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Questions de classe(s)

L’école d’exception

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24 mars 2020
par le GFEN Ile-de-France, réuni en Assemblée générale singulière

– C’est une idée qui peut faire rire, mais la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté.
– Qu’est-ce que c’est l’honnêteté ? dit Rambert, d’un air soudain sérieux.
– Je ne sais pas ce qu’elle est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier.

Albert Camus, La Peste, juin 1947

Jusqu’au dernier moment, une partie de l’institution scolaire aura nié les faits : la crise sanitaire est réelle, il n’y aura donc plus d’école en France, plus d’heure de classe avec des humain.es en présence, et ce pour une durée indéterminée. Le Ministre assurait pourtant, la veille encore de l’annonce présidentielle, que les établissements scolaires resteraient ouverts. La course à la communication au sommet de l’Etat a donc fait perdre aux enseignant.es un temps précieux. C’est en quelques heures que nous dûmes imaginer les modalités d’une école d’un genre nouveau : une école à distance. Exclusivement.

Les enseignant.es, des ingénieur.es permanent.es

Conscient.e du caractère extraordinaire de la situation, chacun.e s’est mis.e au travail le plus rapidement possible. Souvent dubitatif.ve, face à des consignes variant selon les établissements, mais avec un sens certain du devoir. Car chacun.e fut, sans réelle formation, livré.e à soi-même pour trouver des solutions. Des lectures, des fiches d’activités, des révisions, des jeux éducatifs, des rédactions, des liens vers des documentaires, des conseils aux parent.es, des sujets types pour les examens, ont été inventés en l’espace d’un week-end. La créativité des enseignant.es est souvent sans limite quand il s’agit de faire réussir les élèves. Mais pendant combien de temps ? Pour la plupart d’entre-nous, les week-ends ont déjà disparu, les tâches professionnelles colonisent désormais notre quotidien et notre temps de travail n’a plus de limite. Au ministère, on étudie en toute logique la possibilité de nous faire travailler cet été, considérant que la période actuelle s’apparente à des vacances.

Le lundi 16 mars au matin, premier jour de l’école à distance, bien peu de ressources furent transmises aux élèves. Les outils numériques, que le Ministère vantait depuis des années, s’avéraient incapables de faire face à l’explosion du nombre de connexions. Pour contourner l’obstacle, beaucoup proposèrent des outils alternatifs et l’on se retrouva rapidement submergé par un nombre sidérant de solutions présentées comme « intelligentes », « fluides », « ergonomiques » - la plupart ne respectant d’ailleurs aucune règle de confidentialité. La découverte et l’appropriation de ces nouveaux outils prenaient dès lors le pas sur la seule question qui vaille : quels savoirs transmettre dans cette période exceptionnelle ? Comment les transmettre ? La « continuité pédagogique », cet engagement solennel de l’État, boitait déjà.


Une école d’exception ou d’exclusion ?

Lorsque les connexions furent à peu près possibles, on put mesurer la réalité sociale du réseau. Peu nombreux.ses furent les élèves qui répondirent présent.es : des élèves en réussite scolaire surtout, des élèves équipé.es sur le plan informatique et accompagné.es par leur(s) parent.e(s) dans leur scolarité, disposant d’espaces dédiés. La crise sanitaire révèle, au passage, un problème de l’Éducation nationale : l’enseignant.e et les familles doivent être équipé.es à leurs frais de tout l’appareillage nécessaire. Travailleur.ses et usager.ères se retrouvent ensemble dans la même obligation de puiser dans leurs ressources financières personnelles pour assurer un droit fondamental de la nation : le droit à l’éducation. On imaginerait mal le droit à la santé répondre aux mêmes règles ... La situation, si elle perdure, va, sans nul doute creuser, un peu plus encore, les inégalités entre les élèves en réussite et celleux qui ont du mal à construire le sens de l’école. Les parent.es les plus connivent.es avec les attentes de l’école s’en remettent d’ores et déjà aux nombreuses plateformes payantes en ligne pour assurer la continuité du service public d’éducation - la tragédie sanitaire est une aubaine pour de nombreuses entreprises. Le malheur des un.es...

