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Questions de classe(s)

Quand la parole dérange

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Il y a trois ans, au moment des attentats de janvier 2015 en France, les établissements scolaires ont été confrontés à une situation terriblement complexe : gérer les réactions des jeunes face aux attentats et à leur traitement médiatique. Il y a eu les établissements où la minute de silence et les échanges avec les élèves se sont bien déroulés. Il y a eu ceux où la situation était plus tendue, moins consensuelle, avec des jeunes qui avaient besoin d’exprimer leur incompréhension et même leur contestation d’une parole si lissée par l’Institution. Et dans ce cas de figure, il y a eu les établissements, comme le mien - hélas ! - qui ont choisi de sanctionner, par le conseil de discipline notamment, les paroles dissonantes (« je ne suis pas Charlie » ou « ils l’ont cherché, ils ont provoqué avec leur caricature  »), paroles perçues comme insupportables en ce temps de recueillement national.
Dix mois plus tard, comme tant de collègues, nous avons eu à gérer l’arrivée des élèves le lundi 16 novembre 2015 au matin : il nous a fallu encaisser le choc, mettre le surplus d’émotions de côté pour être capables de recevoir celles des jeunes et de les accompagner dans leur fragile appréhension des événements. Cette fois, nous avons eu la possibilité d’échanger par mail avec les collègues durant le week-end, chacun.e livrant ses interrogations, ses craintes mais aussi ses suggestions pour prendre en charge les élèves. Nous nous sommes donc retrouvé.e.s plus tôt le lundi, avec des documents pouvant servir de base pour discuter avec les élèves, avec l’idée aussi d’accompagner nos collègues qui se sentaient mal à l’aise seul.es avec leurs élèves. Plusieurs d’entre nous avaient choisi de passer par l’écrit pour permettre aux élèves d’exprimer leurs pensées et ressentis : dessins, textes, poèmes, simples mots posés dans le désordre ont été livrés par les élèves ce lundi-là, et conservés par les enseignant.e.s.

Et après ? Quel travail avec les paroles de nos élèves ?

Quelques jours plus tard, j’ai éprouvé le besoin de relancer mes collègues par mail, avec un fil de discussion devenu « Et après ? ». Effectivement, et après ? Que faire de tout ça, de tous ces mots écrits ou prononcés par nos élèves ? Des mots qu’ils ont voulu exprimer face à nous, enseignant.e.s ? Des mots qui interrogent, qui disent le besoin de savoir, de déconstruire des idées fausses, d’analyser les discours des médias, mais aussi des mots qui dérangent, qui effraient les adultes par ce qu’ils peuvent comporter de révolte et non-adhésion aux valeurs qui pourraient pourtant paraître logiques et évidentes à nos yeux : pourquoi faire une minute de silence ? / Charlie, ils l’avaient cherché. / C’est la faute des immigrés, il faut tous les renvoyer chez eux. / C’est quoi Daech ? / Au fait, nous on est sunnites ou chiites ?
Les échanges avec les collègues se sont donc poursuivis, des idées ont été lancées : travail sur les caricatures, la théorie du complot, le vivre-ensemble, reprise des mots utilisés par les élèves (tolérance, terrorisme, stigmatisation, état d’urgence…). Nous avions globalement envie de revenir sur les propos des élèves et de les amener à prendre de la distance et à faire preuve d’esprit critique face à ce qu’ils avaient vu et entendu. Mais peu à peu, je n’ai pu que constater, avec déception, le délitement dans l’équipe : beaucoup lisaient les échanges de mails, lançaient un message de soutien de temps en temps, mais très peu se sont ressaisis des paroles des élèves, de ce qu’ils et elles nous avaient renvoyé au lendemain des attentats. D’une trentaine de personnes, nous nous sommes retrouvé.e.s 6 ou 7 à travailler sur les scénarios pédagogiques, puis au final, deux à aller au bout de la démarche, à construire et à mener deux séances – intenses et difficiles, je l’admets – où les élèves étaient partie prenante des échanges et des questionnements. Côté collègues, chacun.e est retombé.e dans ses préoccupations quotidiennes, « urgentes » : celles du programme, celles imposées par l’Institution, avec des séances sur les complots ou sur les fameuses « valeurs de la république » plus rassurantes et familières, balisées, qui ne mettent pas en péril parce qu’elles sont majoritairement menées par les enseignant.e.s, mais qui restent souvent bien décalées par rapport à ce que nous ont renvoyé les jeunes, en classe, dans les couloirs, sur les réseaux sociaux.

Seul.e.s avec leurs interrogations…
J’ai été très déçue qu’on laisse finalement les élèves seul.e.s avec leurs interrogations, mais je n’en veux évidemment à personne. Entre la volonté d’agir, la réflexion pour monter un projet, des séances de travail, et le véritable passage à l’acte, trop de facteurs entrent en jeu et peuvent empêcher chacun.e d’agir : l’avancée dans le programme, une direction frileuse à l’idée de donner la parole aux élèves, l’inconfort de chacun.e face à des paroles provocatrices, les émotions encore trop vives, le manque d’expérience/d’habitude à laisser les élèves libres de donner leur avis…
Il n’empêche que je suis convaincue que, même si nous avons fait de notre mieux, avec les moyens du bord et selon nos limites personnelles sur un sujet si sensible, nous avons loupé quelque chose à ce moment-là. Que les doutes et les jugements irréfléchis demeurent chez nos élèves et les travaillent régulièrement.
Juste avant les vacances de février, par exemple, mes 3ème ont de nouveau évoqué les caricatures de Charlie Hebdo, comme ça, cinq minutes avant la sonnerie parce qu’ils et elles avaient un peu de temps pour discuter. Pourquoi ce sujet est-il revenu sur la table ? Je suis incapable de le dire car la discussion était menée entre élèves et ils ne m’ont interpellée qu’après. Mais j’ai eu la – désagréable – sensation de revenir quelques années en arrière et d’entendre les mêmes commentaires, sans filtre, sans prise de distance, passionnés de nouveau, dans lesquels la nécessité de limiter, contrôler, censurer la presse (et des caricatures) était évidente pour ces élèves. Or, ils et elles étaient en 5ème au moment des attentats, ils et elles étaient dans nos classes et ont été formé.e.s dans notre établissement. Régulièrement aussi, j’entends des collègues scandalisé.e.s parler d’un.e élève qui aurait parlé avec légèreté de daech, de kalachnikov, qui aurait crié dans les couloirs « Allahou akbar », et du conseil de discipline qu’il faudrait convoquer pour de tels faits.

Tout cela questionne, inévitablement. La parole des élèves, sur ce sujet au moins, dérange toujours, oui. Mais quand la prenons-nous en charge par autre chose que la sanction ou l’indignation ? Comment pouvons-nous en tenir compte dans notre travail en classe et dans l’établissement, avec et pour les élèves ? Créer des ressources communes, s’inspirer de l’existant, oser sortir du cadre et donner la parole aux élèves et leur offrir la possibilité de construire et déconstruire eux-mêmes leurs connaissances et leurs préjugés, plutôt que d’imposer notre savoir, nos valeurs, nos jugements (1) ; en parler entre collègues pour partager nos expériences et améliorer nos pratiques… autant de démarches à portée de main et d’une aide précieuse au quotidien.

(1) Voir le travail de Servanne Marzin du collectif Aggiornamento hist-géo sur les théories du complot https://aggiornamento.hypotheses.org/3182

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