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Questions de classe(s)

Court traité d’anarchisme à l’usage de J.-M. Blanquer

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« La liberté pédagogique n’a jamais été l’anarchisme pédagogique » s’est exclamé le ministre. La formule a fait mouche, reprise ad nauseam par les médias, de sorte qu’il peut récompenser ses communicateurs qui, lui soufflant le terme « anarchisme », ont bien travaillé.

Le ministre Blanquer, dans sa volonté de défendre l’ordre et de mettre au pas les enseignant-e-s, aurait pu dénoncer "l’anarchie", comme un autre avait dénoncé la "chienlit". Il a curieusement choisi, dans une de ses formules-chocs, de s’en prendre à "l’anarchisme", croyant sans doute éveiller des fantasmes de subversion. Nestor Romero (auteur de L’école des pauvres, l’école des riches) lui rappelle quelques éléments de base de la pédagogie. Voici son billet... Q2C

Mais que sait monsieur Blanquer de l’anarchisme ? Que sait-il en outre de la pédagogie ? Et que sait-il de la pédagogie libertaire ?

Sait-il que l’autonomie de l’individu, de l’enfant donc, est le fondement même de l’anarchisme ? Cette autonomie qui, de Kant affirmant impérativement que la personne, l’enfant comme personne, doit toujours être considérée comme fin et jamais comme moyen (jamais, donc comme « ressource humaine »), à Foucault et son « souci de soi », le ministre sait-il qu’elle structure toute l’histoire de l’éducation, de Socrate à Freinet.

Le ministre sait-il, en outre, que cette autonomie est posée tout au long de cette histoire comme nécessité et condition de l’épanouissement (terme honni des instructeurs, je le sais bien) de l’enfant afin de l’aider (oui l’aider !), autant que faire se peut, à découvrir ce qu’il est et ce qu’il lui plaît d’être et ainsi, selon le fameux conatus spinozien, de « persévérer dans son être », de se libérer, autant que faire se peut de tous les déterminismes jusqu’à être en mesure de « penser contre soi-même » (Sartre).

L’anarchisme, mot que je répugne à utiliser pour ne pas jouer comme le fait le ministre avec sa polysémie clinquante et effarante, la pensée libertaire, donc, n’a d’autre sens que la libération de l’individu de toutes les impositions afin de le rendre à lui-même… autant que faire se peut.

Car, monsieur Blanquer le sait-il ?, « L’enfant n’appartient ni à Dieu, ni à l’Etat, ni à sa famille mais à lui-même ». Ceci dit par Sébastien Faure, pédagogue et militant libertaire (1858-1942), synthétisant ainsi avec brio le fondement même de la pédagogie libertaire.

Sébastien Faure fonda, en 1904 à Rambouillet, l’école « La Ruche » inspirée de l’action de Paul Robin et fonctionnant non pas à la compétition mais à la solidarité, ou plutôt à l’entraide selon le concept de cet autre grand savant et pédagogue libertaire, Pierre Kropotkine.

Paul Robin, monsieur Blanquer le sait-il ?, est un pédagogue libertaire, inspecteur de l’enseignement primaire, nommé par Ferdinand Buisson… sous Jules Ferry ! Il dirige l’orphelinat de Cempuis où il met en œuvre une pédagogie, c’est-à-dire un mode de vie dans l’école, fondée sur le concept bakouninien d’instruction intégrale qui se donne comme objectif d’estomper la dichotomie entre travail manuel et travail intellectuel.

Comment ne pas citer parmi la multitude des pédagogues libertaires Francisco Ferrer Guardia et son « Escuela moderna » à laquelle participèrent Anatole France, Kropotkine, Spencer, TolstoÏ ? Ferrer, on le sait, fut exécuté le 13 octobre 1909 à la suite de la « Semaine tragique » de Barcelone.

On n’en finirait pas de relater l’histoire de la pédagogie libertaire et de son influence dans les mouvements d’Éducation nouvelle et de pédagogie active depuis Robin jusqu’à Freinet et les Lycées autogérés en passant par les écoles de Hambourg, par Korczak, et même Neill...

Mais comment ne pas citer pour finir l’immense Tolstoï, anarchiste non-violent et son école de Iasnaïa Poliana fondée en 1859 ?

Comment enfin ne pas indiquer au ministre actuel, et donc provisoire, que la pédagogie libertaire par l’activité constante de ses militants a diffusé dans l’Institution publique d’éducation des idées, des méthodes, des comportements qui constituent ce qu’elle a de meilleur, et que cette diffusion se poursuit et se poursuivra quoi qu’en aient les ministres successifs adeptes de l’autorité autoritaire, de la compétition compétitive et de l’inculcation inculquant.

