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Questions de classe(s)

"Pour une pédagogie solidaire" - Entretien avec Sylvain Wagnon

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Sylvain Wagnon, professeur en sciences de l’éducation (Université de Montpellier) dont les travaux portent sur l’histoire et l’actualité de l’éducation nouvelle et des pédagogies alternatives, publie chez Sipayat un court manifeste "Pour une pédagogie solidaire", appel à agir efficacement pour mettre en œuvre une société plus fraternelle. Les droits d’auteur de ce manifeste seront d’ailleurs reversés à l’association SOS Méditerranée.

Dans sa préface, Philippe Meirieu salue la force du propos : S’engager "pour une pédagogie solidaire", c’est aujourd’hui le seul moyen pour faire échapper l’éducation à la concurrence mortifère dans laquelle les technocrates et les "managers" voudraient l’enfermer. C’est promouvoir à tous les niveaux, l’entraide et la coopération.

Entretien avec l’auteur

Qdc - En quoi l’éducation est-elle, pour vous citer "un puissant levier de transformation sociale, le seul capable d’initier sur le long terme, une émancipation individuelle et collective" ?

Sylvain Wagnon - Pour moi, et bien évidemment je ne suis pas le seul à penser cela, l’éducation est fondamentalement politique, elle s’articule toujours avec un projet de société. L’éducation ne se résume pas à des techniques et méthodes mais elle correspond avant tout à des intentions et des finalités. C’est pour cela que l’éducation peut être un outil de reproduction sociale ou un levier de transformation politique et sociale. Une éducation n’est pas par nature émancipatrice mais pour tous ceux qui ont voulu transformer la société, progressistes, réformistes et révolutionnaires, l’éducation est un élément majeur de leurs réflexions et de leurs actions.

Pour répondre à la question, je me suis beaucoup intéressé au pédagogue Francisco Ferrer qui, comme anarchiste « éducationniste », percevait l’importance de l’éducation de tous, comme un levier de transformation sociale et politique. Je donne cet exemple, mais on pourrait aussi parler de Paul Robin, autre référence incontournable de l’éducation libertaire, pour qui c’est par l’éducation que l’on peut mettre en place les conditions d’une nouvelle société mais aussi penser cette nouvelle société sur le long terme. L’éducation est une semence, pour reprendre l’évocation de Germinal, qui nécessite un enracinement profond. L’idée est bien, par l’éducation, de préparer durablement une autre société.

Ensuite, effectivement l’émancipation se doit d’être individuelle et collective. Avec le terme de solidaire, c’est bien l’affirmation d’une meilleure connaissance de soi et des autres pour se libérer et s’émanciper qui est proposée. L’enfant comme l’adulte est un être singulier mais aussi un être social.

Qdc - Quelles doivent être les bases de l’éducation solidaire ?

SW - Cette éducation solidaire se situe pleinement dans le cadre d’un enseignement public généralisé, seul à même de proposer les cadres d’une éducation pour tous et ouverte à tous.

Comme je l’ai écrit dans l’introduction, il ne s’agit pas de créer une nouvelle notion ou une nouvelle chapelle, mais d’établir les bases d’une société solidaire et fraternelle par un projet éducatif fondé sur la compréhension et la prise en compte des défis actuels. L’importance actuelle de la transition écologique, de la question migratoire et de la vigilance constante contre la xénophobie, appelle à repenser notre éducation en profondeur. Les dérives autocratiques et le climat de haine qui se développent en Europe marquent encore plus s’il en était besoin la nécessité de lutter contre le venin xénophobe et réactionnaire.

Cette éducation solidaire est un rempart, même si je n’aime pas le mot car il est défensif, plutôt un levier pour développer l’esprit critique et l’ouverture individuelle et collective face aux anciennes croyances religieuses et idéologiques ou les nouvelles croyances complotistes ou mercantiles.

Le partenariat de cet ouvrage avec SOS Méditerranée est là pour souligner que parler d’éducation c’est être dans le concret. La question de l’accueil des migrants en Europe est un des éléments les plus flagrants et inacceptables de la perte des valeurs humanistes des pays européens. Dans l’avant-propos, Francis Vallat montre bien la nécessité d’agir face à l’insoutenable et le fait que si nous voulons incarner les valeurs humanistes ils font être en cohérence avec nous même.

Une pédagogie solidaire n’est donc pas une pédagogie des bons sentiments. C’est l’affirmation de nos valeurs humanistes pour transformer notre société. Nous sentons bien consciemment ou inconsciemment, la fin d’un cycle, créé au XIXe siècle, avec l’industrialisation massive et l’utilisation irréfléchie des ressources, la mobilisation pour le profit de quelques-uns, les inégalités humaines, matérielles et financières qui, aujourd’hui, nous impose une action dans l’urgence face à des inégalités qui s’accroissent. Le terme de solidarité est fondamentalement lié à la question sociale et à la justice sociale. C’est sur ces bases que nous devons élaborer une autre éducation pour une autre société.

