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Questions de classe(s)

Qu’est-ce que la religion ?

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Dix ans après la " loi du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics ", compte-rendu critique du livre de Pierre Tévanian, La Haine de la religion, Comment l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche, paru en 2013.

Qu’est-ce que la religion ?

La Haine de la religion, ouvrage de Pierre Tévanian, paru en 2013, ne manque, disons-le d’entrée, ni de courage, ni d’audace, ni d’à-propos, depuis dix ans que la loi sur le port de signes religieux à l’école agite les débats, depuis des décennies qu’un certain athéisme traverse les discours et génère, quand il se fait péremptoire voire absolutiste, de funestes dérives et de fâcheux amalgames.
Il était temps.

Temps de renvoyer certaines envolées médiaticopolitiques aux imaginaires plutôt délirants, à leurs divers statuts de chiens de garde, dans leur collaboration de classe, plus ou moins grande, plus ou moins affichée, avec la domination bourgeoise, nationaliste et capitaliste.

Temps de relire et d’examiner les textes fondateurs de la gauche révolutionnaire sur ce sujet, de Marx et Engels à Trotski, en passant par Lénine, Rosa Luxembourg ou Maxime Rodinson, pour établir que le combat contre la « religion » - malgré ce qu’on veut leur faire dire, en instrumentalisant la métaphore opiacée de Marx, arrachée, maladroitement ou malhonnêtement, à son texte d’origine - n’est en aucun cas la priorité des matérialistes, à commencer par les communistes… et les anarchistes, et les syndicalistes révolutionnaires, est-on même obligé d’ajouter, puisque l’auteur ne l’établit pas clairement, qu’il serait juste, soit dit en passant, d’associer à la liste établie par l’auteur : Bakounine, pour prendre ce seul mais illustre exemple, vite et stupidement réduit à l’anticléricalisme du posthume (!) Dieu et l’Etat, a produit des discours sans ambiguïté, publiés, de son vivant, du temps de la Ière Internationale. On pourra lire, à ce titre, son article « La Politique de l’Internationale », publié dans L’Egalité, n°29, le 7 août 1869, et repris dans Bakounine, Vision anarchiste et syndicaliste, Editions CNT Région parisienne, février 2006.

A leur relecture, les textes du corpus établi par l’auteur sont sans ambiguïté : les priorités sont bien la lutte de classes et l’émancipation politique, qui fondent le combat révolutionnaire, l’athéisme hâtif et primaire constituant, en l’occurrence, un idéalisme stérile voire un barrage contre l’union des opprimés et l’organisation de leurs luttes. Au terme de ce brillant exposé, l’auteur va même jusqu’à ouvrir, pour les saluer, la longue liste de ces mouvements religieux, de ces figures emblématiques de la foi, aux menées politiques et progressistes, voire révolutionnaires, qui marquent et ont marqué l’histoire des luttes, l’histoire du monde et de l’humanité.

Temps de contrecarrer certaines crispations aux certitudes orgueilleuses, si promptes, au sein de la gauche réformiste ou révolutionnaire, à dresser leur extrême athéisme contre la religion comme extrémisme.

Et, donc, temps de réhabiliter des êtres, des femmes ou des jeunes filles voilées - à commencer par Ilham Moussaïd, militante voilée et candidate sur une liste du NPA dans le Vaucluse - devenues des boucs émissaires ou des cibles faciles, dans les déchainements racistes, islamophobes, voire sexistes, qu’a entrainés, en 2004, la loi sur le port de signes religieux, doublée du débat sur l’identité nationale, sur fond d’obsession sécuritaire (2001, 2002…).

Ce n’est pas rien. Il faut saluer la précision et le souci de rigueur de l’auteur, dans un contexte difficile et dans une histoire récente, pas évidente à démêler, tant les discours, les positions, les postures, les références se sont multipliés, affrontés, en quelques années seulement. Et, pourtant, ce n’est pas assez, ou trop. A la fermeture du livre, comme si un maillon faisait défaut à la démonstration, on se demande encore que croire, qui croire…
Car, pour commencer, de quelle religion parle-t-on ? De quelle instance religieuse ?

Si Pierre Tévanian se livre à une judicieuse dénonciation du manichéisme qui a secoué les débats et imprégné les discours, il n’évite pas l’écueil, aussi espiègles soient sa posture et ses tournures d’habile polémiste, de dresser un extrémisme punitif contre un autre extrémisme, ce que révèle le renversement, assez simpliste, opéré par le sous-titre de son livre : Comment l’athéisme est devenu l’opium du peuple de gauche. Il est regrettable, à fin de pensée, de démonter un essentialisme pour lui en opposer un autre. Et l’ouvrage de finir par se parer d’un regrettable apparat aux allures de pâle, car redondant, règlement de compte, avec ceux-là mêmes qu’il entendait réfuter et remettre à leur place.

