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Questions de classe(s)

Au lycée, l’éducation morale et civique confrontée à ses illusions

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« (…) l’enseignement moral et civique aide les élèves à devenir des citoyens responsables et libres, à forger leur sens critique et à adopter un comportement éthique. Il prépare à l’exercice de la citoyenneté et sensibilise à la responsabilité individuelle et collective. Cet enseignement contribue à l’une des missions confiées à l’École par la nation : transmettre les valeurs de la République et les faire partager. »

Ce principe, tiré des derniers programmes d’EMC (éducation morale et civique) en lycée, prend un relief tout particulier dans le contexte actuel où les lycéens font l’objet de violences policières et d’une répression judiciaire d’un niveau rarement égalé. De fait, dans un système éducatif où la transmission des « valeurs de la république  » occupe une place centrale, obsessionnelle, fait l’objet de programmes officiels dédiés, de circulaires et d’instructions à n’en plus finir, la distance entre les principes affichés et la réalité vécue est impressionnante.

Arrivés au lycée, les élèves traînent derrière eux de longues années de formation prétendument civique, censée les préparer à leur vie de citoyen, une formation en réalité réduite à une litanie quasi religieuse de principes et de rituels (les symboles nationaux) répétés d’une année sur l’autre depuis la scolarité en primaire :

« La morale enseignée à l’école est une morale civique en lien étroit avec les principes et les valeurs de la citoyenneté républicaine et démocratique. L’adjectif « moral » de l’enseignement moral et civique renvoie au projet d’une appropriation par l’élève de principes garantissant le respect d’autrui. Cette morale repose sur la conscience de la dignité et de l’intégrité de la personne humaine, qu’il s’agisse de soi ou des autres, et nécessite l’existence d’un cadre définissant les droits et devoirs de chacun. » Ces prescriptions tirées des programmes officiels (cycles 2, 3, 4, juillet 2018) renvoient systématiquement à leur objet central, la promotion des institutions républicaines : « Les valeurs et principes de la République fondent le pacte républicain garant de la cohésion nationale, en même temps qu’ils protègent la liberté de chaque citoyen. Les transmettre et les faire partager est une œuvre d’intégration républicaine (…) Les quatre valeurs et principes majeurs de la République française sont la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité. S’en déduisent la solidarité, l’égalité entre les hommes et les femmes, ainsi que le refus de toutes les formes de discriminations. »

Des principes auxquels les lycéens de Mantes-la-Jolie et les autres, gazés, matraqués, brutalisés, humiliés, auront eu le loisir de réfléchir durant leur garde-à-vue.

Si l’instruction civique fait l’objet (à côté de beaucoup de fantasmes) de critiques récurrentes touchant notamment à leur caractère artificiel, déconnecté de la réalité, à la fois contraint et normatif, la morale qualifiée de « républicaine », curieusement, est peu interrogée, comme si l’adjectif se suffisait à lui-même. Détail significatif : dans les programmes d’EMC, la République (avec majuscule), regroupe indifféremment tous les régimes qui, en France, se sont attribué cette étiquette depuis 1792, quel que soit le contexte historique, quelle qu’en soit la nature, quels que soient leur mérite… mais aussi leur passif, une république hors-sol en quelque sorte, à l’abri de tout questionnement, de toute remise en cause. Avec un régime politique réduit à sa devise et confondu avec ses symboles, l’éducation prétendument morale et civique vise bien plus au respect de l’autorité et à l’obéissance à un ordre politique et social jamais discuté, qu’à l’émergence d’une société plus juste et harmonieuse. Ne parlons même pas de l’émancipation des individus… De fait, lorsque la république maltraite et brutalise, elle est peut-être en contradiction avec ses principes affichés, mais sûrement pas avec ses pratiques récentes et passées, avec son histoire non plus. Liberté, égalité, fraternité, justice ne sont pas, par nature, des valeurs républicaines… ce dont les lycéens et beaucoup avec eux, doivent pouvoir se rendre compte.

Reste que la France, avec un régime politique dont elle est tellement fière qu’elle sacralise son enseignement, est sans doute aujourd’hui le pays qui violente le plus sa jeunesse. Quand tout un pan de la scolarité des élèves (l’EMC) en vient à se fracasser contre la réalité, c’est sa légitimité même qu’il faut remettre en cause.

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