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Questions de classe(s)

Interview - L’envers de Flins : une féministe révolutionnaire à l’atelier de Fabienne Lauret

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À l’occasion de la parution de L’envers de Flins : une féministe révolutionnaire à l’atelier , nous avons rencontré son auteure, Fabienne Lauret, établie à l’usine, pour un entretien inédit.

Le 3 mai 1972, Fabienne Lauret est embauchée à l’atelier couture de Renault-Flins. Issue de la génération de Mai 68, membre du groupe Révolution !, elle est une établie, comme on appelle ces jeunes militant·es qui entraient en usine pour changer le monde. Elle y restera plus de trente-six ans.
Loin des clichés habituels, elle nous raconte la condition ouvrière moderne, la souffrance au travail, l’exploitation quotidienne.
Féministe, elle est plus particulièrement sensible à la condition des ouvrières et au sexisme dont elles sont victimes, tant de la part de leurs collègues ouvriers que de la direction patronale. La bataille qu’elle mène avec détermination est longue, rude et exige une infinie patience. [...] L’Envers de Flins, parcours de vie, parcours de lutte, est aussi le témoignage vivant et fort d’une féministe ouvrière qui n’a jamais renoncé à transformer le monde. (présentation de l’éditeur)

Questions de classe(s) – Peux-tu nous dire comment t’es venue l’idée de ce livre ? Comment l’as-tu rédigé, en pensant à quel.le.s lecteurs et lectrices ?

Fabienne Lauret – C’est parti de l’article que j’avais écrit pour le numéro spécial de la revue Les Temps Modernes de juillet-octobre 2015 sur « Ouvriers volontaires, les années 68, l’établissement en usine ». Ce texte a intéressé et j’ai été contactée par les éditions Syllepse pour un projet de livre. De fait, les 14 pages de l’article m’avaient semblé insuffisantes pour raconter plus de 40 ans d’engagement. Mais je n’aurais jamais imaginé arriver à en écrire près de 300 !

J’ai rédigé à partir de ma mémoire sur les événements clefs, de quelques archives et notes que j’avais conservées. Pour les grèves surtout, j’ai consulté les archives de l’institut d’Histoire Renault largement enrichies par Daniel Richter dirigeant de la CFDT Renault Flins, ainsi que ses tomes sur « la révolte des ouvriers de l’automobile » ( années 70-80). J’ai aussi interrogé des acteurs et actrices, ami.es, miltitant.es ou pas, lors de cette période. Il y a d’ailleurs quelques portraits dans le livre.

J’ai pensé à la fois aux lecteurs et lectrices potentiel.le.s.les de l’usine et de la région, mais aussi aux nombreuses personnes qui avaient vécu de façon plus ou moins engagée cette période de l’après 68 jusqu’aux années 2000. Mais j’ai évidemment voulu parler aux générations suivantes – dont celle de mon fils qui a 28 ans – sensibles aux questions sociales et écologiques et qui ne se sentent pas en accord avec le monde qui nous entoure. J’avais vraiment envie de transmettre cette page d’histoire locale qui trouve sa place dans l’histoire plus large.

Au fil des rencontres autour du livre, je me rends compte que ça touche beaucoup plus largement qu’un public engagé. Cela fait écho à leur famille, leurs souvenirs d’enfance, tout en faisant découvrir la richesse et l’intérêt d’un milieu qu’on leur a tellement décrit comme fini et dépassé.

Q2C – Tu évoques, dans l’introduction, les 50 ans de Mai 68. Pour toi, c’est le point de départ. Ton livre nous raconte aussi « l’envers » d’un certain discours sur 68 et ses suites. Il contredit l’image véhiculée de soixante-huitards opportunistes, s’installant au pouvoir, passant « du col Mao au Rotary »… Tu nous rappelles fort opportunément que tous n’ont pas pu, ni même voulu, se renier.

