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Questions de classe(s)

Enseignement : la souffrance éthique au travail

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L’état de l’Ecole ces dernières années, les réformes politiques mises en place, le manque de confiance des gouvernements successifs (parfois aussi des médias et des parents) et le manque de reconnaissance (salariale mais pas que), le fait que l’Ecole ne soutient plus les enfants qui en ont le plus besoin, que l’administration ne soutient que rarement les enseignants, que le rendement et l’administratif deviennent le plus important, et tellement d’autres réalités, font qu’il existe un conflit entre l’institution et les valeurs, l’éthique et la morale que portent les enseignants à leur fonction.

A la rentrée scolaire de 2013, un enseignant d’un lycée de Marseille a mis fin à ses jours. Cet enseignant, comme beaucoup d’autres, se faisait une haute opinion de son métier et de sa mission. Collaborer à un système devenu absurde lui était insupportable. Son suicide a été reconnu comme directement lié aux conditions de travail et considéré par l’Education Nationale comme un « accident de service ».

Le suicide de Christine Renon, directrice d’école à Saint Denis, en septembre 2019, a marqué les esprits. Le lieu de l’acte et le courrier de Christine pointaient clairement les responsabilités de l’Education nationale. Si la responsabilité de l’administration a par la suite été reconnue, beaucoup d’enseignants garderont tout de même en mémoire le mépris de l’institution qui dans les jours suivants sa mort, n’a donné aucun signe de compréhension et n’a même pas pris la peine de la nommer.

Elle s’appelait Christine Renon.

Alors, quel est ce conflit entre l’institution et les valeurs des employés ?

Au début des années 1980 aux États-Unis, Andrew Jameton éclaire la notion de « détresse morale » : « La détresse morale apparaît quand on connaît la bonne action à poser ou la bonne chose à faire, mais que des obstacles, contraintes institutionnelles ou organisationnelles empêchent d’agir en ce sens. »

En France, Christophe Dejours (1998), introduit la notion de « souffrance éthique » : « la souffrance qui résulte non pas d’un mal subi par le sujet, mais [comme] celle qu’il peut éprouver de commettre, du fait de son travail, des actes qu’il réprouve moralement ».

Les années 80 marquent le début de la course à la performance financière et au profit dans les entreprises. Leur mode de gestion manageriale se retrouve actuellement dans l’école :

Les chefs d’établissement sont formés au management, en maitrisent les ficelles et en utilisent le vocabulaire ; au lieu d’augmentation salariale, on saupoudre des primes, on parle de plus en plus de rentabilité (temps de présence devant élèves, refusant les temps de concertation et de formation en équipes au profit de formation insipides sur internet en dehors du temps de travail), régulièrement revient dans les débats sur l’école l’idée du salaire au mérite selon les résultats des élèves (c’est déjà le cas dans les primes des chefs d’établissement en fonction des mentions obtenues au bac).

Le rapport de 2012 du gouvernement sur les pathologies psychiques liste trois types de pathologies susceptibles d’être prises en compte : la dépression, l’anxiété et les états de stress post-traumatiques. Le burn-out n’en fait pas partie et heureusement, car il sous-entend que le problème viendrait de l’employé, qui serait trop faible pour supporter les enjeux du travail, ce qui ne remet pas uniquement ses compétences professionnelles en question mais bien évidemment toute sa personne et le laisse porter l’unique part de responsabilités.

Or, la souffrance éthique est bien différente, le mal-être de l’employé/ du professeur vient du fait de devoir renier ses valeurs dans son travail et il est rare de pouvoir passer outre et faire objection de conscience. Un des rares exemples est celui d’un employé de Véolia, licencié en 2013 (acté en 2015) pour avoir refusé de couper l’eau aux familles les plus démunies. Son acte aura permis la création de la loi Brottes (interdiction de couper l’eau, recouvrement d’impayés) mais lui y a perdu son travail.

Les métiers de l’enseignement impliquent des valeurs et non pas la recherche de profits, ce qui les expose selon les chercheurs d’avantage au risque de souffrance éthique.

