Pédagogies critiques ou postcritiques ?
Les pédagogies post-critiques proposent de s’inscrire dans le sillage du Manifeste pour une pédagogie postcritique (2018) (dont on trouvera le traduction en français sur ce lien : Hodgson, N., Vlieghe, J., & Zamojski, P. (2025). Manifeste pour une pédagogie postcritique https://doi.org/10.7202/1124493ar )
L’idée d’une pédagogie postcritique nous semble ouvrir la voie à plusieurs réflexions et points de discussions que nous allons présenter ci-dessous.
1) La pédagogie critique s’est développée aux USA depuis le début des années 1980. Elle n’a pourtant reçu un intérêt que très tardif dans l’ère francophone à partir des années 2015. Cet intérêt doit être mis en lien avec un regain des luttes féministes et anti-racistes en particulier dans les années 2010.
De son côté, le manifeste post-critique date de 2018 et il fait l’objet d’une réception très rapide dans l’ère francophone. On peut donc s’étonner de l’intérêt très rapide pour ce courant et s’interroger sur les raisons de cet intérêt.
2) La pédagogie postcritique propose d’intégrer les apports de la pédagogie critique, mais en même temps en propose une critique et un dépassement. La difficulté tient au fait que déjà les pédagogies critiques sont encore peu connues dans l’ère francophone et pouvoir en faire une critique en suppose une connaissance assez approfondie.
Nous allons prendre un exemple. Le manifeste post-critique insiste sur l’idée d’espoir présent 9 fois dans ce texte assez court. On peut prendre la citation suivante : « une direction postcritique de l’éducation qui s’appuie sur nos conditions actuelles et qui est fondée sur l’espoir de ce qui est encore à venir. »
Cela conduit certaines personnes qui ne connaissent pas bien les pédagogies critiques à penser que la pédagogie critique ne fait pas place à la question de l’espoir. Or, l’espoir est aussi une notion très présente chez par exemple Paulo Freire ou Henry Giroux. Un des ouvrages de Paulo Freire s’intitule Pédagogie de l’espoir (Pedagogia da esperança).
Le manifeste ajoute que les pédagogues critiques se placent en position de « libérer l’autre de l’ignorance » en laissant supposer que le pédagogue critique est déjà quelqu’un qui s’est libéré. Voilà une formulation très étonnante lorsqu’on lit Paulo Freire dans Pédagogie des opprimés :
« C’est pourquoi ce type d’éducation implique le dépassement de la contradiction éducateur/élèves afin qu’ils deviennent tous, simultanément, éducateurs et élèves. » (Paulo Freire)
« Se dire engagé pour la libération et être incapable de communier avec le peuple, que l’on continue de considérer comme absolument ignorant, est une erreur affligeante. » (Paulo Freire)
On pourrait multiplier les citations de ce type. Il faut donc à notre avis avant de critiquer les pédagogies critiques les avoir vraiment étudiées.
3) La pédagogie critique prétend intégrer les dimensions de la pédagogie critique. Néanmoins, nous nous inquiétons un peu de la formulation de certains passages du manifeste : « Aussi traditionnel ou conservateur que cela puisse paraître, nous souhaitons défendre l’éducation pour l’amour de l’éducation : il s’agit de l’étude ou de l’initiation à une matière pour sa valeur intrinsèque et éducative plutôt qu’instrumentale, dans le but que la nouvelle génération puisse se la réapproprier. »
La négation de la critique ne devient-elle pas en définitive le retour aux positions de la pédagogie traditionnelle ? En effet, l’affirmation de la valeur intrinsèque des disciplines scolaires détachées de toute considération pratique, c’est la position de la pédagogie traditionnelle.
4) On peut se demander si le mouvement de la pédagogie post-critique n’est pas comparable à que l’on a appelé le post-féminisme ou le post-racialisme. Ces positions consistent à considérer que le féminisme et l’anti-racisme sont dépassés parce qu’en définitive nous avons déjà dépassé ces combats.
Ce qui nous inquiète dans cet intérêt pour la pédagogie post-critique, c’est également qu’il se développe dans un contexte de backlash contre les luttes féministes et anti-racistes considérées comme du « wokisme » et de montée de l’extrême-droite.
Pour résumer, on peut se demander, en dépit des dénégations postcritiques, si l’intérêt pour la pédagogie post-critique n’est pas une manière de revenir au statu quo ante que les pédagogies critiques ont essayé de bousculer et de combattre.
