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Questions de classe(s)

La joie du dehors (2) Une pédagogie du proche : les liens avec les familles

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Le nouveau titre de la collection "N’Autre école" (éditions Libertalia), La Joie du dehors, essai de pédagogie sociale de Guillaume Sabin et des Groupes de pédagogie et d’animation sociale sera disponible en librairie le 22 aout prochain...
Il est déjà en pré-commande sur notre site

Tout au long de l’été nous vous en proposons quelques extraits...

Une pédagogie du proche : les liens avec les familles

Dès la réunion terminée quelques pédagogues rendent visite à certaines familles, la plupart retourne devant l’école pour la sortie de midi. Après le repas pris en équipe, c’est l’heure des déambulations dans le quartier. L’image qui correspond sans doute le mieux pour rendre compte du petit local est celle d’une ruche : on en sort beaucoup, on y rentre souvent, on y demeure le moins possible. La présence plusieurs fois par jour devant l’école et les marches à travers le quartier populaire, cosmopolite et vertical de Maurepas constitue une part importante du quotidien des pédagogues : en effet, si ce sont bien les enfants eux-mêmes qui décident de participer aux sorties proposées, qui s’assurent d’être libres à ce moment-là (inévitablement avec quelques oublis, mais marginaux), chaque pédagogue doit néanmoins obtenir l’autorisation parentale. Un bon prétexte pour fréquenter le dehors, tisser du lien, connaître la famille, s’imprégner de la vie du quartier.

La sortie de l’école, à midi et à 16h15, est un moyen privilégié pour rencontrer les parents, toute l’équipe des pédagogues ou presque s’y retrouve, éparpillée, discutant avec un parent en particulier ou un groupe de mamans entourées d’enfants, attentifs ou jouant avec d’autres, c’est selon. Soit la fréquentation du Groupe rennais de pédagogie et d’animation sociale (GRPAS) est une habitude et l’autorisation une formalité et un moyen de prendre des nouvelles, soit l’enfant est récemment arrivé dans le quartier et la première prise de contact est un enjeu. L’enfant a vu l’enthousiasme de ses camarades de classe soulevé par les propositions de sortie, il ou elle connaît déjà le prénom du pédagogue référent de sa classe, il ou elle a patienté (parfois pas !) une ou quelques semaines avant de demander à participer à une première sortie. Au moment de la rencontre avec les parents, l’enfant écoute tout : la maman qui avait plutôt répondu négativement chez elle à la demande d’autorisation de sortie de son enfant, est sollicitée de nouveau à la sortie de l’école ; cette fois son enfant est là, la maman demande : « Tu veux y aller ? », fermement l’enfant répond « Oui, je veux y aller ! », petit point marqué vers l’autorisation et qui s’ajoute à ceux marqués grâce à la présence quotidienne des pédagogues dans et à la sortie de l’école, dans les cages d’escalier, les ascenseurs, sur le quartier, seul ou entouré de 3 ou 4 enfants.

Quand les pédagogues n’arrivent pas à voir un des parents à la sortie de l’école, il faut en effet se déplacer au domicile, parfois à plusieurs reprises, avant de trouver une porte qui s’ouvre. La discussion a généralement lieu sur le seuil de la porte ou dans le vestibule, discussion plus ou moins brève suivant l’antériorité de la relation, la disposition du moment, mais, quoiqu’il en soit, il est expliqué au parent la destination de la sortie, son coût (correspondant au prix d’un ticket de bus), le goûter qui sera fourni, les horaires de retour, etc. Même peu disposé à la rencontre, même freiné par une langue française pas encore maîtrisée, le parent ne peut pas échapper à une conversation qui ne s’arrête jamais à un simple bonjour. Aujourd’hui Jérémy a trouvé une porte à peine entrouverte, quelques sourires jovials de mamans affables, l’une fait part de sa déception et de celle de son fils aîné dues au fait qu’il ne pourra plus participer aux activités du GRPAS puisqu’il rentre en sixième, Jérémy précise qu’il restera néanmoins les activités de proximité du samedi, ouvertes à tous. Lorsque les enfants sont ramenés chez eux au retour de la sortie, un bref compte-rendu en est fait, le parent ne peut pas ignorer ce que son enfant a vécu. Ce lien avec les familles, répété, quotidien, est fondamental en pédagogie sociale, et cette pratique et ce qu’elle entraîne est un sujet régulier de discussion entre pédagogues.

L’art du trajet

Après que le ou la pédagogue a visité plusieurs familles, a rencontré d’autres parents, d’autres acteurs du quartier au gré de ses pérégrinations, a utilisé en dernier recours le téléphone pour contacter les parents introuvables, après qu’il ou elle a transité brièvement par le petit local pour passer quelques coups de téléphone en vue de visites à organiser, de rencontres à prévoir, c’est l’heure de la sortie des classes et pour les pédagogues celle du départ en petit groupe aux côtés de 3 ou 4 enfants. C’est de nouveau la présence à la sortie de l’école, les discussions avec les parents, les professeurs, il s’agit de repérer les enfants qui ont souhaité venir, vérifier qu’ils n’ont pas oublié leur inscription.

