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Questions de classe(s)

Pour une histoire du rapport éducatif aux médias

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Logo : machine à enfouir et à désinfecter...

Éducation, innovation, transmission

Qui écrira l’histoire du rapport scolaire aux médias en France depuis, disons, un demi-siècle ? Une telle tentative se heurterait à deux difficultés majeures :

- la première est l’absence de mémoire précise des efforts réalisés sur de nombreux terrains avant l’arrivée de la gauche au pouvoir : les audaces nouvelles de l’époque ne bénéficiaient pas des possibilités techniques actuelles, pour être mises en valeur… ou dissoutes dans le grand tout de l’innovation.

- la seconde est que la légitimation académique du thème « médias » via un organisme dédié pose le problème de toute institutionnalisation – monopole idéologique, contrôle ou stérilisation de l’initiative… à l’inverse des stratégies d’affichage.

Je n’ai pas la fibre diachronique, et ne maîtrise pas de théorie de l’histoire, même si j’essaie de me renseigner et me souvenant qu’en cela des coopérations interdisciplinaires sont souhaitables. Toutefois je suis comme d’autres friand de traçabilité, et persuadé qu’une philosophie des situations est nécessaire en action éducative : on ne peut pas construire du futur sans connaissance profonde des antécédents, sans « savoirs de la genèse » [1] S’intéresser aux « nouvelles donnes » nécessite un effort de situation dans une lignée. Or les documents disponibles en ligne (médiatiquement disponibles en open data) relatifs à l’histoire du rapport pédagogique aux médias en éducation scolaire sont épars, ou par trop généraux, et renseignent peu ou peu clairement ce point que l’on aurait scientifiquement jugé primordial.

La question des médias est la plus sérieuse des questions, et ne peut être traitée à la légère [2] : elle est primordiale, toutes affaires cessantes. J’entends si l’on ne réduit pas le mot à un aspect particulier, ou si on ne le noie pas dans le grand tout numérique, mais si on le considère pour ce qu’il est aux termes d’une philosophie des milieux. C’est aussi « l’affaire de tous », et l’objet d’un débat éducatif général, et non la prérogative d’un pré-carré.

L’archive

Les moyens actuels permettent une mise en scène des initiatives - c’est la figure commode de l’ « enseignant innovant »… - et, on l’espèrerait en tous cas, une typologie réutilisable (et non un simple catalogue), de ce qui se fait et de ce qui est possible, suffisant pour entraîner des dynamiques. Encore faut-il - comme pour tout écrit - activer le répertoire. Mais il est vrai que, pourvu qu’elles aient été consignées, les données récentes présentes sur la toile et accessibles par l’internet sont conservées pour un moment. Il est donc urgent d’attendre !

Tout ce qui s’est passé à l’époque antérieure aux développements des deux dernières décennies n’a pas bénéficié des moyens colossaux de conservation et d’accès dont nous disposons maintenant : si bien qu’avec un peu de mémoire de ce qui se produisait dans les années 60-90, on peut sans risque affirmer que le foisonnement de l’époque n’a rien à envier à celui d’aujourd’hui, mais qu’il est moins bien conservé et répertorié. Qui plus est la pédagogie des médias a connu des enthousiasmes précurseurs, et pendant longtemps, n’est pas passée par les filtres institutionnels. Aux départs, combattue, parfois durement. Cependant, l’oubli d’un quart de siècle d’avancées explique en particulier cette tendance à « refaire le monde » qu’on observe par exemple dans des publications récentes sur la pédagogie, l’image, l’écriture notamment.

Nos recherches actuelles sur les « nouvelles donnes » seraient donc grandement facilitées par une histoire du rapport éducatif aux médias depuis un demi-siècle, quand l’attention fut attirée sur l’importance de l’image, et toutes les actions de classes, débats, recherches, travaux pédagogiques qui s’en suivirent. De la même façon, les documents de fond (recherche, pédagogie, méthodologie) relatifs à la période « fondatrice » du Clemi(1982-92) sont peu visibles, et bien peu et mal exploités. La tâche monographique [3] sur cette décennie serait, indépendamment de la version officielle, de se demander pourquoi tant de traces en ont été effacées ou sont aussi peu accessibles. Une telle ressource - comme en toute science qui se respecte - permettrait non seulement d’éclairer l’actualité éducative mais aussi de renoncer à cette forme de courte vue qui fait que l’on tourne en rond. Que de temps et d’énergies perdus, à la base, à l’opposé d’un développement réussi par la transmission d’un déjà riche patrimoine pédagogique et méthodologique en la matière.

Commémorer

La communication officielle est une chose, la vérité, la qualité et la profondeur de la succession expérientielle en est une autre. Et les leçons de méthodes, ne sont pas remplaçables par la matérialité des données du moment. Elles sont réappropriables sous réserve d’un travail permanent d’actualisation qui semble poser problème (ou en tous cas paraît difficile) aux tenants contemporains de ces domaines.

