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Questions de classe(s)

Paulo Freire : "Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui ?"

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Lors de ses années d’exil en Europe, Paulo Freire eut l’occasion de donner de nombreux séminaires notamment en Suisse, en France et en Italie. En novembre 1970, il fut invité à parler devant l’Association de conseillers pour l’éducation dans les congrégations religieuses internationales (EDUC-International) à Rome. Il y présenta un article qu’il venait d’écrire pour une revue allemande et qui fut également publié en français sous le titre de « Le processus d’alphabétisation politique » (article consultable dans le Centre numérique de documentation francophone Paulo Freire). Dans cet article, Paulo Freire explique l’opposition qui existe entre d’une part « l’éducation domesticatrice » et d’autre part « l’éducation libératrice ». À la fin de sa présentation à Rome, Paulo Freire commenta une chanson étatsunienne sur l’école intitulée « What did you learn in school today ? ». À travers cette chanson, Paulo Freire évoque les « mythes » que l’éducation domesticatrice tente d’inculquer aux élèves dans les universités afin de préserver le statu quo des élites au pouvoir. Il nous a semblé intéressant de proposer ici une traduction de ce commentaire afin de compléter la lecture de son article sur l’alphabétisation politique (1) :

Extrait du séminaire de Paulo Freire (Rome, 1970) :

Chanson « What did you learn in school today ? » (chanteur : Pete Seeger, paroles :Tom Paxton)

Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui, mon cher petit garçon ?
Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui, mon cher petit garçon ?
J’ai appris que Washington n’a jamais dit un mensonge
J’ai appris que les soldats meurent rarement
J’ai appris que tout le monde est libre
Et c’est ce que le professeur m’a dit
C’est ce que j’ai appris à l’école aujourd’hui
C’est ce que j’ai appris à l’école

Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui, mon cher petit garçon ?
Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui, mon cher petit garçon ?
J’ai appris que les policiers sont mes amis
J’ai appris que la justice ne s’arrête jamais
J’ai appris que les meurtriers meurent pour leurs crimes
Même si on se trompe parfois
Et c’est ce que j’ai appris à l’école aujourd’hui
C’est ce que j’ai appris à l’école

Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui, mon cher petit garçon ?
Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui, mon cher petit garçon ?
J’ai appris que notre pays doit être fort
C’est toujours vrai et jamais faux
Nos dirigeants sont les meilleurs hommes
Et nous les élisons encore et encore
Et c’est ce que j’ai appris à l’école aujourd’hui
C’est ce que j’ai appris à l’école

Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui, mon cher petit garçon ?
Qu’as-tu appris à l’école aujourd’hui, mon cher petit garçon ?
J’ai appris que la guerre n’est pas si mauvaise
J’ai appris sur les Grands que nous avons eus
Nous nous sommes battus en Allemagne et en France
Et un jour je pourrais avoir ma chance
Et c’est ce que j’ai appris à l’école aujourd’hui
C’est ce que j’ai appris à l’école

Cela pourrait être plus ou moins la chanson que des millions d’enfants de différentes parties du monde pourraient chanter si nous leur demandions ce qu’ils ont appris à l’école aujourd’hui. Si notre curiosité nous conduisait à demander à nos jeunes ce qu’ils ont appris à l’université aujourd’hui, leurs réponses ne seraient pas dramatiquement moins impressionnantes que celles du petit garçon de la chanson de Tom Paxton. Entre autres choses, ils pourraient dire :

Aujourd’hui, nous avons appris à l’Université que l’objectivité de la science implique la neutralité du scientifique ; nous avons appris aujourd’hui que la connaissance est pure, universelle et inconditionnée, et que l’Université est le siège de cette connaissance.

Nous avons appris aujourd’hui - mais pas verbalement - que le monde est divisé entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas (c’est-à-dire ceux qui travaillent) et que l’Université est la maison des premiers.

Aujourd’hui, nous avons appris que l’Université est le temple de la chaste connaissance, et que celle-ci doit vivre au-dessus des préoccupations terrestres comme la libération des hommes.

Aujourd’hui, nous avons appris que la réalité est un fait tel qu’il est et que notre impartialité scientifique nous permet de le décrire ainsi. Pour le décrire tel quel, nous n’avons pas besoin de chercher des raisons plus importantes pour l’expliquer.

Aujourd’hui nous avons appris à l’Université que si nous parvenons à dénoncer cette réalité telle qu’elle est actuellement pour annoncer une nouvelle forme d’être, nous ne sommes plus des scientifiques, mais des idéologues.

Aujourd’hui, nous avons appris que le développement économique est un problème purement technique ; que les peuples sous-développés sont inefficaces - parfois en raison de la mixité raciale, parfois pour des raisons climatiques, et parfois juste par nature.

Aujourd’hui, nous avons été informés que les Noirs apprennent moins que les Blancs parce que ils sont intellectuellement inférieurs, et ce même s’ils montrent certaines capacités incontestables, telles que pouvoir courir, utiliser leurs mains et accomplir les travaux les plus exigeants physiquement.

Incontestablement, le résultat final de toute cette mythification,que ce soit à l’école ou non, est d’obstruer la capacité critique des hommes pour favoriser ou préserver le statu quo. L’imposition de ces mythes, comme de tant d’autres, explique l’incompatibilité entre les actions et les opinions annoncées par beaucoup de personnes.

Ils parlent de respect de la personne humaine, mais cette "personne humaine" est compressée en une phrase banale ; alors ils ne parviennent pas à reconnaître les vrais hommes qui sont dominés et "chosifiés".

Ils disent qu’ils sont engagés dans la libération et agissent ensuite suivant les mythes qui nient l’humanisation de l’homme.

Ils analysent les mécanismes sociaux de la répression, mais en même temps, en utilisant des méthodes également répressives, ils maintiennent à terre les étudiants à qui ils parlent.

Ils se disent révolutionnaires, mais en même temps ils ne croient pas dans les gens qu’ils prétendent conduire à la libération - comme si ce n’était pas une contradiction flagrante.

Ils désirent l’humanisation des hommes et en même temps, ils ont le désir de préserver la réalité sociale dans laquelle les hommes sont déshumanisés.

Au fond, ils ont peur de la liberté. Avec cette peur, ils ne peuvent pas prendre le risque d’établir la liberté par la communion avec ceux qui en vivent privés.

Note :
(1) Le document de travail du séminaire de Paulo Freire est disponible sur le site Acervo Paulo Freire sous le titre « The Political Literacy Process : An Introduction ».

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