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Questions de classe(s)

Les chroniques de Véronique Decker (8) : Lino

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Tout au long de l’été, nous vous proposons de suivre les chroniques de Véronique Decker "Enseigner dans la 93"

Lino

J’étais alors instit sur les hauteurs de Montreuil, encore très loin d’être boboïsé. Nos élèves venaient de HLM, d’un HBM pas encore rénové (un vieil HLM de l’époque d’avant les salles de bains), de pavillons fantasques habités par des gitans sédentarisés. Lino était l’un d’eux. Une intelligence vive, une tonicité exceptionnelle, toutes entières tournées vers le contournement des règles communes. Du matin au soir, Lino faisait ce qui lui semblait bon. Et pas très souvent ce que je souhaitais.
Son père était en prison, son oncle était en fuite, son grand père avait aussi été incarcéré, et Lino respectait les traditions familiales : créer d’autres règles plus favorables à l’existence des gitans.
A 5 ans, il maîtrisait déjà l’omerta comme un Corse des montagnes, le mensonge comme un Napolitain de New York, et le vol comme un banquier luxembourgeois. Evidemment, je le grondais souvent, mais je le trouvais si émouvant et réfléchi que je ne devais pas être très convaincante.
Un matin, il fut si affreux que là mes nerfs ont lâché et je l’ai puni pour toute l’après midi dans une autre classe. Hop ! exclu du groupe dont il ne respectait pas les règles. J’ai oublié la nature de l’infraction, car tout ceci se passe il y a plus de vingt ans. Mais je n’ai pas oublié la suite : au retour de la cantine, plus de Lino : l’école est grande et directrice, animatrices, agents cherchent avec méthode. Une demi heure après, il faut se rendre à l’évidence, Lino n’est plus là. La mort dans l’âme, la directrice appelle la mère, juste avant d’appeler la Police. J’avais laissé mes élèves à la surveillance de l’enseignante des petits, qui dormaient. On s’attendait à ce que la mère et ses soeurs fassent un scandale et pire encore à ce que les oncles nombreux viennent nous égorger un peu. Mais non, la mère est toute détendue lorsque la directrice lui explique l’affaire. « Il est revenu, il a cassé la vitre de la caravane au fond du jardin pour aller s’allonger dedans, je l’ai vu. Il s’est sauvé de l’école, je sais, il est vraiment malin mon fils. »
Malin, sans doute, mais au sens moyen-âgeux du terme, lorsque le Malin était un des nombreux noms du Démon. A cinq ans, il avait escaladé un grillage de deux mètres cinquante, traversé quatre rues, et cassé une vitre pour aller au bout de son propre projet : ne pas être puni.

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