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Questions de classe(s)

Perdre ou retrouver la capacité à faire événement

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De tous les secteurs du Travail Social reviennent et s’accroissent les mêmes plaintes. Le « burning out » vient se doubler d’un « boring out » (lié à l’ennui) ; les pratiques deviennent procédures, puis routines. Les marges d’autonomie, d’initiative s’amenuisent. On organise la peur du risque pour ne pas s’apercevoir qu’on ne peut plus rien entreprendre.

Ce qui semble avoir été perdu est exactement la capacité à faire événement. Qui peut croire aujourd’hui sans s’illusionner qu’une de ses actions, interventions, prise de position, démarche ou initiative pourrait encore faire événement ?

La certitude que la plupart des gens pouvaient avoir qu’ils pouvaient faire événement s’ils le souhaitaient, était très banale et très répandue jusqu’à la fin du XXème siècle. Nous remarquons encore avec amusement aujourd’hui que certaines personnes, souvent parmi les plus âgées, croient qu’ils auraient conservé un tel « pouvoir ». Telle partenaire nous dit gravement que face à un problème insoluble, si ça continue , elle finira par écrire une lettre (ça fait peur…) Tel autre, pense que le fait de nous avoir dit tout haut son opinion, ou son souhait modifierait forcément le cours des choses…

Le caractère décalé de ce genre de croyances (qui manifeste ici et maintenant que c’est carrément l’époque que nous vivons qui n’a pas été comprise) nous apprend beaucoup sur ce qui nous a été retiré en si peu de temps.

Ceux qui ont le moins d’illusion car ils n’ont jamais rien connu d’autre que l’impossibilité de faire événement, sont les jeunes eux mêmes. Du coup, ils n’essaient pas, ne se risquent pas à croire ou même à espérer. Ils préfèrent gagner du temps, rester extérieurs autant qu’ils le peuvent, retarder autant que possible leur engagement, pour tenter de faire durer, un peu plus longtemps, le minimum d’illusion qu’ils gardent pour ne pas « décrocher ».

Nous voyons que l’enjeu vis à vis de la conquête de la capacité à faire événement est ici double : pour les uns, il va nécessiter de perdre des illusions, et pour les autres de tenter quelques nouvelles espérances ; l’illusion comme l’absence d’espérance sont en effet les deux empêchements majeurs de l’initiative sociale.

La capacité à faire événement est intimement liée à la condition de se sentir reconnu, c’est à dire aussi communément légitime. Or, comment pourrions nous conserver un tel sentiment alors que se multiplie dans la vie quotidienne de tout un chacun des manifestations inverses de non reconnaissance, de non légitimité, des expériences de déconsidération ?

A défaut de nous sentir reconnus pour nous mêmes, nous sommes invités à nous faire reconnaître par des qualités extérieures aléatoires, des compétences, des opportunités. Or , celles ci sont par essence réversibles et précaires. La jeunesse peut être ainsi un handicap, tout comme la vieillesse et toute qualité peut rapidement se retourner en son contraire en fonction des contextes et accidents de la vie.

Il faut bien comprendre que c’est le quotidien lui même qui s’est transformé ; un professionnel éducatif des années 70 collectionnait jour après jour des marques de reconnaissance pour lui même. On ne lui renvoyait pas des images positives pour son travail, ses qualités mais en tant que cette personne était Mme X ou M Y. C’est en tant que soi même et nul autre, que la reconnaissance sociale se déployait.

Considérons comme aujourd’hui cela n’a pas seulement changé, mais s’est tout simplement inversé : la fréquentation des institutions nous renvoie à un vécu quasi quotidien de non reconnaissance de soi en tant que nul autre. Ce qui est apprécié, éventuellement admis, reconnu ou autorisé est justement ce qui est détachable de nous mêmes : un statut, une qualité, une compétence. La reconnaissance éventuelle ne se reporte plus sur nous mais sur ce qui en nous est ce qui est le moins nous mêmes.

Est ce si grave ? Que perdons nous avec cette capacité à faire événement ou cette croyance en cette possibilité de le faire ? N’est ce pas justement l’engagement, c’est à dire la possibilité à nous approprier ce qui nous entoure ? N’est ce pas le pouvoir de faire « nôtre » notre métier, notre environnement, notre vie peut être ?

Et pour autant nul être humain ne peut réellement perdre la capacité de faire événement ; il peut juste l’ignorer, l’oublier, l’éviter ou y renoncer. Mais on peut aussi tout au contraire l’apprendre , s’y initier, s’entraîner.

La Pédagogie Sociale est initiation à l’événement ; elle familiarise tous ses protagonistes à deux qualités essentielles que l’on retrouve dans la moindre activité qui s’en inspire : l’inconditionnalité et l’irréversibilité.

Tout événement est inconditionnel dans le sens où il engage à des effets qui ne sont pas connus d’avance et qu’il concerne l’environnement dans lequel il se déroule, sans que l’initiateur puisse limiter son action à tel ou tel fragment de celui ci.

Tout événement est irréversible en ceci qu’il modifie la réalité qui l’entoure et qu’il ne peut évidemment pas y avoir de retour en arrière.

La Pédagogie Sociale est école d’initiatives, d’événements, de manière discrète , la plus simple et naturelle possible. On y expérimente au quotidien que l’inconditionnalité et l’irréversibilité ne doivent pas faire peur mais provoquent au contraire du changement et de l’amélioration (aussi minime soient-ils) dans l’environnement immédiat.

A l’inverse de la relation en institution et aux institutions, ces initiatives ne sont pas liées aux qualités, statuts, rôles et missions de ceux qui les mettent en oeuvre. Chacun « y est pour soi même » et est reconnu comme tel, y compris quand il s’y engage professionnellement.

En cela , la Pédagogie Sociale permet sans illusion, mais dans le concret, aux uns et aux autres de faire l’expérience de leur capacité à faire événement.

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