Pour l’heure, l’école à distance annonce donc le retour, publiquement assumé, d’une école indifférente aux différences. Mais quand bien même chacun.e serait formé.e et outillé.e, quand bien même l’Etat aurait pris ses responsabilités en matière d’équipement, le problème de la « continuité pédagogique » serait-il pour autant résolu ?

Continuité pédagogique ? Mais de quoi parle-t-on

L’école est un espace-temps dans lequel des enfants différents se retrouvent pour « apprendre ensemble », comme le rappelle Philippe Meirieu. Qui peut croire que l’enseignement individualisé par écran interposé peut efficacement s’y substituer ? Nous, éducateur.rices et enseignant.es membres du Groupe Français d’Éducation Nouvelle (GFEN), défendons et mettons en pratique une idée simple (mais qui n’évacue pas la complexité) : on apprend toujours pour soi, mais jamais sans les autres. Nos pratiques pédagogiques tiennent compte de l’importance de la mobilisation de chacun.e. Cette mobilisation - qui ne va jamais de soi, même pour celleux qui réussissent - nous en sommes tous capables. Elle ne peut se réaliser que lorsque les dimensions individuelles, personnelles et subjectives rencontrent la dimension collective, lorsque le sujet rencontre le groupe, lorsque l’individu rencontre la société. Dans la coopération bien sûr, mais aussi dans la confrontation et la contradiction.

C’est pourquoi nous faisons le pari de « recréer » en groupe les textes au programme. C’est pourquoi nos travaux de groupe commencent toujours par un travail individuel. C’est pourquoi le « texte à trous » passe par des conflits socio-cognitifs au sein de petits groupes, puis du grand groupe. C’est pourquoi « la lecture silencieuse avec questions préalables » fait appel aux représentations des élèves pour les mettre à l’épreuve (scientifique) du réel, les déconstruire pour les reconstruire et les laisser en recherche au sein de débats. C’est pourquoi retirer les questions (de l’enseignant.e) pour que les élèves puissent s’en poser est souvent nécessaire. C’est pourquoi nous inventons des ateliers d’écriture et d’arts plastiques dans lesquels les élèves conçoivent et produisent des objets, des idées et des textes ensemble. Autant de pratiques que nous diffusons régulièrement dans nos stages et nos publications. Tout ceci est impossible, interdit, confisqué lorsque nous restons entre nous, qui plus est confiné.es derrière nos écrans.

La relation professeur.e-élèves et les relations élèves-élèves ne prennent sens que dans le groupe classe, qu’au sein du groupe établissement regroupant toute la communauté éducative. Nos démarches sont donc issues d’un long travail entremêlant collectif et individuel, héritières d’une longue réflexion théorique et pratique. Aujourd’hui, même confiné.es, nous persévérons à nous mettre en recherche pour trouver des pratiques qui correspondent à nos valeurs - la tâche n’est pas aisée - car nous n’abandonnerons l’école ni aux avocat.es de l’individualisme, ni aux responsables de sa décomposition, ni aux détaillant.es de solutions factices.

Le fantasme de la technique : quand la télé-école menace de devenir la norme

La période que nous traversons est, certes, exceptionnelle. Nous n’avons ni l’intention, ni la légitimité de remettre en question les mesures recommandées par l’Organisation Mondiale de la Santé, ni celles des chercheur.ses en épidémiologie. Ces lignes sont le fruit de la fréquentation longue et assidue, souvent jalonnée d’obstacles, d’enseignantes et d’enseignants, d’élèves, qui se lancent dans les démarches que nous concevons, transmettons, réinvestissons et recréons jour après jour, utilisant le numérique et les ordinateurs sans jamais croire qu’ils peuvent remplacer un tant soit peu un véritable cours : avec des humain.es en présence.

Dans les semaines à venir, les militant.es du GFEN inventeront et proposeront de nouveaux outils, de nouvelles démarches afin que la prétendue « continuité pédagogique » ne provoque pas une rupture historique, en créant l’illusion d’une école possible sans classe, d’un apprentissage sans l’autre, d’une éducation sans société.

Lire le texte sur le site du GFEN

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