Combien d’enseignants sont touchés et portent en eux les difficultés de leurs élèves ? Enfants sans toit, sans petit déjeuner, avec pour seul vrai repas de la journée celui de la cantine par exemple. Le collectif “Jamais sans Toit” se bat dans les écoles de Lyon pour ne pas laisser ces enfants à la rue, sans aucun soutien de leur administration (e). Outre l’épuisement physique et moral de ces enseignants, existe aussi la crainte d’une sanction administrative. Pendant ce temps, le recteur de l’académie de Rennes (f) demande par courrier aux proviseurs de lui signaler les lycéens sans papiers afin de leur interdire l’accès aux ateliers et aux stages. Le même recteur veut aussi imposer une obligation de vérifier le droit au séjour avant l’ inscription scolaire. Il s’agit donc de pousser les fonctionnaires de l’Etat à la délation. Quel rappel des années sombres !

Ces cas sont relativement extrêmes sans être isolés, et touchent un certain nombre d’enseignants.

Mais actuellement une partie bien plus élevée des enseignants que d’habitude est touchée par la souffrance éthique de par la dégradation nationale des conditions de travail. Le manque de moyens et la réforme purement politique du baccalauréat en sont un exemple frappant en cette année de réforme des retraites qui vient ajouter à la tension ambiante.

Cette réforme du lycée ne fait pas sens chez les enseignants qui doivent l’appliquer aveuglément, sans formations, en cherchant depuis des mois eux-mêmes grâce aux réseaux de collègues sur le net les programmes, les objectifs, les modalités d’évaluation etc (les dits-programmes et modalités d’évaluation changeant en cours d’année ...)

Les enseignants voient bien que le but n’est pas d’aider les élèves, que leurs enseignements perdent leur sens, qu’il ne s’agit plus d’éveiller l’esprit des citoyens de demain, mais de faire des économies, de créer un bac local qui pénalisera toujours les mêmes parties de la population, de faire clairement du bourrage de crâne dans les cours. Non seulement tout cela va à l’encontre de l’éthique des professeurs mais de plus, la précipitation de la réforme les met en situation d’épuisement professionnel physique et moral par surtravail. (h)

On entend depuis la rentrée de septembre dans les discussions entre enseignants des phrases inimaginables il y a quelques années : “ Il faut se dire que ce n’est qu’un job”, “Moi je tiens grâce aux élèves”, “Je réfléchis à une reconversion”.

La situation de ce mois de janvier 2020 empire et devient tout simplement hallucinante, les quelques exemples ci-après ne sont qu’une infime partie de ce que vivent les enseignants actuellement :

* Au lycée de Seyssinet-Pariset (Isère) lors des manifestations des élèves contre les E3C sont intervenus des policiers cagoulés et sur-armés, qui sont entrés à l’intérieur même du lycée.

* A Montbrison, la proviseure a porté plainte contre les enseignants qui ont retenus quelques heures les copies.

* Le ministre de l’Education se targue que 99,9% des enseignants seraient pour la réforme, déclenchant le #jesuis0,1%. Il dévoile dans le même temps le projet de reconnaissance faciale à l’entrée des établissements (i). Ce qui, quelques mois après l’obligation d’afficher la Marseillaise dans toutes les salles de classe, montre à quel point le ministre est déconnecté des réalités du métier et l’image qu’il se fait de l’Ecole.

* Le recteur de l’académie d’Aix-Marseille envoie aux proviseurs (j) un courrier dans lequel il considère le droit de grève comme un acte de rébellion incompatible avec le statut de fonctionnaire et menace de sanctions disciplinaires et pénales les enseignants qu’il présente comme de la mauvaise graine avec laquelle il faut être pédagogue mais ferme (la-dite fermeté étant pour lui “le sel de toute pédagogie”).

* Un proviseur des Yvelines, voyant les enseignants se mettre en grève, les élèves et les parents se réunir contre les E3C, envoie un mail à l’équipe pédagogique de l’établissement, dans lequel il se présente comme “un homme de parole, sincère et infiniment loyal. Et nous sommes tous des êtres sensibles.” , il en appelle “à [votre] la lucidité, à [votre] l’éthique professionnelle, à [votre] l’engagement éducatif (...)” des enseignants de l’établissement. Bref le message est clair : Taisez-vous et obéissez aux ordres.

Et c’est bien là que le bât blesse : Après avoir vu ce qu’est l’éthique au début de cet article ainsi que les conflits de valeurs entre l’éthique des enseignants et les contraintes institutionnelles, après avoir vu que le choc des deux conduit à une détresse morale des enseignants, voici qu’on en appelle à notre “éthique professionnelle”, terme cher au management.