Comment ne pas porter à sa connaissance cet aphorisme du très grand savant et géographe Elisée Reclus ? : « L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre »

Nestor Romero

5 Messages

  • Court traité d’anarchisme à l’usage de J.-M. Blanquer 30 avril 06:25, par Thierry FLAMMANT

    Beau rappel de Nestor Romero - au moins pour les passionnés de l’école, de ses acteurs fondamentaux et de son histoire. Aux côtés des Sébastien Faure, Paul Robin, Francisco Ferrer qui sont l’honneur de notre métier (ce qui n’empêche pas de débattre de leurs conceptions), j’ajouterais volontiers les institutrices et instituteurs syndicalistes de la Belle Epoque qui ont combattu sur deux fronts : celui de la liberté syndicale et celui de l’enseignement, et dont L’Ecole émancipée, née en 1910, fut la tribune hebdomadaire, censurée dès les premiers jours de la boucherie d’août 14. Je rappellerais également que les "hussards noirs", révoqués par les ancêtres de Blanquer pour syndicalisme révolutionnaire, se retrouvèrent, pour certains d’entre eux, dans les écoles libertaires donc "anarchistes". Et puis, pour terminer, non seulement Blanquer ne sait rien du mouvement anarchiste, mais il ne sait pas grand chose non plus des républicains qui, comme Ferdinand Buisson, firent une place de choix à des "anarchistes" tel James Guillaume dans son Dictionnaire de pédagogie. Le gouvernement bonapartiste marchand d’armes ne peut pas tout faire : gouverner l’Etat comme une multinationale et s’intéresser, même de très loin, à la culture et à l’histoire...

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  • Court traité d’anarchisme à l’usage de J.-M. Blanquer 30 avril 08:47, par Françoise Clerc

    Bien vu. Il est nécessaire de rappeler à Monsieur Blanquer que le jeu sur les peurs de l’opinion publique (l’anarchie voilà l’ennemie) a ses limites. Mais il est aussi nécessaire de rappeler que la profession a souvent elle aussi joué sur les ambiguïtés de l’expression "liberté pédagogique".

    Pour certains enseignants cette liberté équivaut à une revendication individualiste : une fois la porte de ma classe fermée, je fais ce que je veux... ou ce que je peux. Et c’est bien là la difficulté car lorsqu’on est seul, loin d’être augmentées, les marges de manœuvre sont réduites à ce qu’un individu peut assumer.

    Il me semble qu’il faut dénoncer l’organisation scolaire (une classe, un prof, une heure et dans le second degré une discipline) qui ne facilite pas la coopération et le travail collectif qui sont eux, porteurs d’une véritable liberté. De ce point de vue la mesure qui consistait à mettre un enseignant surnuméraire allait dans le bon sens. Je défends la capacité des établissements et des écoles à s’organiser et à rendre compte collectivement pour répondre aux finalités éducatives communes. Mais loin de l’autonomie que Monsieur Bloquer conçoit sur le mode managérial en vogue (où autonomie signifie débrouille-toi, tu es responsable), l’autonomie doit s’accompagner d’une réelle capacité de négociation collective avec l’institution.

    Le chantier de l’organisation des établissements et des écoles, est une priorité bien avant toutes les réformes, à la fois pour l’intérêt des enfants et pour celui de la profession. Dans un pays jacobin, où l’institution scolaire est une des plus pyramidales qui soient, on comprend qu’un ministre autoritaire qui se croit malin en cadrant la pratique quotidienne, n’est pas prêt à lâcher si peu que ce soit de ce qu’il croit être son pouvoir... sans se rendre compte que ce pouvoir s’arrête là où commence justement le quotidien.

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  • Court traité d’anarchisme à l’usage de J.-M. Blanquer 30 avril 08:49, par Françoise Clerc

    Bien vu. Il est nécessaire de rappeler à Monsieur Blanquer que le jeu sur les peurs de l’opinion publique (l’anarchie voilà l’ennemie) a ses limites. Mais il est aussi nécessaire de rappeler que la profession a souvent elle aussi joué sur les ambiguïtés de l’expression "liberté pédagogique".

    Pour certains enseignants cette liberté équivaut à une revendication individualiste : une fois la porte de ma classe fermée, je fais ce que je veux... ou ce que je peux. Et c’est bien là la difficulté car lorsqu’on est seul, loin d’être augmentées, les marges de manœuvre sont réduites à ce qu’un individu peut assumer seul.

    Il me semble qu’il faut dénoncer l’organisation scolaire (une classe, un prof, une heure et dans le second degré une discipline) qui ne facilite pas la coopération et le travail collectif qui sont eux, porteurs d’une véritable liberté. De ce point de vue la mesure qui consistait à mettre un enseignant surnuméraire allait dans le bon sens. Je défends la capacité des établissements et des écoles à s’organiser et à rendre compte collectivement pour répondre aux finalités éducatives communes. Mais loin de l’autonomie que Monsieur Bloquer conçoit sur le mode managérial en vogue (où autonomie signifie débrouille-toi, tu es responsable), l’autonomie doit s’accompagner d’une réelle capacité de négociation collective avec l’institution.

