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Questions de classe(s)

N’Autre école en 2020 (épisode 1) : il y a 10 ans, Johan Heliot imaginait l’école d’aujourd’hui

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Automne 2010, le collectif de rédaction de N’Autre école imagine deux numéros sur ce que serait l’école en 2020, dix ans plus tard - et nous y voilà !!!

Alors, pendant les semaines qui nous séparent de 2021, nous allons vous proposer régulièrement, les articles mais surtout les fictions qui avaient été rédigées pour l’occasion et spécialement pour N’Autre école par François Bégaudeau, Gérard Mordillat, Fabien Clavel, Marc Cantin, Ayerdhal, Isabelle, Johan Heliot , Jean-Pierre Levaray, Yves Pinguilly, Yves Grevet...

La dernière heure de classe avant la fin du monde

par Johan Heliot*

Il ne se rappelait plus vraiment comment tout avait commencé, mais ça n’avait aucune importance à présent. D’ici une heure – non, cinquante minutes en vérité – tout serait terminé. Pour de bon, enfin.

Par habitude, il jeta un coup d’œil sur la pendule murale, fixée au-dessus de la porte d’entrée, sur le côté gauche de l’estrade, à moins de deux mètres de son bureau. Les aiguilles restaient bloquées sur la même heure depuis que l’électricité avait cessé de fonctionner, pas mal d’années plus tôt, il ne savait plus combien, et à quoi bon tenir des comptes ? Il avait passé tellement de temps dans cette salle, assis derrière ce bureau, face à ces rangées de pupitres, qu’il était capable de deviner à la seconde près le moment de la sonnerie. À croire que son horloge biologique s’était adaptée à la durée officielle de l’heure de cours par mimétisme, jour après jour, mois après mois, année après année…
Siècle après siècle.

Quelque part au fond de sa mémoire, là où les connexions de ses extensions neuronales jouaient toujours leur rôle, le souvenir de la Première Réforme était encore vivace. À l’époque, il ne s’était pas senti concerné. Les anciens de la salle des profs râlaient dans leur coin, près du panneau d’affichage réservé aux syndicats, un endroit qu’il ne fréquentait pas, trop éloigné à son goût de la machine à café, et trop déprimant. Et puis, pourquoi faire toute une histoire pour quelques années de travail supplémentaires ? Les gens vivaient de plus en plus vieux et en meilleure santé, il était bien placé pour le savoir, il enseignait les Sciences de la Vie et de la Terre – seulement les SVT, une seule matière, il avait du mal à y croire aujourd’hui… Bien sûr, certains collègues le regardaient de travers, mais il s’en fichait comme de sa première mutation, déjà lointaine, il était alors en milieu de carrière, du moins c’était ce qu’il croyait.

Puis il y avait eu la Deuxième Réforme. Elle avait été votée juste avant son départ pour la retraite. Il se sentait déjà vieux et usé, malgré les muscles artificiels tout neufs offerts par la Mutuelle Générale et Obligatoire de l’Enseignement. Ses facultés de concentration avaient baissé depuis que le Directeur des Ressources Humaines de son établissement lui avait attribué deux classes supplémentaires – de niveaux différents – à gérer par visioconférence, en plus des trois à qui il s’adressait chaque heure. Mais en compensation de ce nouvel allongement de la durée du service, le Ministère octroyait à ses Troupes Éducatives (selon la terminologie en cours) un implant neuronal capable de démultiplier l’attention et d’accroître les capacités mémorielles. Alors, il s’était dit que tout irait pour le mieux. Après tout, il n’avait que soixante-quinze ans !

Il reporta son attention sur le cahier d’appel. Il avait bien fallu revenir au papier quand les ordinateurs avaient planté pendant le Big Bug de la fin du xxie siècle. Ses plus jeunes collègues, qui n’avaient jamais vu un stylo de leur vie, avaient eu du mal à s’adapter. Pas lui. On le respectait pour sa connaissance de l’ancien monde. Il parcourut la liste. Ils y figuraient tous, les trois cent soixante élèves. Il avait oublié leur visage, pour la plupart, mais les noms restaient gravés sur l’une des puces de sa mémoire électronique. Il les énonça à voix haute, à vitesse rapide – cette fonction de son synthétiseur vocal ne l’avait pas encore lâché. Évidemment, personne ne lui répondit. Le dernier élève vivant qu’il avait aperçu était occupé à dévorer la chair racornie de l’avant-dernier. Et cela remontait à un certain nombre d’années déjà…

Quand la Troisième Réforme avait été imposée par le Directoire National, cela faisait déjà longtemps que la notion même de recrutement n’avait plus aucun sens. Alors, devoir assumer les charges de travail de cinq collègues à lui seul n’avait posé aucun problème. On avait annihilé les fonctions du sommeil encore gérées par ce qui subsistait d’organique sous son crâne – pas grand-chose à la vérité. Et il avait enchaîné les emplois du temps les uns après les autres, indifférent au cycle des jours et des nuits qui ne signifiait plus rien pour lui. Non plus que pour ses élèves, désormais répartis aux quatre points cardinaux de l’Hyper Fédération Européenne. C’est à ce moment-là, croyait-il se souvenir, qu’il avait définitivement perdu toute notion du temps, à l’exception d’une seule mesure qui était devenue l’aune de son existence : les cinquante minutes de cours enchaînées les unes derrière les autres, ad vitam aeternam, entrecoupées des dix minutes de pause règlementaire négociées par le Comité de Résistance Syndicale au terme d’une sanglante lutte armée qui avait, prétendait-on, laissé sur le carreau un très grand nombre d’Inspecteurs Fédéraux, aussitôt remplacés par des machines (personne ne s’était aperçu de la différence avant longtemps, tant les Inspecteurs faisaient déjà preuve d’un zèle tout mécanique dans l’exécution de leurs directives et l’application des Textes depuis l’origine).