Effet de mode aidant, tout un commentateur semble aujourd’hui appelé à disserter « du média à l’école ». Sans que par ailleurs l’institution ait clarifié – c‘est le moins qu’on puisse dire – le statut pédagogique et l’ancrage réel de la médiaculture dans les programmes et les curricula. Cela ne s’improvise pas, et tout un chacun, même renommé pour lui-même, ne peut se propulser tout de go « pédagogue des médias », surtout sans référence à ce qui s’est fait antérieurement sur le sujet. Cela se voit pourtant. La question de l’enrichissement est donc déontologique, scientifique, pédagogique.

Un travail rationnel ouvrant sur une typologie de cette riche histoire des pédagogies des médias - j’entends non pas des textes promotionnels, des tableaux aseptisés et des panoramas brossés à grands traits, mais, bien entendu, une histoire rigoureuse des pratiques, des méthodes, des conceptions et des contenus (selon une théorie de l’exemple) - permettrait certes d’éclairer les atermoiements du jour et les approximations apparemment durables, mais serait surtout d’une grande utilité pour la formation. Je ne doute pas que les professionnels des « médias à l’école » sauront susciter de tels travaux (ou, s’ils existent, les mettre en valeur) et de proposer des synthèses fécondes.

Il faut peut-être rerouter les tergiversations et les flous artistiques sur ce dossier vers un problème plus général : à la remémoration, on préfère la commémoration [4] ; à la passation, la redite ; au progrès déterminé, la valse-hésitation.

Les pionniers ont-ils de l’avenir ?

Au prétexte de nouvelles donnes, et de formidables outils de mémoire, devons-nous perdre la nôtre ? Pour des raisons scientifiques, mais aussi parce que c’est une question de principe et de morale, il s’agit par exemple de rendre hommage aux pionniers (es) de la téléinformatique en milieu scolaire, des grammaires de l’image ou aux fondateurs de la pédagogie des médias. Et ceux qui sont encore en vie auraient-ils des messages pour leurs successeurs ? Ce qui est issu aujourd’hui d’une longue et riche période de tâtonnements (mais enfin, au-delà de sa communication, le dossier bégaie encore pas mal) n’est pas né de rien. Et ne représente qu’une des tendances qui ont pu se manifester tout au long de ces dernières décennies.

Il y a deux sortes de présentisme : celui qui nous fait prendre la pleine mesure de notre actualité… (« présentéisme » - au sens, sans doute ambigu, de Maffesoli) mais aussi celui qui, trop attaché aux intérêts du moment, nous rend oublieux de notre insertion historique et de nos racines, et, tout aussi bien, nous rend peu consciencieux de notre avenir : pendant que les uns remâchent le passé, les autres ressassent l’immédiat, dominé par la pensée convenue. En temps d’anniversaires, nous aimerions croire que ce présentisme là ne fasse pas loi : il est bon de rendre hommage à ceux qui nous ont précédés et à qui nous devons ce que nous sommes. Mais en même temps, un acte de transmission réussi ne consiste pas seulement à pieusement se souvenir d’eux (ce serait déjà moralement pas mal) mais aussi de prendre le relais de leurs travaux, et non d’en effacer la mémoire pour « passer à la suite » sans examen. Le rapport éducatif aux médias n’échappe pas à la règle : la mémoire enfouie, quelle qu’en soit les raisons, les traces effacées, quelles qu’en soient les justifications, travaillent en sous-main le texte de la transmission : de manière ruineuse.

A l’opposé, on peut espérer qu’une cérémonie célébrant l’officialisation en 1983 de la légitimité des "moyens d’information à l’école " Grâce au ministre Savary (qui autorisa à la même époque le Lycée expérimental de Saint-Nazaire) [5] [6] soit l’occasion de relancer l’idée de « flux de recherche » dans le domaine : les colloques auraient pour vocation de faire le point sur l’état de l’art, et de relancer la recherche et l’action. Une recherche historique est cependant exigeante : elle doit obéir à des critères de scientificité, fixer une méthodologie, poser les bonnes questions (par exemple celle du rapport entre le discours officiel et les réalités de terrain, les effets observables dans les pratiques). Mais les précédentes réunions ne vont pas dans ce sens, hormis les vœux pieux. Pourvu qu’elle n’oublie pas sa mission de mémoire pédagogique, de relais d’initiatives, et d’encouragements, l’institution peut pourtant grandement aider. Où en sommes-nous ? Les débats actuels sur le sens de la « refondation de l’école » montrent que le système scolaire n’est pas à tout coup garante du dynamisme pédagogique. Qui sont aujourd’hui les « inventeurs » ? (Rappel de la formule lapidaire « On demande des inventeurs » de Michel Tardy - 1966, reprise par Geneviève Jacquinot - 1981). Et peut-on redresser la barre de ce qui dans un passé encore récent a consisté à les décourager, donnant ainsi un bien mauvais signal à tous ceux qui voudraient tenter l’aventure. Il faut peut-être aussi chercher dans la limitation des champs du rapport éducatif aux médias, comme dans la perte de mémoire des fondations, la fragilité du dossier, aujourd’hui encore hésitant. A l’heure où « notre système éducatif, notre monde, et jusqu’à nos connexions cérébrales sont en pleine mutation (…) et se réorganise, à l’ère d’Internet, le développement durable - [7] de la cognition humaine » (E. Erny-Newton), il faut imaginer que l’anniversaire de l’organisme qui a pour l’éducation nationale assuré depuis trois décennies l’institutionnalisation du thème soit l’occasion pour tant d’ « acteurs » actifs annoncés de « dire leur dette » pour, à frais nouveaux, partir en re-connaissance. (L’Internaute et le Pédagogue). http://leportique.revues.org/600