Qdc - Vous appelez à mettre en œuvre la pédagogie solidaire avec l’éducation "nouvelle", les méthodes actives. Quels en sont les enjeux ?

SW - Oui, dans ce manifeste je souligne l’importance de repenser cette éducation sur les bases des principes et de pratiques de l’éducation nouvelle. L’objectif n’est pas de reprendre point par point les éléments de l’éducation nouvelle mais bien « l’esprit » qui a guidé des pédagogues qui ont voulu repenser l’éducation face à un enseignement « classique » qui ne prenait pas assez en compte l’enfant, les liens entre l’humain et son environnement et la question sociale. On le dit pas assez mais l’éducation nouvelle c’est repenser le contenu pédagogique mais aussi la société. Pour Élise et Célestin Freinet, l’objectif était bien de transformer la société par un autre regard sur l’enfant et les relations humaines. Dans sa préface, Philippe Meirieu, militant infatigable de l’éducation nouvelle, marque bien la nécessité de refuser aujourd’hui comme hier les conservatismes et les dogmatismes quels qu’ils soient. Cela fait écho à la postface de Jean-Paul Delahaye, auteur entre autre d’un rapport majeur sur la grande pauvreté et la réussite scolaire sur l’ambition nécessaire d’une éducation plus solidaire et juste.

Néanmoins, ce que j’essaie de montrer c’est qu’il ne s’agit pas seulement aujourd’hui de repenser ou de réaffirmer des positions passées, mais bien d’inventer, au regard de notre histoire et des défis actuels, un système éducatif solidaire. Etre solidaire par rapport aux autres, à notre environnement humain, animal et végétal, c’est pour reprendre un terme de l’éducation nouvelle, « la révolution copernicienne » du XXIe siècle.

L’enjeu majeur, à mon avis n’est pas seulement de mettre en place des méthodes actives, c’est un préalable, mais par la notion de solidarité de penser et d’expliciter nos intentions pédagogiques et les finalités de l’éducation. Encore une fois, les pédagogies nouvelles ont été pensées comme des critiques d’un système en place, d’un enseignement classique centré sur les savoirs et le cloisonnement des connaissances en disciplines scolaires. Aujourd’hui, une réforme radicale de l’éducation ne peut, et ne doit pas faire l’impasse sur une critique tout aussi radicale du système éducatif actuel. Les choix pédagogiques ne sont jamais neutres, ils sont le reflet des intentions et des finalités que l’on propose à une éducation. Les solutions de transformation des systèmes éducatifs actuels ne se situent pas dans une réforme des programmes, mais dans une rénovation radicale des pratiques pédagogiques avec des finalités de justice sociale et de liberté. Ce n’est évident pas la tendance actuelle mais ce n’est pas pour cela que nous devons baisser les bras, bien au contraire. Repenser notre éducation est une urgence démocratique.

Qdc - Ce manifeste de l’urgence sociale, environnementale et pédagogique propose de "construire" la pédagogie solidaire. Comment mettre en œuvre ce message ?

SW - Je viens déjà d’esquisser quelques préalables : expliciter nos finalités éducatives au regard des défis actuels, affirmer nos valeurs humanistes, prendre en compte, car cela n’est pas fait contrairement à ce qui est dit, l’enfant comme l’avenir de nos sociétés. Toute dépense d’éducation n’est pas un coût mais un investissement pour l’avenir.

Cette vision d’une future société ne sera possible que par une éducation intégrale, qui prend en compte l’enfant et l’adolescent dans sa globalité et dans sa cohérence avec son environnement. Nous restons encore dans une éducation qui hiérarchise les apprentissages cognitifs, corporels et manuels. Une refonte de la pédagogie passe par une redéfinition des disciplines scolaires, une nouvelle organisation du temps scolaire et de l’espace.

Cette pédagogie solidaire s’affirme par une autre vision de notre avenir, la prise de conscience de l’urgence de transformer notre façon de vivre et de penser. Les artisans de ce changement sont les enseignants. Il faut arrêter de les caporaliser et leur permettre de faire leur vrai métier : transmettre et émanciper.

Ce manifeste n’est pas un vade mecum clé en main de ce qu’il faut faire mais nous l’espérons, une affirmation de principes qui devrait guider l’éducation solidaire et l’explicitation de nos finalités éducatives sur la base de nos valeurs humanistes et non plus de la compétition et du chacun pour soi.

Propos recueillis par François Spinner

Sylvain Wagnon, Pour une pédagogie solidaire, Sipayat, 2019, 70 p., 9,90 €.
- Avant-propos de Francis Vallat, président d’honneur de SOS Méditerranée ; Préface de Philippe Meirieu, professeur émérite en Sciences de l’éducation Université Lumière - Lyon 2 ; Postface de Jean-Paul Delahaye, Inspecteur général de l’éducation nationale honoraire.