Mais justement, la définition de l’éthique professionnelle en management, telle que définie par Jean-Jacques Nillès (k) peut être mêlée à son corolaire dans l’enseignement ( pas Erick Prairat) (l) et est la suivante :

Chaque individu ayant ses propres valeurs morales et son éthique, il doit dans une structure professionnelle les transformer en éthique de la responsabilité, en accord avec les valeurs et l’éthique de sa profession/ de son employeur/ donc de l’Etat dans le cas présent.

Il s’agit donc de faire des compromis, normalement entre les 2 parties. Mais employeur et employé n’étant pas sur un pied d’égalité, c’est l’employé qui fera les compromis, c’est ce que l’on nomme la déontologie.

Or il semble selon les mêmes chercheurs que la déontologie ait ses limites.

Prenons l’exemple purement fictif d’une entreprise de construction automobile qui aurait connaissance d’un défaut de fabrication sur une série de véhicules, menant à des accidents graves et qui ferait le choix de demander à ses employés de ne pas rappeler les véhicules concernés afin de ne pas nuire à l’image de la marque. L’éthique personnelle , donc les valeurs et la morale des employés prendrait le dessus sur l’ordre donné et ceux-ci refuseraient d’obéir.

Il semble donc que les enseignants ont eux-aussi une déontologie, mais qu’en terme de compromis, ils ne puissent plus répondre aux attentes du Ministère. Qui parmi nous a envoyé au recteur de l’académie de Rennes la liste de ses élèves sans papiers ?

Dans un métier dévalorisé en terme d’image et de salaire, que de moins en moins d’étudiants veulent exercer, dans lequel il n’existe PAS de contrat de travail et où régulièrement l’enseignant a mauvaise conscience pour l’avancée de ses élèves et accepte le travail gratuit, il va être compliqué de continuer sans aucun soutien. Le nombre de démissions des enseignants semble exploser, sans que l’Education Nationale n’accepte d’en publier les chiffres, l’Etat prévoit la réduction du nombre de fonctionnaires et la hausse des contractuels, en situation précaire et peu voire pas formés, qui seront plus malléables et mettront, par crainte du licenciement, leur éthique de côté jusqu’au jour où le conflit moral et la souffrance éthique ne leur sera plus supportable.

Rappelons pour conclure qu’un enseignant en souffrance, qui épuise son énergie dans des batailles administratives, qui n’est pas soutenu, qui perd son temps en réunionites ( “Voyez avec vos collègues et envoyez-moi un brainstorming” dixit un proviseur) ne peut pas exercer son métier premier sereinement : transmettre savoirs, compétentes, autonomie à ses élèves, se concentrer sur leurs besoins, leurs difficultés, bref, enseigner.

Aude

Professeure d’allemand

Sources :

https://journals.openedition.org/ethiquepublique/119#tocto1n1

https://www.souffrance-et-travail.com/magazine/dossiers/stress-travail-et-sante/conflits-de-valeurs-et-souffrance-au-travail/

https://travailetqualitedevie.wordpress.com/2016/04/06/souffrance-ethique-douleur-renier-ses-valeurs/

http://www.human-et-sens-conseil.fr/souffrance-ethique-suicide-reconnu-imputable-au-service/

(e)https://www.liberation.fr/france/2019/11/21/des-parents-et-des-enfants-sans-domicile-heberges-dans-des-ecoles-a-lyon_1764753

(f) Ligue des Droits de L’Homme Le Mans Janvier 2020

(g) https://iresmo.jimdofree.com/2019/10/19/conflits-de-valeurs-et-souffrance-%C3%A9thique-chez-les-enseignants/

(h) https://iresmo.jimdofree.com/2019/10/19/conflits-de-valeurs-et-souffrance-%C3%A9thique-chez-les-enseignants/

(I) France Info 24 janvier 2020

(j) https://lundi.am/Greve-des-profs-Menaces-chantage-appel-a-la-delation?fbclid=IwAR23cPoEX0mngBUq41wKBYoA-aN69IpnJXJW2UYvr3avuRgM13ezm2wwN90

(k) http://www.journaldunet.com/management/0404/040432_ethique.shtml

http://gpp.oiq.qc.ca/qu_est-ce_que_l_ethique.htm

(l) https://www.snuipp.fr/IMG/pdf/Prairat.pdf

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