Une première version de ce texte est parue su mon blog Aléas philosophiques, et sur le site Educavox sous le titre (Éducation et nouvelles donnes (6))

Notes

[1C’est un principe scientifique. Jeunes linguistes, nous ne pouvions prétendre inventorier de nouveaux territoires sans dire notre dette à nos prédécesseurs grammairiens et philologues… Et nous situer dans une école, car en sciences, il ne peut y avoir de pensée unique, comme il ne peut y avoir d’avancées sans confrontations : même la sérendipité ne tombe pas du ciel. .

[2v. par exemple l’item [médias] dans le référentiel de compétences des enseignants au BO du 25 juillet 2013 http://www.education.gouv.fr/cid73215/le-referentiel-de-competences-des-enseignants-au-bo-du-25-juillet-2013.html

[3On peut prendre comme exemple de travail appliqué l’histoire du SGEN de Madeleine Singer (1993).

[5Le Clemi a pour mission « de promouvoir, notamment par des actions de formation, l’utilisation pluraliste des moyens d’information dans l’enseignement afin de favoriser une meilleure compréhension par les élèves du monde qui les entoure tout en développant leur sens critique ». (1983)

[6A commencer par un minimum de rigueur rationnelle. On peut lire sur le site officiel : « Le Clemi est chargé de l’éducation aux médias dans l’ensemble du système éducatif français depuis 1983. » C’est évidemment faux. Du moins d’un point de vue historique et institutionnel.

[7On peut consulter pour… mémoire actualisable le résumé du travail daté (2000) « Expérimentation et transmission : conditions méthodologiques de « développement durable », http://www.inrp.fr/biennale/5biennale/Contrib/6.htm

2 Messages

  • Pour une histoire du rapport éducatif aux médias 21 septembre 2013 14:21, par Chloé

    Vous écrivez :
    Qui écrira l’histoire du rapport scolaire aux médias en France depuis, disons, un demi-siècle ? Une telle tentative se heurterait à deux difficultés majeures :
    - la première est l’absence de mémoire précise des efforts réalisés sur de nombreux terrains avant l’arrivée de la gauche au pouvoir : les audaces nouvelles de l’époque ne bénéficiaient pas des possibilités techniques actuelles, pour être mises en valeur… ou dissoutes dans le grand tout de l’innovation
    .

    Bizarre : sur la même page d’acceuil de Q2C, le même jour, il y a justement un article : la communication électronique, c’était il y a 30 ans et la référence d’un livre à ce sujet la fabuleuse aventure de la communication. Il y a donc bien des écrits ! Ne sont-ils pas suffisamment universitaires ? Ou ne les lisez-vous pas ? Ou n’ont-ils aucune valeur ?

    repondre message

    • Pour une histoire du rapport éducatif aux médias 22 septembre 2013 09:49, par Jean Agnès

      Bien au contraire, ils ont beaucoup de valeur. Sûr qu’il y a eu des travaux et des écrits. Ceux de Bernard Collot sont remarquables, il y a eu bien d ’autres initiatives plus muettes. L’important est leur mise en évidence, et leur importance dans l’ensemble de la question. Or, malgré de très gros efforts, dans l’institution comme hors institution, le rapport aux médias (et non la seule "communication") officiellement bégaie, et n’a pas la place qui conviendrait : c’est un très riche domaine.La première décennie de son institutionnalisation a été féconde : "Encore tout étonné d’avoir un jour senti le souffle de la créativité venir à bout du monstre froid. Dans cet univers de l’éducation administrée, où le programme est la bible, l’heure/élève une réalité statistique, il était donc possible d’instiller du mouvement et de le placer sur orbite instituée. " (Hermelin 2002). Ce qui m’importe aujourd’hui est ce qui est promulgué par les réunions-vitrines officielles sur le sujet. Il me semble que c’est un terrain clé (et sensible) à ne pas délaisser à l’heure où tout le petit monde de la gouvernance scolaire s’agite sur les "nouvelles donnes" et le numérique. Il y a des initiatives à prendre dans le domaine ! Y compris intellectuelle, tant le "discours universitaire" est faible sur ces questions. Je peux mettre une bibliographie en ligne sur Aléas, mais le mieux serait d’envisager des travaux collaboratifs, une juxtaposition de positions individuelle ne valant rien par rapport au "rouleau compresseur idéologique" et le travail de communication publicitaire de l’institution. JA

      Voir en ligne : http://www.aléasphilosophiques.fr/

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