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Questions de classe(s)

La France des Belhoumi : Portraits de famille (1977-2017), Stéphane BEAUD

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Première chronique de Julien T.-Marsay pour Questions de classe(s).
Livres de classe(s) #1

Samira, Leïla, Rachid, Azzedine, Mounir, Dalila, Amel, Nadia : ce sont les enfants Belhoumi, enfants de France et d’Algérie.

Ces frères et sœurs, Stéphane Beaud les a rencontré·es et interrogé·es pendant des années. De ces entretiens, fruits de la demande de trois des sœurs à la suite d’une intervention du sociologue en Seine-Saint-Denis, est né ce livre singulier qui mêle enquête sociologique et livre intime. Au gré de ces portraits de famille se dessine le portrait d’une France riche de son immigration mais aussi d’une France qui, au fil des générations, est responsable d’un étiolement voire d’une fracture des liens symboliques et institutionnels avec les enfants de l’immigration. Notamment du lien à l’École.

Une enquête pas comme les autres…

Inédite, la tonalité de cette enquête est certes sociologique dans sa facture mais aussi profondément biographique en ce qu’elle touche à l’intime, en ce qu’elle donne la voix à celles et ceux qui ont trop rarement l’espace pour s’exprimer. La parole des enfants Belhoumi perle l’enquête, rapportée de façon brute, et re-tisse le récit familial de façon polyphonique, souvent avec émotion. Si le même événement narré et analysé par différents enfants, est maintes fois invariant dans son chant d’ensemble, il est parfois dissonant dans le détail de la note.

Par sa nature singulière en ce qu’elle ne touche qu’une famille, cette enquête est un « cas d’école » et, à ce titre, présente des limites quant à sa propension à être généralisable. Elle n’en est pas moins symboliquement éloquente tant les témoignages fouillent en profondeur et sans concession le rapport au pays des origines et à celui d’accueil au fil des décennies et des métamorphoses des regards. Sont explorés les rapports à la société, au politique, au religieux, à l’École et les événements qui les ont foncièrement métamorphosés : la marche pour l’égalité des droits et contre le racisme de 1983, la loi sur le voile de 2003, les émeutes de 2005, les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan…

L’École et les enfants d’immigré·es.

Qu’est-ce qu’être enfants d’immigré·es algérien·nes dans le système éducatif français des années 1970 à 2000 ?

Cette galerie de portraits soulève de nombreuses questions liées à l’aptitude et à l’inaptitude de l’École à offrir ou non les mêmes chances pour toutes et tous. En somme, elle la confronte à ses réussites et à ses échecs. Les parcours de cette vaste fratrie attestent de l’évolution du rapport à l’École sur des décennies dans une famille au « capital scolaire » fébrile. Selon deux prismes : le prisme générationnel et le prisme genré. Le parcours scolaire des sœurs ainé·es diffère de celui des cadettes, de même que celui des frères diffère de celui des sœurs.

Alors que les ainées réussissent dans la voie générale et supérieure, les cadettes empruntent la voie technologique rejouant ainsi entre générations de sœurs la théorie du « grand partage » d’Ugo Palheta entre les « élu·es » de l’enseignement général et les « réprouvé·es » de l’enseignement technologique. Alors que malgré tout, quelle que soit leur génération, les filles trouvent une stabilité et un certain épanouissement professionnel, les garçons sont tous victimes d’une forme de « relégation scolaire » qui induit des carrières professionnelles bien plus erratiques. Ces entretiens mettent au jour cette évolution du rapport et du regard sur l’École qui a su propulser les ainées vers la réussite tandis qu’elle a été impuissante à compenser les systèmes de pressions sociétales qui ont secoué les garçons. Garçons par ailleurs davantage subordonnés aux injonctions virilistes du quartier. Face aux sirènes de l’extérieur, Samira et Leïla, les deux ainées, ont toujours su être un extraordinaire garde-fou intellectuel, politique, financier pour l’ensemble de la famille, illustrant parfaitement ces formes de solidarité matérielle de l’entourage que Robert Castel nomme « protection rapprochée ». La considération portée aux études par les parents, certes moins ostensible, a également joué un rôle : « Travailler avec le stylo ! », tel était le mot d’ordre du père.

Du constat au changement ?

Le livre invite donc à réfléchir à une école de l’inclusion et de la mixité sociale. Là où elle réussissait partiellement à changer la donne dans les années 70 et 80 comme en témoignent les parcours de Samira et Leïla, elle y échoue en partie lors des décennies suivantes comme le montrent ceux des trois frères. Le constat est indéniable, même si l’École et ses logiques de cartes scolaires de plus en plus endogames ne saurait être tenue de façon accommodante pour seule responsable : toute une politique urbaine de mixité sociale est à re-penser et à re-construire pour que l’École puisse remplir son rôle. D’autant plus en zone d’éducation prioritaire.

À l’heure où les clivages et les tensions sont particulièrement exacerbées, les défis pour l’École sont plus forts que jamais.

À l’heure où le ministre de l’Éducation étrille Bourdieu et toute la sociologie de l’Éducation, la rendant en partie responsable de l’existence des inégalités, on ne saurait que vivement lui recommander une telle lecture. Salutaire. Car on ne peut pas à la fois prétendre lutter contre les inégalités et balayer d’un revers de la main la discipline qui a le plus étudié et documenté ses mécanismes. Pas si ce que l’on veut, c’est un changement vers davantage de justice éducative et sociale.

Stéphane Beaud, La France des Belhoumi : Portraits de famille (1977-2017), La Découverte, 2018, 352 p., 21 €.

- Lire les 45 premières pages sur le site de l’éditeur : https://fr.calameo.com/read/0002150224e462ce7d84c

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