F. L. – Oui c’est tout à fait ça. J’espère qu’enfin – et ça semble bien parti ! – ce cinquantenaire va être l’occasion de remettre les choses à l’endroit sur la réalité du plus important mouvement social et de la jeunesse, en France au cours du XXe siècle. Un mouvement populaire essentiel qui a bousculé la société en profondeur et redonné l’espoir à des millions de gens. Un mouvement ne se réduit pas à ses dirigeants médiatisés et c’est heureux ! De fait, ceux qui ont tourné leur veste et sont rentrés dans le rang en rejoignant plus ou moins la vague néolibérale des années 80-90, sont minoritaires. Cela arrangerait bien les possédants et les gouvernants de faire croire le contraire, car en 68 ils ont eu la peur de leur vie pour leur pouvoir (économique, politique, culturel) et ils craignent toujours que ça recommence. À ce niveau, ils ont raison d’avoir peur !

Q2C – Féministe et révolutionnaire, ces deux combats sont indissociables, et on les croise quasiment à chaque page de ton ouvrage. Là encore, cela va à l’encontre d’une certaine image du féminisme qui écarte sa dimension sociale. Peux-tu nous dire ce qu’était le féminisme dans le quotidien de l’usine et en quoi ses luttes ont été émancipatrices pour la classe ouvrière ?

F. L. – Si 1968 a changé ma vie, la découverte du féminisme tout autant ! Là aussi, la déformation du mouvement féministe, en voulant faire croire que ce serait des questions de bourgeoises ou privilégiées, est un contre-feu de ceux que le féminisme remet en cause à savoir le pouvoir de domination patriarcal bien plus ancré et millénaire que l’exploitation capitaliste. Et comme tout mouvement, le féminisme est pluriel, évolutif et incontournable. Il y a toujours eu un courant dit « lutte de classes » dans le féminisme et c’est celui auquel je me suis référée depuis le début, même s’il y a des questions importantes soulevées par d’autres composantes.

Dès le début, quand on est femme, de surcroît féministe, dans une usine d’hommes – puisqu’il n’y a toujours que 10 % de femmes dans l’automobile –, on sent de suite le poids du machisme : de mon atelier de couture dénommé « le parc à moules » en passant par les sifflements quand une femme passe dans les ateliers, les réflexions et blagues graveleuses, jusqu’au cas de harcèlement sexuels, la panoplie est lourde ! Mais c’est aussi la façon dont les syndicats se comportent en reproduisant les traditions les plus réactionnaires maintenant les femmes dans leur rôle attribué de ménagères et mères avant tout : que penser de la CGT de l’époque qui pour la fête des mères offrait (en 1972) un tablier de cuisine aux femmes ou un autre comme FO qui distribue des calendriers de femmes nues au nouvel an et qui fait venir des chippendale pour la fête des mères dans les années 2000. Que dire de la CFDT aujourd’hui qui encore, dévoie le 8 mars journée internationale de luttes pour les droits des femmes, en « fête de la femme » et organise un salon commercial de babioles et offre un bijou ! On est loin de l’Espagne avec ses 5 millions de grévistes et manifestant.e.s et même de l’appel syndical national en France pour cette journée

À l’usine, être féministe ça voulait surtout dire écouter les femmes, comprendre leur vécu particulier au travail, le poids de la double journée par exemple avec les tâches ménagères et les soins aux enfants. Au début des années 70, c’était les aider quand il y avait des questions d’avortements, de violences conjugales ou de harcèlement. Mais aussi déjà revendiquer par exemple que les jours pour enfants malades soient attribués aussi aux pères ou que les charges de travail ne provoquent pas de fausses couches.
Les luttes féministes sont émancipatrices, car elles ont mis à jour que le privé est politique, que ce qui était désigné comme « faits divers » sont des faits de société à combattre (notamment les violences machistes, la maîtrise de son corps et de la conception). La division sexiste du travail, le machisme, comme le racisme, est une division supplémentaire dans la classe ouvrière et ne peut que nuire à l’unité. Dans ces conditions les femmes doivent prendre leur sort en main parce que la domination masculine ne disparaîtra pas d’un coup de baguette magique avec l’exploitation capitaliste. Cela nécessite un bouleversement fondamental de la société, de l’éducation, des rapports entre sexes… les hommes eux-mêmes seront libérés de ce rôle étouffant de dominateurs qu’on leur assigne dès le plus jeune âge, c’est pourquoi leur engagement féministe est nécessaire et est bénéfique à l’humanité entière.

