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Des mots de Christine Renon aux maux du 93, un an après

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Le samedi 21 septembre 2019, Christine Renon, directrice de l’école Méhul de Pantin, se suicidait sur son lieu de travail. Elle laissait derrière elle une lettre exposant son épuisement et dénonçant les dysfonctionnement de l’institution, le manque de soutien et de moyen, les tâches administratives sans fins et absurdes. Un an après, le collectif qui porte son nom organisait une marche d’hommage.

On se retrouve au métro Quatre chemins à Pantin ; Paris est à quelques mètres, mais c’est une autre ambiance la Seine Saint-Denis, d’autres soucis. On y reviendra. Il y a des enseignant.es du département, des parents de Pantin ; on était pas mal de collègues du 19ème arrondissement voisin à avoir traversé le périph’.

Le cortège s’élance en direction de l’école Méhul. On traverse ce paysage pantinois si particulier entre les voies ferrés, le canal de l’Ourcq et la nationale 3 ; paysage de quartier populaire en pleine rénovation, de gentrification agressive sur fond de grande pauvreté.

« Travaille, fonctionne, et ferme ta gueule »

La marche est d’abord un hommage, l’anniversaire triste de « ce drame affreux », une lutte contre un oubli qui arrangerait trop les responsables. « Cette marche sert aussi à cela, obliger l’éducation nationale à se regarder en face » explique le collectif Christine Renon sur le parvis de l’école maternelle. « L’annonce de son suicide, il y a un an, a été une déflagration. Tout le poids des carences, des réformes qui s’accumulent, des pressions de la hiérarchie ainsi révélé. Si l’école tient bon, c’est que des enseignants prennent des coups ». Il faut se souvenir de la lettre laissée par Christine Renon, et dont les premiers mots sont relus : « Aujourd’hui samedi, je me suis réveillé épouvantablement fatigué, épuisé, après seulement trois semaines de rentrée. Les soucis depuis bien avant la rentrée se sont accumulé, c’est le sort de bien des directeurs malheureusement ».

« Cette marche sert aussi à cela, obliger l’éducation nationale à se regarder en face »

« Ne rien oublier, répète Gabriel, enseignant et membre du collectif Tous unis contre les violences aux Lilas. S’il ne faut pas oublier, je n’oublie surtout pas les réactions des pouvoirs publics ». « Je ne vais pas oublier les mots de Jean-Michel Blanquer : vous les journalistes, quand vous mettez de l’huile sur le feu, quand vous donnez le sentiment sans arrêt que tout est en crise, que rien ne va plus, à la fin, on crée de la nervosité qui a des conséquences. » Il n’y aurait aucun problème réel sur le terrain, juste des constructions journalistiques.

« Au niveau des écoles, on a vu aucune différence depuis l’année dernière » m’expliquent Marine et Annick, enseignantes en maternelle à Pantin. Quand je leur demande quelles sont leurs revendications, elles hésitent. « Peut-être de davantage écouter les personnes qui sont sur le terrain… Oui, on n’est jamais écouté pour rien : ni pour la construction d’une nouvelle école, ni pour les travaux. On nous demande rien, que de la paperasserie, des projets d’école... On ne nous demande même pas simplement comment on va ». « Travaille, fonctionne et ferme ta gueule » crient des manifestant.es derrière nous pendant la marche : l’ironie tragique du slogan sonne assez juste.

« Dans tous les quartiers, dans toutes les régions, un même droit à l’éducation »

Dans le cortège, un parent d’élève de l’école Méhul me déclare tout en marchant qu’il vient pour « réclamer une égalité de l’école sur tout le territoire ». Je lui demande de développer : « Il semble assez évident que les moyens alloués aux écoles sont inégalitaires, on cumule les difficultés, m’explique-t-il. Par exemple, il y a dans les collèges comme les écoles, toujours des problèmes de remplacement. On est dans des zones sinistrées en termes de moyens humains et matériels, et on cumule des difficultés scolaires évidentes. On devrait être autant voire plus doté qu’ailleurs ».

J’étais venu à la marche pour dénoncer les méthodes de management qui génèrent inefficacité et souffrance au travail et pour crier ma rage contre les chefs qui nous méprisent. J’imaginais qu’on évoquerait le travail des directrices d’école et le projet de loi concernant leur statut. Cependant, je découvre en franchissant le périph’ , une colère plus profonde face à des situations bien plus désespérée et grave que dans notre 19ème arrondissement, certes frondeur et populaire mais finalement assez choyé en termes de moyens. Si les mots de Christine Renon reste dans les têtes, ils font échos aux maux de tout un département.

"Un jeune de Seine Saint-Denis n’a pas le droit aux même conditions de vie et d’éducation qu’un jeune parisien ou d’autres territoires de cette fameuse république"

La marche débute à Quatre chemins, entre Aubervilliers où deux élèves du lycée professionnel D’Alembert sont décédés lors de rixes à l’automne 2019 et Pantin où deux enfants entre 2018 et 2019 ont aussi trouvé la mort dans des règlements de compte. La marche traverse ces « frontières invisibles » entre quartiers, que dénoncent les « Mères Combattantes », une association de Place des fêtes dans le 19ème arrondissement voisin, qui lutte contre les violences entre adolescents, qui sont venues à la manifestation pour « demander des moyens » et « soutenir les enseignants ». Le collectif Christine Renon a tissé des liens entre les enseignant.es et les parents de ces territoires meurtris.