Quelques extraits de la conclusion du manifeste « Pour une pédagogie solidaire »

L’idée même de pédagogie solidaire ne devrait-elle pas être une évidence dans une société démocratique ? Pourquoi notre système éducatif n’est-il pas solidaire ?
La question est éminemment politique, comme tout ce qui touche à l’éducation.
Certes les discours de tous les gouvernements successifs mettent en avant l’altruisme des finalités de l’école, l’importance de l’autonomie et de la formation d’un futur citoyen libre et responsable. Néanmoins, la réalité est tout autre et l’injustice sociale flagrante de notre système éducatif rend inopérantes la quasi-totalité des actions de transformation de notre école. Cette inégalité est une faiblesse pour l’avenir, c’est une blessure pour la cohésion et la mixité sociale mais aussi un élément permanent de notre école. Il ne s’agit aucunement de reconstruire ou de repenser des méthodes ou des pratiques, mais bien d’inventer, sur les bases connues de l’éducation nouvelle, et de construire une réelle alternative éducative.

Face à l’obsolescence programmée de notre système éducatif, il faut avec lucidité et urgence penser une autre éducation. Cela passe par une critique du système scolaire en place mais aussi de la société néolibérale actuelle.

Un changement structurel est possible si, au préalable, nous prenons le temps de comprendre ce qui se passe au sein de l’école. Appuyons-nous sur les enseignants, en refusant les débats, polémiques et controverses stériles. Acceptons de ne pas nous cantonner aux questions secondaires et techniques de l’éducation mais bien à ses finalités.

L’éducation est perçue comme un domaine de mutation longue et lente, voir d’immobilisme et d’inertie. La réalité est, au contraire, que c’est le seul domaine qui peut faire évoluer durablement la société face à l’urgence des défis sociaux et environnementaux.

Construire une pédagogie solidaire ne peut se faire que sur des principes fédérateurs et de finalités politiques précises. Un projet éducatif s’articule toujours avec un projet de société et une pédagogie solidaire, structurée sur les bases que nous avons énoncées, est la mise en œuvre possible d’une future société plus fraternelle.

Pour la première fois de notre histoire, nous devons penser l’éducation non pas d’abord pour les besoins de la société et de l’Etat mais bien pour les intérêts des enfants et de leur avenir. Leur faire confiance en leur permettant d’être les acteurs de leurs apprentissages ne doit plus être un vain mot, mais une réalité. Cette inversion implique un autre regard sur l’enfant, mais aussi sur la société que nous voulons construire. Le refus d’une compétition précoce, la prise en compte de la singularité de l’enfant mais en même temps de la nécessité de devenir un être social sont les enjeux actuels.

Mettre en œuvre une éducation intégrale qui articule l’intellect, le manuel, le corporel, la créativité et le cœur est une réelle révolution. Cela passe par une redéfinition des disciplines scolaires, historiquement datées et qui ne répondent plus aux besoins actuels. Une nouvelle organisation du temps, des rythmes et des espaces scolaires sont nécessaires pour apprendre à savoir chercher et penser librement hors des carcans académiques anciens. Il ne s’agit pas seulement de mémoriser, d’apprendre à apprendre mais bien d’apprendre à penser par soi-même. Apprendre à partager et à échanger sont des défis politiques autant qu’éducatifs.

Le moment n’est pas au procès d’intentions, mais bien celui d’une prise de conscience de l’importance, de la primauté de l’éducation pour l’avenir. Bien sûr, les inerties sont multiples et le découpage en disciplines scolaires hérité du XIXe siècle, la reproduction d’un système traditionnel dans une salle de classe qui date du XVIIe siècle, la crainte du changement et le manque de formation sont des éléments importants. Les mécanismes des apprentissages sont à repenser, pas seulement à la lecture des découvertes du cerveau, ni dans une recherche d’efficacité économique conjoncturelle mais bien comme fondement d’une société solidaire et émancipatrice.L’émergence d’une pédagogie solidaire est donc un moment de clarification des finalités de l’éducation.

Il est temps, il est grand temps, de sortir de l’ornière des faux semblants, de l’incohérence entre les discours et les actes.

La phrase de Jean Monnet, mise en exergue de ce manifeste, « les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise », illustre que les choix sont parfois difficiles, mais qu’ils ne peuvent être différés continuellement.

Cette pédagogie solidaire est une prise de conscience et une urgence pour agir efficacement et pour sortir de l’impasse où nous mène la situation actuelle.
Il existe un pari éducatif. Le pédagogue belge Ovide Decroly soulignait que : « C’est dans la préparation des jeunes, à laquelle tout homme doit participer, que se trouve le gage, le seul d’un avenir où la justice et le droit dans le travail solidaire l’emporteront sur la force et l’iniquité. »

Il est temps de construire cette pédagogie solidaire pour ouvrir à toutes et à tous les chemins d’une émancipation politique, sociale et culturelle.

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