mercredi, 17 octobre 2018|

19 visiteurs en ce moment

 
Questions de classe(s)

Histoire sociale d’un prof qui déraille, entretien avec Maxime Mariette

Version imprimable de cet article Version imprimable Enregistrer au format PDF   1 commentaire(s)

Entretien avec Maxime Mariette, animateur en éducation populaire qui propose la conférence gesticulée "Histoire sociale d’un prof qui déraille".

Questions de classes - Peux-tu te présenter et nous parler de ta conférence gesticulée Transclass express, histoire d’un prof qui déraille ?

Maxime Mariette - Je m’appelle Maxime Mariette, et je suis aujourd’hui animateur en éducation populaire. Cela veut dire que je crée des dispositifs et des outils d’intelligence collective qui permettent aux gens de réinvestir les différents lieux stratégiques de la société comme l’organisation du travail, l’éducation, la production de la culture ou l’économie politique.
La conférence gesticulée fait partie de cette boite à outil. Parce qu’une conférence gesticulée trouve sa légitimité dans le savoir chaud que nous détenons, c’est-à-dire, ce que nous vivons en première personne. Mon savoir chaud à moi, ce sont mes différentes expériences du milieu scolaire.
Et dans ma conf’ je me pose une question : Comment un cancre peut-il devenir professeur ? Comment une victime peut-elle devenir bourreau ? Alors je vais aller et venir dans mes souvenirs d’élève et de professeur pour comprendre ce qu’il s’est passé et ce qu’il se passe pour tous les cancres aujourd’hui. Ça me permet de parler de la reproduction sociale à l’œuvre à l’école, et de sa suite dans le supérieur, à travers la mise en place de sélections anti-cultures populaires. Anti-pauvres, disons-le. Je parle aussi de l’importance de notre milieu d’origine dans nos choix. En gros je bute le mythe de la liberté individuelle et ce qui justifie la morale méritocratique. Le fameux « quand on veut, on peut », qui est une vraie saleté morale.
Bon ça fait un peu relou en le disant comme ça, mais c’est marrant aussi ! Ma conf’ c’est aussi un hommage à la culture populaire du One Man Show. Je reprends quelques sketchs célèbre (ou pas…) qui ont un lien avec mes récits. Car c’est important de se détendre aussi !

QdC - Tu évoques les structures sociales et la manière dont elles gèrent nos désirs. Mais ton parcours atypique nous montre qu’il est possible d’échapper à ses structures. Tu dis toi-même pendant la conférence que tu es fils d’ouvriers, mais que tu es devenus professeur de philosophie. Comment l’expliques-tu ?

MM - C’est la question centrale, car c’est avec le récit de ces parcours atypiques comme le mien, de ces fameux, et soi-disants, self made men que beaucoup justifient la morale culpabilisatrice du mérite : « Ils y sont arrivés, eux, alors si toi t’y arrives pas, c’est que t’es un fainéant, une merde ! »
Ce que je veux montrer, c’est que même ce petit pourcentage de personnes qui arrive à s’extirper de leur milieu d’origine, même eux sont également pris par des déterminations sociales et affectives qui les poussent à sortir et à aller à la rencontre d’une autre classe sociale. Le libre arbitre est une illusion, il est, comme l’affirme Frédéric Lordon, et Spinoza avant lui, une illusion qui vient de l’ignorance des véritables causes qui nous déterminent. Il comble les trous.
Et malheureusement, aujourd’hui il est devenu une arme du néolibéralisme qui culpabilise ceux qui n’arrivent pas à entrer dans le moule scolaire petit-bourgeois, ceux qui se sentent étrangers à la culture que valorise l’école – les fameux classiques. Et de l’autre côté, cette méritocratie légitime la domination des classes dominantes, les riches. Alors que ceux-là n’ont aucun mérite sinon d’être né dans une classe sociale qui mène la danse idéologique, économique et culturelle depuis 1794.
Lutter, ça passe alors aussi par la compréhension de ces jeux de pouvoir, ces rapports de forces qui produisent ce sentiment d’illégitimité à prendre la parole ou à être fiere de sa culture. C’est d’ailleurs ce que la conférence gesticulée rend possible : prendre la parole en tant que dominé.e.

QdC - Tu as quitté l’Éducation Nationale pour t’investir et vivre dans un autre cadre, celui de l’éducation populaire. Peux-tu nous parler de ce choix ?  

