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Questions de classe(s)

La pédagogie du mépris

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Au-delà des revendications portées par les Gilets Jaunes, un sentiment s’exprime avec force dans leurs témoignages : « On en a marre du mépris des dirigeants »

Ainsi cette banderole :

On retrouve ce que Bakounine exprimait déjà :

« De toutes les aristocraties qui ont opprimé chacune à leur tour et quelquefois toutes ensemble la société humaine, cette soi-disant aristocratie de l’intelligence est la plus odieuse, la plus méprisante, la plus impertinente et la plus oppressive. L’aristocrate nobiliaire vous dit : « Vous êtes un fort galant homme, mais vous n’êtes pas né noble ! » C’est une injure qu’on peut encore supporter. L’aristocrate du capital vous reconnaît toutes sortes de mérites, « mais, ajoute-t-il, vous n’avez pas le sou ! » C’est également supportable, car ce n’est au fond rien que la constatation d’un fait, qui, dans la plupart des cas, tourne même, comme dans le premier, à l’avantage de celui auquel ce reproche s’adresse. Mais l’aristocratie de l’intelligence vous dit : « Vous ne savez rien, vous ne comprenez rien, vous êtes un âne, et moi, homme intelligent, je dois vous bâter et conduire. » Voilà qui est intolérable.

Cette arrogance de l’intelligence, c’est celle de la « pédagogie ». Pas la vraie pédagogie, mais son détournement de sens dans la novlangue politico-médiatique ; pédagogie comme synonyme de propagande : « La mesure n’a pas été comprise parce que nous n’avons pas assez fait de pédagogie ». [Pauvres cons, vous n’avez pas compris nos explications…]. C’est une pédagogie de l’explication magistrale. Ces « pédagogues » écoutent-ils ? Non : le peuple est atteint de grogne sociale, il ne parle pas. Les médias usent et abusent de ces mots qui qualifient le peuple d’aphasique : la grogne des Gilets Jaunes, le ton monte, la colère gronde, etc. Pourquoi parler des explicateurs sur le site de Questions-de-classes ? Parce que la soi-disant nécessité de l’explication se construit dès l’école, d’abord à l’école. Joseph Jacotot, mis en voix par Jacques Rancière dénonçait il y a deux siècles cette pédagogie de l’explication qui vous fait accepter la domination des « intelligents » :

La révélation qui saisit Joseph Jacotot se ramène à ceci : il faut renverser la logique du système explicateur. L’explication n’est pas nécessaire pour remédier à une incapacité à comprendre. C’est au contraire cette incapacité qui est la fiction structurante de la conception explicatrice du monde. C’est l’explicateur qui a besoin de l’incapable et non l’inverse, c’est lui qui constitue l’incapable comme tel. Expliquer quelque chose à quelqu’un, c’est d’abord lui démontrer qu’il ne peut pas le comprendre par lui-même. Avant d’être l’acte du pédagogue, l’explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d’un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes.

C’est cette « pédagogie » frontale dont les réacpublicains demandent le rétablissement, à longueur de colonnes ; celle qui note, classe, trie et fait passer les inégalités sociales pour conséquences d’inégalités naturelles ou du manque d’effort. Ce que renvoient les Gilets Jaunes, c’est l’intelligence collective qui se construit dans l’action, c’est « Nous aussi nous sommes capables de penser ».

Nous assistons aux conséquences d’une pédagogie behaviouriste conduite par des « savants fous » : Lundi : « Nous sommes disposés à s’asseoir à la table de négociation pour vous écouter [mais nous ne changerons pas de cap] ». Suivi mardi par « Devant la violence, nous sommes obligés de faire marche arrière ». N’importe quelle souris de laboratoire comprendrait qu’il faut appuyer sur le bouton émeute pour obtenir la bonne récompense.

Si les lycéens et les lycéennes se mettaient à contester la pédagogie de leurs maîtres, je n’ose pas en imaginer les conséquences.

Voilà pourquoi Jacotot et Bakounine sont grands ! Comme aurait dit Vialatte…

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