Je demande à une des CPE du lycée professionnel d’Aubervilliers si elle voit un lien entre la violence des quartiers et la violence qu’a subie Christine Renon, elle répond : « La violence est institutionnelle. Christine Renon est décédée parce qu’elle donnait tout pour son boulot et qu’elle n’en pouvait plus. L’institution n’a donné aucune réponse à ses appels à l’aide. Pour les élèves, c’est pareil ! On a aucun moyen pour des projets, pour changer les choses. Oui, il y a un lien entre ces violences ». « Pour nous, il y a des points communs entre ces différentes formes de violence, le déni des pouvoirs publics » déclare quant à lui le Collectif Christine Renon. « On a besoin de personnes qui assument leur responsabilité » s’exclame Gabriel. « En réalité, on a obtenu un terrible silence. » Quelques minutes plus tard, une professeure du lycée professionnel d’Aubervillier explique que le CHST et l’audit sur les violences obtenus auprès du rectorat « ont fait pschitt ». « Ni résultat, ni simple compte-rendu de l’audit ». Et en cette « rentrée particulière », les résultats c’est « une nouvelle proviseur, la cinquième en six ans, pas d’infirmière scolaire, des postes encore non pourvus, du matériel informatique inutilisable (l’équivalent pour l’enseignement tertiaire d’un lycée hôtelier sans cuisine), des locaux inadaptés voire dangereux, des projets annulés faute de moyens et une réforme du lycée professionnel qui réduit encore le temps de cours pour les élèves et creuse les écarts avec les lycées généraux ». Mais cela est « partagé avec de nombreux établissements de Seine Saint-Denis et des quartiers populaires ». « Le constat est sans appel et partagé par tous. Un jeune de Seine Saint-Denis n’a pas le droit aux même conditions de vie et d’éducation qu’un jeune parisien ou d’autres territoires de cette fameuse république » rappelle-t-elle.

« Du fric, du fric, pour l’école publique »… contre les inégalités.

Forcément, et comme dans toutes les mobilisations autour de l’école, on revendique d’abord des moyens. Des postes, des locaux viables, du matériel. Au-delà de ça, on demande à la hiérarchie de l’écoute, du soutien et surtout des actes : que l’État assume ses responsabilités envers la jeunesse de la Seine Saint-Denis. Cependant, les drames qu’on traversé les collègues du territoire les ont poussé à formaliser des revendications pédagogiques et sociales qui dépassent le seul constat des manquements.

"Il existe des solutions pour une école moins excluante, plus juste et plus émancipatrice."

Depuis le parvis de l’école Méhul, Gabriel explique que d’habitude, les établissements sont reçus par le rectorat établissement par établissement, et que cela a pour effet de se laisser « déposséder de nos capacités de réflexions sur la politique éducative ». L’équipe du collège pantinois revendique ainsi « l’invention d’un psycho-social pour répondre aux défis nouveaux d’une jeunesse qui se fait mal et parfois fait mal à d’autres ». La collègue d’Aubervilliers fait remarquer à l’assistance que les violences liées aux bandes de jeunes hommes ne sont pas sans lien avec le fonctionnement de l’école. En effet, les bandes sont composés pour l’essentiel des « laissés pour compte de l’école et du salariat » (elle cite le sociologue Marwan Mohammed) qui y trouvent une forme de valorisation en dehors des institutions. « Nous refusons de participer d’avantage à la production de ces laissés pour compte. Il existe des solutions pour une école moins excluante, plus juste et plus émancipatrice ». « Pour que sa réussite ne dépendent plus du hasard, de l’orientation, de la classe, du genre ou de la race. Nous ferons front, soyez en sûr ».

3 Messages

  • Des mots de Christine Renon aux maux du 93, un an après 28 septembre 07:22, par LANDRON Michel

    Pourriez-vous donner la parole aux DDEN (Délégués Départementaux de l’Education Nationale) de Sevran qui ont participé à la mise en place et au travail d’un "Comité de Suivi des Ecoles de Sevran" avec enseignants et leurs syndicats, parents élus des conseils d’école et leurs associations, qui a rassemblé école par école les demandes précises pour permettre une vie scolaire digne pour les élèves et les personnels. 4 cahiers ("de doléance") ont été édités et les autorités ont du reconnaitre le bien fondé et la légitimité de ces demandes incontournables. Des résultats importants ont été obtenus mais savez-vous qu’une demande de radiation des DDEN de Sevran est, à cause de ce travail collectif, sur le bureau du DASEN ?

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  • Des mots de Christine Renon aux maux du 93, un an après 29 septembre 15:11, par ARZELIER Marie-Thérèse

    J’aurais aussi connu le désespoir dans l’école primaire d’Ensuès La Redonne de 1995 à 2003, sous la coupe de l’ IEN Mr Arnaud, si je n’avais pas eu derrière moi un passé pédagogique "costaud". J’ai subi intimidations, humiliations, menaces... pour la seule raison que je n’appliquais pas sa "méthode de chantier", la plus nulle parmi les nulles, mais "la Démarche Scientifique" qui amenait tous mes élèves à la réussite, et ceci depuis plus de 30 ans. L’Inspecteur d’Académie en fonction n’avait même pas voulu me recevoir. De cet épisode est né un bouquin à consulter sur "vivrelecole.com". J’appelle tous les "désespérés" du système éducatif : profs, IEN...( Et des journalistes, pourquoi pas ? ) à me rejoindre et surtout à ne pas courber l’échine devant aucun ministre même Mr Blanquer à qui j’ai écrit en pure perte. Pour maintenir les "élites" à leur poste, il faut maintenir le peuple des apprenants à leur place, la place que les décideurs leur ont assignée. Tant que les parents dont les enfants sont traités de faibles et de nuls ne se mobiliseront pas pour exiger une pédagogie digne de ce nom, les profs ne pourront RIEN !

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