MM - C’est un choix qui a émergé peu à peu durant l’écriture de ma conf’. Écrire une conférence gesticulée c’est toujours un événement hyper viscéral. Le but, c’est de faire sortir sur scène des choses qui te mettent en rogne complet, et de le faire raisonner politiquement ! Pour trouver l’objet de ta conf’, c’est facile, demande à tes potes.
Moi, mes potes, je les soulais avec l’organisation de l’école, le dressage des comportements par les différentes réglementations, la valorisation de la culture bourgeoise, la maltraitance des élèves qui n’ont pas la « bonne » culture, mais aussi le contrôle par les compétences idéologiques et tout ce qui fait que l’école s’est construite comme une usine de fabrication des serviteurs du système capitaliste.
Petit à petit en lisant, en interprétant politiquement ma trajectoire, je me suis rendu compte du rôle véritable du professeur : faire du tri social, du contrôle culturel et de la soumission disciplinaire (le reste c’est de l’enrobage). Une fois ma conférence terminée, il me fallait faire un choix : continuer à collaborer dans l’Éducation Nationale ou assumer mon engagement. J’ai fait mon choix. J’ai quitté l’enseignement pour le désenseignement, l’organisation du savoir qui favorise l’émancipation et non la soumission à la hiérarchie.
Et il y a d’autres raisons, mais je ne vais quand même pas spoiler toute la conf’ !

QdC - Tu interviens en ce moment dans des universités bloquées ou en grève. Quelle est ta démarche ? Comment peut-on te faire intervenir sur des lieux de luttes ?

MM - Il se passe quelque chose cette année. Je ne sais pas si cela aboutira à un changement concret, ou si ce n’est qu’une autre étape. La révolution n’arrive pas avec un cri, elle est la conséquence de tout un ensemble de cris multiples qui se succèdent et se rejoignent. Tout ce qu’on peut faire c’est lutter comme on le peut pour donner de la porter à nous voix.
J’ai une conférence qui parle de la sélection à l’université, et du statut du cheminot, alors je vais jouer, gratuitement bien sûr, dans les lieux de lutte. La conférence gesticulée est là pour créer du sentiment de légitimité et de la cohésion chez les dominé.es. Elle a donc logiquement sa place dans les universités en lutte.
Ce qu’il faut savoir c’est qu’il se passe quelque chose de magnifique dans ces blocages universitaires. Les universités ne font pas que poser des poubelles devant des portes. Ils organisent des conférences, des interventions, des cours. Ils s’autogèrent et produisent de véritables lieux de culture. C’est-à-dire des lieux ou ce sont les gens qui fabriquent la culture pour lutter contre les dominations. Les universités revêtent enfin ce qu’elles doivent être : des lieux démocratiques. Ça rappelle l’université autogéré de Vincennes des années 70.
Ainsi des commissions se sont créés au sein des universités bloquées et ce sont ces commissions qui m’invitent ou que je contacte pour venir jouer.

QdC - Comment on fait pour écrire une conférence gesticulée ?

MM - C’est simple ! On s’inscrit à une formation « Montaconf’ ». Il y a différentes structures qui en organisent en France. Par exemple, la structure lyonnaise d’éducation populaire SIMBIOSO, dans laquelle je travaille, en organise une en Novembre. N’hésitez pas à prendre contact. La révolution, c’est quand tout le monde aura fait sa conférence gesticulée !

Propos recueillis par François Spinner

Informations à propos de la conférence gesticulée de Maxime.

Site internet : https://maximemariette.wixsite.com/gesticulant

Page facebook : https://www.facebook.com/conferenciergesticulant/

Extraits vidéos : https://www.facebook.com/conferenciergesticulant/videos/1785782025063095/

Contact : maximemariette[@]gmail.com

Pour se lancer dans l’écriture d’une conférence gesticulée : https://simbioso.com/index.php/besoin-de-formation/montaconf/

1 Message

  • Dans les universités occupées y a que de la culture à l’attention des petits-bourges qui les occupent. Jamais vu des ouvriers ou des galériens des quartiers venir assister à une conférence ou une diffusion passée à la fac (alors que ces facs sont à 100 mètres de cités). Elles servent juste à apprendre aux militants étudiants issus de la petite-bourgeoisie ce que vit le prolétariat qu’ils croisent peu alors qu’ils prétendent lutter en son nom.
    Et quand bien même ils viendraient, c’est juste en tant que spectateurs. Ce sont des intellectuels qui parlent, des gens qui écoutent, pour aboutir à quoi de concret ?

    repondre message

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Se connecter
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

 
À propos de Questions de classe(s)
Questions de classe(s) Lire, écrire... lutter Acteurs de l’éducation : parents, travailleurs, chercheurs, issus de différents horizons associatifs, pédagogiques, syndicaux, etc., nous pensons que la question scolaire est une question politique. Notre pari est de proposer un espace (...)
En savoir plus »
Fils de nouvelles RSS

Lettre d’info n° 13 / février 2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

Livres jeunesse hiver 2012-2013[tiré de N’Autre école le 17 mars 2013]

0 | 2 | 4 | 6 | 8 | 10 | 12 | 14 | 16 | ... | 1392