Q2C – À Flins, tu rejoins la section CFDT. Le lecteur et la lectrice de 2018 seront peut-être un peu surpris.e.s de ce choix et de cette adhésion jusqu’à la fin. Peux-tu nous parler de ce choix syndical ?

F. L. – Dans les années 70, et notamment à Renault Flins (jusqu’au début des années 2000), la CFDT était très à gauche, très combative et marquée par l’idéologie autogestionnaire. Notre organisation [Révolution !, groupe auquel appartenait Fabienne lorsqu’elle a décidé de s’établir à l’usine, Ndlr] avait le choix d’adhérer aux syndicats « lutte de classes » et à Flins c’était la CGT et la CFDT. Dans mon atelier, la CFDT est venue la première me proposer un mandat après ma participation remarquée (car seule gréviste de la couture) à la grève de 1973. Finalement, cela m’a permis de construire une unité syndicale sur l’atelier et de permettre la réussite d’une belle grève des ouvrières contre les rendements en mai 1980. La CFDT Renault Flins a été longtemps oppositionnelle sur des positions combatives à la confédération et elle a basculé vers le recentrage libéral actuel après 2010. Il faut remarquer que lors des mobilisations contre les lois travail, le seul syndicat CFDT présent était l’UPSM (Union parisienne des syndicats de la métallurgie) dont fait partie la section CFDT Flins… Depuis mon départ à la retraite en 2008, je suis membre de Solidaires qui pour moi a repris une partie de l’héritage positif de la CFDT autogestionnaire des années 70.

Q2C – Il y a une tradition d’écrivains établis (moins d’écrivaines), comment l’expliques-tu ? Pourquoi ce besoin de dire et d’écrire l’usine et les combats sociaux ? En quoi l’expérience ouvrière, syndicale, politique serait-elle aussi, selon toi, une école d’écriture ?

F. L. – Je suppose que lorsqu’on est engagé, on a envie de partager, de transmettre, de décortiquer l’exploitation et les oppressions pour mieux les comprendre et les combattre. On a besoin aussi d’analyser les victoires et les défaites, parce que bien qu’on nous serine sa soi-disant disparition, on sait que la classe travailleuse est toujours un moteur essentiel de l’histoire sociale. Et qui de mieux que les premier.es placé.es, acteurs et actrices de cette condition et cette histoire, pour la raconter, pour décrire ce que nous vivons dans notre chair, notre mental aussi. Pour mieux la changer, un jour !
C’est vrai qu’il y a moins de femmes visibles, du fait de leur oppression spécifique, parce qu’aussi leur parole a été trop longtemps inécoutée, délégitimée, dénigrée, oubliée…
Mais il faut du temps, de la disponibilité, pour prendre du recul et poser les mots sur le papier, traduire ses ressentis, ses réflexions, en phrases et raisonnements construits.
C’est bien autre chose que d’écrire des tracts ou des articles qui font néanmoins partie de cette école d’écriture particulière, lorsque le langage utilisé n’est pas trop formaté et encadré. Certains écrivains ouvriers ont écrit des journaux intimes au quotidien ou presque, et ont pu s’en servir pour des livres. Je regrette un peu de ne pas l’avoir fait à l’époque (sauf en partie pendant la modernisation de l’atelier couture). J’ai mis plus d’un an pour l’écriture en elle-même de ce livre, j’ai connu l’angoisse de la page blanche, parfois pendant des semaines, j’ai revécu des moments assez douloureux mais aussi des joyeux et enthousiasmants. Mais je n’aurai pas pu faire tout cela sans le soutien moral et matériel de mon compagnon qui a assuré l’intendance au quotidien (et continue pendant la tournée pour la promo du livre) !
Aujourd’hui, je participe à un atelier d’écriture localement, animé par la Cie de théâtre Sans la nommer, sur la question des usines et par la méthode d’échanges épistolaires, ça me plaît beaucoup. Comme quoi, une fois qu’on y a goûté !

Propos recueillis par Grégory Chambat pour Questions de classe(s)

L’envers de Flins : une féministe révolutionnaire à l’atelier, Fabienne Lauret, Syllepse, 2018.

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