    Le chantier de l’organisation des établissements et des écoles, est une priorité bien avant toutes les réformes, à la fois pour l’intérêt des enfants et pour celui de la profession. Dans un pays jacobin, où l’institution scolaire est une des plus pyramidales qui soient, on comprend qu’un ministre autoritaire qui se croit malin en cadrant la pratique quotidienne, n’est pas prêt à lâcher si peu que ce soit de ce qu’il croit être son pouvoir... sans se rendre compte que ce pouvoir s’arrête là où commence justement le quotidien.

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  • La pédagogie libertaire n’a rien apporté de bien à l’école. Les libéraux- libertaires, lisez Clouscard, n’ont pour but que de créer du plaisir, un plaisir de petit bourgeois, très éloigné de l’éducation des classes populaires. D’ailleurs, les enfants de pauvres ne comprennent pas cette pédagogie complexe et pleine d’incertitudes. Les enfants d’enseignants sont les plus réceptifs à ce genre de pédagogie. Les pratiques de sorciers ou de curés ne font que des ravages.

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  • Nous avons posté l’édito de Nestor Romero car non content d’être une réaction rapide et précise à l’actualité médiatique du ministre Blanquer, nous savions qu’il allait soulever quelques débats et réflexions. Pour ma part si je trouve sa réaction nécessaire, je me demande si sa posture faussement naïve ne courre pas le risque de rater sa cible, son lectorat potentiel : les parents d’élèves qui s’interrogent sur la logique des réformes libérales et conservatrice du ministre.

    En effet contrairement à ce que laisserait penser l’adresse de l’édito, je doute que le ministre (ou son équipe de communication) ignore l’apport de la pédagogie libertaire et des mouvements de l’école nouvelle dans la réflexion pédagogique institutionnelle et dans ses programmes ( cf. Ferdinand Buisson). En fait, il le dénigre, voire en fait la cause de l’inefficacité de l’institution à répondre au défi de formation d’une nouvelle génération de salariés dans cette nouvelle phase (néo impérialiste) du capitalisme mondialisé. Aux USA, après le traumatisme du Spoutnik, quand il a fallu relancer dare-dare la formation de nouveaux ingénieurs pour gagner la guerre spatiale, de nombreux didacticiens, entrepreneurs et technocrates des industries de l’armement ont dénigré et accusé les idées de John Dewey et son école participative d’avoir affaibli le niveaux scolaire (évidemment plus l’idée et ses finalités sociales que la réalité de l’implantation de "ses" écoles sur le territoire nord américain ou que l’importance de son rôle dans l’écriture des programmes scolaires sous Roosevelt). Il ne fallait plus fabriquer de bons citoyens américains mais de bons ingénieurs patriotes ou obéissants... Est-ce une coïncidence si cette demande a débouché sur le système universitaire américain actuel fondé sur la compétition et l’emprunt bancaire ?

    Puisque l’état ne veut pas investir dans la recherche mais au contraire inciter l’investissement privé au travers du partenariat, puisqu’il n’envisage pas d’augmenter les moyens humains et pédagogiques pour accueillir une génération pléthorique d’élèves née depuis le début du millénaire, puisqu’il préconise la sélection comme moyen de régulation de la demande, puisqu’il ne veut rien toucher à une institution qui favorise les privilèges, alors il faut trouver une réponse à l’inquiétude légitime des parents pour l’avenir de leurs enfants. les responsables, ce sont les enseignants qui comprennent de travers les objectifs pédagogiques de l’institution ou la sabotent de façon idéologique en pratiquant l’anarchisme pédagogique...

    L’autre fonction de la rhétorique ministérielle, que j’appelle contre-amalgame, consiste non seulement à faire du corps enseignant le bouc émissaire du prétendu échec de l’école public, mais également de chercher à cliver en son sein, les différentes sensibilités qui défendent l’école publique, laïque et égalitaire...Ces propos cherchent à rappeler les réformistes à l’obéissance et à rejeter les autres dans la sphère floue de l’extrémisme.
    Je constate dans certaines réactions médiatiques et expressions numériques de l’opinion, que sa provocation a en partie réussie : ici et là certains et certaines ont réagi au chiffon rouge agité à dessein par Blanquer et n’interrogent plus la pertinence de ses réformettes.
    Si je peux me permettre une conclusion polémique, je dirais que dans ses propos méprisants, largement relayés par les média, cherchent enfin flatter la partie la plus conservatrice de l’opinion publique dans ses réflexes de peur : accoler pédagogie et anarchisme c’est comme résumer la manif au black block...

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