions quarante portraits de professionnels sous forme de vidéos. L’année suivante, nous avions quatre cents panneaux d’exposition et c’est à partir de là que nous nous sommes posé la question d’un ouvrage pour relater cette expérience pédagogique et valoriser le travail des élèves. Notre but était aussi de partir du problème suivant : comment faire entrer tout ce qu’on doit enseigner à ce public avec si peu d’heures et en moins d’une année, comment tout travailler en même temps ?

Vous semblez en fait reprendre l’idée d’éducation intégrale que l’on trouve chez Freinet. Vous partez des métiers, mais vous faites aussi travailler les élèves sur la langue ou le pays d’accueil. Dès le départ, il y a eu l’idée d’une vision globale ?

Oui, mais il a fallu quand même nous concerter avec les ethnologues car les prestataires ont souvent tendance à proposer des projets clés en main qui ne correspondent pas toujours à nos attentes. Par exemple, les ethnologues n’avaient pas le souci de la maîtrise de la langue alors que c’était pour nous fondamental. Ce qui nous semblait important aussi, c’était l’inver­sion des rôles. Alors qu’on n’arrête pas de poser des questions en permanence à ces élèves-là sur leur parcours, ils et elles étaient cette fois en posi­tion d’aller voir des Français pour enquêter sur eux.
Le travail sur les métiers apparaît donc plus comme un prétexte ou un point de départ.­ ­­­­Le but, ce n’est pas le choix d’une orientation professionnelle…
En effet, le but était davantage d’interroger le monde du travail, d’apporter des clés de lecture aux élèves pour qu’ils soient capables de catégoriser les informations et d’observer n’importe quel métier. Il y avait bien une véritable enquête ethnologique au sens scientifique du terme construite et menée par les élèves sur le monde du travail en France : comment travaille-t-on et dans quel contexte socio-économique ? On avait besoin d’outils pédagogiques et nous avons fini par les créer en nous appuyant sur la méthode de l’enquête ethnologique.
Avec ce public particulier, il faut toutefois revenir aux fondamentaux, toujours se demander si l’on est bien compris. D’où la nécessité d’élaborer ses propres outils pédagogiques. C’est la raison pour laquelle les fiches de l’ouvrage sont si détaillées : il fallait décrire précisément les consignes, bien décomposer les différentes étapes. Pour eux, il n’y a pas d’évidence, il faut donc tout le temps tout expliquer, se décentrer pour se mettre à leur place en permanence. Nous n’en avions pas vraiment conscience au début et ce sont ces élèves à besoins particuliers qui nous ont appris à expliciter nos attentes. Mais ça ne nuirait sans doute pas aux enseignant·e·s en général de se poser les mêmes questions car ce sont bien souvent ces impensés qui desservent la relation pédagogique.

Votre liberté pédagogique ne vient-elle pas fina­lement du fait que votre action se situe à la marge de l’Éducation nationale. Vous avez bien montré le manque de moyens au départ, mais on pourrait aussi parler de l’absence de programme que vous résumez par « tout était à faire ». Malgré les difficultés matérielles, cela n’a-t-il pas aussi été une chance ?
Sûrement ! Mais ces classes peuvent aussi être considérées comme des laboratoires pédagogiques et ce qui s’y fait peut très bien être transféré dans d’autres contextes pédagogiques. L’ouvrage est là pour faire partager une expérience et pour dire ­allez-y ! lancez-vous !

Vous avez parlé d’exposition du travail des élèves sous forme de panneaux. Comment ont-ils été évalués ?
Nous avons fait une évaluation du projet entre nous, enseignantes, mais les élèves n’ont pas été évalués, pas au sens habituel en tout cas.
En revanche, les élèves ont présenté leur travail à d’autres classes à l’Echomusée-Cargo 21, un espace culturel associatif dans le xviiie arrondissement. On pourrait dire que l’évaluation est passée par la valorisation du travail des élèves et les nombreux échanges autour de leur production.

Avez-vous eu des retours d’enseignant·e·s qui auraient exploité le projet en totalité ou en partie ?
Le projet a été mis en ligne en juin et les enseignant·e·s commencent à s’emparer du fichier pédagogique. Nous avons animé un stage en formation continue autour de cette expérience pédagogique et une conseillère d’orientation psychologue nous a confié vouloir exploiter l’outil l’année prochaine.
Une collègue de CAP a utilisé le premier atelier présenté dans l’ouvrage intitulé Le travail c’est. Pour faire une comparaison entre les élèves UPE2A-NSA et les élèves de CPA, j’ai été surprise quand elle m’a raconté avoir eu des difficultés à faire participer ses élèves, à tel point qu’elle a dû mettre en place un support pour déclencher la parole. Cela n’a clairement pas été le cas pour nous, ces élèves s’exprimant assez naturellement. Cela vient sans doute des rapports différents que les enseignant·e·s nouent avec les élèves dans ces dispositifs.

À ce propos, quelle est la spécificité de la péda­go­gie en UPE2A NSA LP ? Le métier d’enseignant y est-il tout à fait différent ? On dit souvent qu’enseigner c’est agir dans l’urgence et décider dans l’incertitude, mais c’est encore plus vrai avec ce type d’élèves…
Tout part en fait de la parole des élèves et de leur implication dans le projet. Comme ce sont eux qui construisent leur objet à travers les questionnaires qu’ils ont élaborés, on ne savait pas à l’avance ce qu’ils vont ramener. Notre rôle est davantage d’instaurer un rapport entre les élèves propice au travail collectif, d’installer une possibilité de travail collectif.

Au moment où l’on va vers une individualisation toujours plus poussée des parcours scolaires, votre projet fait une place importante à la mise en commun et à la coopération entre les élèves. C’est une chose à laquelle vous êtes attachées ?
Les productions, tout comme les questionnaires pour les enquêtes de terrain d’ailleurs, ont été élaborés collectivement. Mais cela vaut aussi bien pour l’équipe enseignante. Une fois le noyau dur constitué, chacune a apporté son expérience et sa personnalité. La coopération mise en place entre les élèves, nous nous la sommes appliquée à nous-mêmes en quelque sorte. Il y a eu une véritable interdépendance et c’est ce qui a rendu le tout si passionnant et stimulant. Notre parcours un peu particulier comme contractuelles, l’absence de carrière toute tracée pour ainsi dire, a sans doute joué dans notre manière de mener le projet. Le livre est d’ailleurs gratuit pour faciliter le partage et il ne comporte pas de nom sur la couverture pour mieux mettre en valeur le côté collectif de l’aventure. ■

Propos recueillis par Jérôme Debrune pour Q2C

1. UPE2A-NSA : Unité pédagogique pour élèves allophones arrivants non scolarisés antérieurement.
2. L’ouvrage a été rédigé par Agnès Fortoul, Cynthia Klapczynski, Claire Nétange, Séverine Delrieu, Solène Lalfert, Gaëlle Laran, Véronique Saugier et Nadine Susnjara.
3. Centre académique pour la scolarisation des enfants nouvellement arrivés et des enfants issus de familles itinérantes et de voyageurs.

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