C’est çui qui l’a dit qui y est : voilà une impression tenace que laisse, au final, le versant polémique de ce travail. On ne saurait trop recommander à l’auteur de se méfier de l’emploi intempestif des articles définis, dans son texte… jusque dans son titre et son sous-titre. L’essentialisme, qu’il a si bien su démonter, le rattrape, et par là l’extrémisme, avec le manichéisme, aux endroits et aux moments où le philosophe matérialiste, pour dépasser l’étonnement et la colère, pourrait gagner la force de la pensée et de la dialectique qu’il frôle à plusieurs reprises, mais qu’il délaisse, au profit d’une ultime charge contre celles et ceux qu’il avait si habilement renvoyés à leurs bréviaires ou à leur mangeoire. Parade de sortie superfétatoire. Et l’invitation finale à l’union en un « commun combat », de tourner un peu court.

Le lecteur était, pourtant, en droit, après une telle démonstration, d’attendre une pensée qui s’engage sur ce qui définit une religion, une république, une laïcité…

A moins que l’auteur considère la loi de 1905 et celles qui l’ont précédée depuis 1880, comme la forme ultime de ce qui peut être pensé et posé collectivement ? A moins qu’il considère qu’une religion se réduit à une foi et / ou à une communauté ? A moins qu’il juge qu’une république est un absolu comme un autre ? A moins qu’il estime que le siècle des Lumières, en terme de pensée progressiste et révolutionnaire, ne vaut, décidément, pas mieux que les précédents ? Pas évident de savoir à quoi s’en tenir.

L’occasion était propice, pourtant, de travailler un peu plus à renvoyer les absolutismes, les extrémismes et les essentialismes, à leur fixité macabre, à leurs condamnations, à leur néant. Quels qu’il soient, dès qu’ils se manifestent en tant qu’institution totalitaire, aux plans politique, social et idéologique. Et d’y inclure, aussi, sans ambages, « la » religion, qui pour n’importe quel matérialiste, n’importe quel révolutionnaire, mérite d’être inlassablement combattue, quand elle se fait institution idéologique et politique, à titre de parti, de gouvernement ou d’Etat. Et ce, si cela est nécessaire, au même titre que le stalinisme, que le capitalisme, que le libéralisme, que le fascisme… que n’importe quel totalitarisme.

Pour le coup, avec Aragon, poète et résistant, subtilement convoqué dans l’épilogue de l’ouvrage, pour refonder une nécessaire unité de la lutte révolutionnaire contre ses véritables ennemis de classe, on ne saurait trop inviter Pierre Tévanian d’enjoindre ses lecteurs à (re)lire Rimbaud, qui, des institutions totalitaires et de leurs fréquentes collusions, brossa un glaçant tableau dans un cinglant sonnet : Le Mal. Sans pour autant aller jusqu’à le pousser à faire mention, au risque de perdre une partie de son lectorat, de poèmes de Sade ou d’Artaud qui dressèrent de la religion, en tant qu’institution, pouvoir ou appareil d’Etat, des portraits de fait et des réquisitoires matérialistes au vitriol.

Du respect dû à une foi individuelle, intime, et à une communauté de libres croyants, à celui dû à une institution de pouvoir, par adhésion voire soumission, il est un pas qu’un peuple, pour le moins républicain, voire révolutionnaire, ne saurait franchir, affirmant là que le combat contre les Eglises et ceux (masculin exclusif) qui les orchestrent, est loin d’être achevé. Ces distinctions utiles sur le fait religieux, plutôt bien établi par le texte à la lueur du matérialisme, mais trop commodément ramassé sous la désignation, « la religion », dès l’ouverture de la démonstration et jusqu’à son terme, font cruellement défaut à ce travail.

On ne saurait, certes, avec Marx et avec l’auteur, nier le besoin d’illusion lié au fait religieux, au point de se montrer capable de respecter ce besoin et de ne pas en faire une cible facile, mais on ne saurait poser, dans nos débats, que tous les besoins se valent.

L’opium du peuple n’est, certes, pas le problème. Ce sont, à l’évidence, la société de classes, ses dominations et ses aliénations, ses fabriques de misère… mais sans se voiler la face sur les juteux marchés d’illusions qui vont avec, montés pour les opprimés par des organisations et des institutions qui n’ont rien à envier aux systèmes totalitaires mais, également, organisés par certains opprimés eux-mêmes, sortis du rang, qui ne se privent, parfois, d’aucune domination ou d’aucune collaboration de classe.

La lutte sociale et politique constitue l’urgence, à n’en pas douter. Elle doit éviter les haines intestines, certes, mais sans que nous soyons dupes sur ses possibles contradictions et débats internes : plutôt que de poser que la religion n’est pas l’ennemi, nous pourrions affirmer que le fait religieux n’est pas, systématiquement, un problème. Et cela paraît comme l’enseignement le plus juste de ce livre. Dès lors que nos convergences sont plus importantes que nos divergences ou nos différences, serait-on tenté de rajouter, car, quand vient l’heure de mener une lutte, d’en examiner la fin et les moyens, nos possibles et souhaitables compromis ne méritent aucune compromission.

D’autant qu’à l’horizon, reste à dessiner et à construire une société sans classes… pour des révolutionnaires qui, sur le fond et sur la forme, n’ont jamais été aussi divisés, quant à son institution.

Que faire ? Qui croire ?

Sébastien MARGUET

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