Il répéta pour ce qui devait être la trois cent et quelques millième fois son cours en vitesse rapide – il avait fallu compiler l’équivalent de quatre heures dans une seule. Les mots n’étaient plus que des sons dont la signification se perdait dans les limbes d’un passé révolu, mais il ne pouvait pas incriminer les Réformes pour cela, car c’était déjà le cas lorsqu’il était encore humain et approchait l’âge de la retraite (quand ce mot-là avait encore, lui, un sens !). Tout en récitant son laïus, il égrenait mentalement le décompte des minutes à la place de l’aiguille immobile dans le cadre de l’horloge. Arrivé à quarante-cinq, il eut comme une hésitation. Mais il se reprit rapidement et acheva même son cours avec une vingtaine de secondes d’avance.
Il avait reçu copie de la circulaire annonçant la fin du monde pendant sa dernière pause. L’origine de la menace n’était pas clairement spécifiée – la note était rédigée en novlangue pédagogique et ses logiciels de traduction n’avaient pas été mis à jour depuis la Quatrième Réforme, celle qui avait déclenché la guerre avec les Contingents du Secteur Privé. La coalition des Écoles Poly Confessionnelles avait engagé des moyens conséquents dans la bataille. L’usage des armes non conventionnelles n’avait pas tardé à faire pencher la balance du côté des établissements sous contrat. Il avait vu les rangs de ses élèves se clairsemer à mesure qu’ils étaient mobilisés par classes d’âge. Puis il les avait vus muter sous l’effet des virus et des radiations émises par les bombes sales. Enfin ils avaient disparu et lui était resté assis derrière son bureau, privé de ses fonctions motrices. La plupart de ses batteries étaient à plat. Il lui restait juste assez d’énergie pour assurer ses cours et demeurer en contact avec le Ministère. Il se demandait parfois à quoi ressemblaient ses correspondants, là-bas. S’il s’agissait seulement de machines ou s’ils avaient encore quelque chose d’humain. Comme si cela pouvait avoir de l’importance !

Tout était enfin terminé. Le dernier enseignant du secteur public avait donné sa dernière leçon. Satisfait du devoir accompli, il s’éteignit d’un clic.

« Alors, cette simulation sur le rôle de l’enseignant du futur ? Qu’est-ce que l’ordinateur nous a concocté ?
– Euh, rien de probant, Monsieur le ministre…
– Vraiment ? Vous avez bien introduit toutes les données ? Les nouvelles directives ? Les projets de réforme en cours ?
– L’ensemble des textes, oui. Mais je crois que le programme n’est pas encore au point.
– Ah, dommage. J’aurais aimé annoncer les résultats en conseil des ministres, directement au Président. Vous savez qu’il y tient, à ses réformes ! Bon, débrouillez-vous pour me sortir une synthèse, je ne veux pas arriver les mains vides. Tous mes petits camarades ont réussi à faire parler d’eux cet été, si je ne veux pas sauter au prochain remaniement, il faut que je présente quelque chose, moi aussi. N’importe quoi, pourvu qu’on puisse occuper le terrain médiatique de la rentrée jusqu’aux vacances d’automne. C’est clair ?
– Entendu, Monsieur le ministre. On va y travailler. Je suggère qu’on en reste pour l’instant au problème du poids des cartables, ou du coût des fournitures si vous préférez.
– Vous avez raison, restons pragmatiques. Les Français ne sont pas encore prêts à comprendre l’esprit de nos réformes. Il faudra leur expliquer, faire preuve de pédagogie… D’ailleurs ça me donne une idée… Je me demande si l’ordinateur ne pourrait pas nous aider sur ce coup-là ? ■

* Johan Heliot

Aventure, imagination et ironie historique (d’autres parleront « d’uchronie ») avaient lancé la carrière littéraire de Johan Heliot – par ailleurs enseignant – avec l’inoubliable trilogie qui racontait, au travers de personnages historiques revisités (Louise Michel, Jules Verne, Boris Vian ou Albert Londres) les aventures d’une colonie libertaire installée sur la lune et ses conflits avec la terre (La lune seule le sait, La lune n’est pas pour nous, La Lune vous salue bien).
Depuis, Johan Heliot a écrit près d’une trentaine de romans, variant les sources d’inspiration et les genres, avec une incursion de plus en plus appuyée en littérature jeunesse. Peut-être parce que les ados n’ont pas ces œillères sur la littérature qui font croire que le nombril de l’écrivain est le seul monde à explorer…

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