Une fois les cartables déposés dans le petit local, les petits groupes se dispersent, à pied, en vélo ou en bus. À l’arrêt de bus, les enfants reçoivent un morceau de pain et du chocolat, on repère la destination et le trajet à suivre sur le plan des transports en commun, on joue aux devinettes en attendant le bus, à moins qu’une affiche publicitaire, une scène dans la rue, un événement particulier survenu à l’école ou dans la famille ait retenu l’attention et qu’il faille en parler. Dans le bus, les conversations se poursuivent sur les vacances avec les cousins ou un comparatif argumenté des deux toboggans de la piscine de Fougères (le bleu est plus rapide mais le rouge est plus long). Les trajets à pied quant à eux, qui font traverser le quartier, offrent autant de prétextes aux échanges : on y croise les copains et les copines (qu’on salue ostensiblement et bruyamment quand on les voit au balcon ou de l’autre côté de la rue), ce qui permet d’avoir les nouvelles de telle ou telle famille ; on y croise un chien, qui fait penser à ses propres animaux domestiques et à son chat préféré qu’il faudra montrer au retour au domicile (présentation qui ne sera pas oubliée).

Tous les pédagogues soutiennent que ces courts voyages sont, en pédagogie sociale, aussi importants que la destination elle-même, et ils font en sorte, effectivement, qu’ils soient des moments riches de découvertes et de conversations. Et lorsque les enfants sont davantage agités qu’à l’accoutumée, davantage portés à l’éparpillement qu’à la discussion ou à la curiosité, et que le voyage se transforme alors en simple déplacement, les pédagogues font part de leur insatisfaction car pour eux ce moment est privilégié, c’est là qu’ils appréhendent les petits et grands évènements qui ont touché les enfants, c’est là que se nouent les relations de ce petit groupe constitué pour quelques heures seulement.

Aujourd’hui le groupe se rend à un atelier de création d’un film d’animation en stop motion. Dans une grande salle d’un équipement culturel, des adultes s’affairent en tous sens sur des décors réalisés avec des objets de récupération. Victor, pédagogue, interpelle plusieurs adultes qui n’ont pas l’air de voir avec un grand enthousiasme l’arrivée d’enfants dans cette cour des grands ; mais – bénéfice de l’expérience de l’accompagnement d’enfants dans des espaces qui ne leur sont pas destinés spécifiquement – Victor ne se laisse pas démonter, et trouve finalement une interlocutrice plus amène. Plaques de polystyrène, matériel électrique de récup’, objets hétéroclites et pistolet à colle, un petit décor prend forme. Bilal, Nasri et Saraphina se prennent au jeu, Victor aussi qui prévoit de revenir seul et pour son propre compte ! Le lendemain, ce sera la visite d’un atelier de couture, les enfants seront plus intéressés par les tabourets télescopiques et les coussins d’aiguilles que par le travail de couture lui-même, malgré la petite pochette qu’ils ont confectionnée eux-mêmes et avec laquelle ils repartent.

Le voyage de retour permet de réaliser un petit bilan de l’activité, c’est aussi le moment où le ou la pédagogue prévoit l’ordre dans lequel les enfants seront ramenés chez eux : avec l’enfant qui sera reconduit le dernier il sera possible de discuter en tête-à-tête, moment privilégié pour aborder des choses sérieuses ou recadrer une attitude inopportune. Le retour au domicile offre de nouveau l’opportunité de voir et de discuter avec les parents (et aussi avec les frères et sœurs, petits et grands, qui se pressent sur le palier pour écouter, voir, saluer), ce qui permet de dire un mot du lieu visité et des personnes rencontrées, de préciser que tel ou tel lieu est ouvert et gratuit et que les enfants peuvent jouer le rôle de guide pour y accompagner leurs parents. C’est aussi un temps pour parler si nécessaire d’un comportement inapproprié, dosage délicat qui doit éviter au moins deux écueils, celui de ne pas répéter les discours moralisateurs des institutions et celui de ne pas confronter l’enfant à une sorte de trahison du pédagogue, dosage que les pédagogues, après quelques mois d’expérience, équilibrent savamment. Victor amène ainsi avec humour le thème des blagues déplacées et sans fin de deux enfants qui ont empêché de discuter tous ensemble sur le voyage aller comme sur celui du retour, et donc d’intégrer la troisième enfant. Une des mamans, sur le pas de sa porte, reprend la critique à son compte et la formule également avec humour : « Et vous êtes en CM2 ?! » demande-t-elle aux deux enfants, manière de dédramatiser et tout à la fois de ne pas laisser passer, manière pour le pédagogue de dire la confiance donnée aux parents sans rompre celle donnée aux enfants. La journée prend fin vers 18h30 ou 19h00, une fois que tous les enfants ont rejoint leurs pénates.

Guillaume Sabin et les Groupes de pédagogie et d’animation sociale, La Joie du dehors, Essai de pédagogie sociale, 2019, p. 37-43

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