Le CLEPT broyé
Nous publions le texte d’une ancienne prof de lettres au CLEPT de Grenoble, qui dit sa rage devant la violence de l’institution contre un lieu d’imagination scolaire et contre celleux qui portent cette imagination. On aurait envie de reprendre la formule du pasteur Martin Niemöller : ils ont écrasé le LAP, maintenant le CLEPT, qui demain ?

Personne ne l’aura ignoré, nous faisons face à une mécanique d’extrême droitisation de l’école qui cherche notamment à militariser la jeunesse, renforcer le tri social et le tri raciste, et écraser comme un rouleau compresseur les structures alternatives au sein de l’éducation nationale.
Depuis avril c’est sur le Collège Elitaire Pour Tous (plus connu sous l’acronyme CLEPT) que cette mécanique impitoyable s’abat. L’extrême droitisation en marche cherche à faire disparaître un établissement qui fait ses preuves depuis plus de 25 ans.
Le CLEPT existe depuis 2000, il a été créé suite au colloque de 1998 Les Lycéens décrocheurs : de l’impasse au chemin de traverse, à une époque où la notion de décrochage était encore taboue en France. C’est dans cet élan qu’ont été créé.e.s la Bouture ( association accueillant des jeunes en errance totalement sorti.e.s des radars du rectorat), le CLEPT et la FESPI (Fédération des Etablissements Scolaires Publics Innovants).
Pour ma part j’ai connu le CLEPT car il a permis à des ami.e.s d’enfance de sortir de l’impasse. Au CLEPT ils ont retrouvé le goût d’apprendre et obtenu leur bac. Dès que j’ai été prof, j’ai postulé pour le rejoindre. J’ai eu la chance de faire partie de son équipe pendant 5 ans.
L’équipe du CLEPT c’est une quinzaine de profs qui permet à une centaine de jeunes de retrouver le chemin de l’école et de s’acheminer vers le bac. D’emblée j’ai vu que l’élitaire mis au centre de l’acronyme était une boussole concrète : épistémologie pour raccrocher, philo pour toustes, ateliers culturels avec des artistes passionné.e.s dans un projet exigeant, questionnement sur le sens et les noyaux durs des disciplines, études de cas pour améliorer l’accompagnement, c’est-à-dire donner à toustes ce qui n’est habituellement réservé qu’à une élite.
Dès mon premier jour au CLEPT j’ai observé la réflexivité à l’œuvre dans l’équipe, « descendre de vélo pour se regarder pédaler » on disait. C’est une devise d’équipe qui s’essaime aussi avec les jeunes pendant les moments de vie de classe hebdomadaires, les bilans de chaque période où les élève comme les profs, acceptent de se remettre en question pour faire mieux, pour éprouver le droit à l’erreur et co-construire ensemble des cours et un projet émancipateur.
Dans cette perspective d’émancipation, le lien prof élève est horizontal, on se tutoie, on fait vivre aux jeunes que leur parole a de la valeur, elle nous intéresse, elle est écoutée. C’est d’ailleurs la parole des décrocheur.euses qui a permis de créer le clept et de les identifier commes des analyseur.euses des failles du système éducatif. Grâce à la réflexivité, l’élitaire, l’interlocution, l’engagement volontaire des profs et des élèves, le CLEPT propose aux jeunes de devenir sujets de leur parcours et non de subir leur scolarité et leur orientation.
Au CLEPT les jeunes sont accueilli.e.s d’emblée en module de raccrochage, il y a 3 modules différents relatifs à leurs parcours scolaires et dans ces modules iels peuvent passer quelques mois ou quelques années en fonction de leur raccrochage et consolidation. Le but des modules que l’on appelle aussi le cycle 1 est de devenir ou redevenir élève : reprendre un rythme, être assidu.E, rendre des écrits, se réconcilier avec les adultes de l’école et sa capacité d’apprendre. Le cycle 2 démarre en 1e, pendant deux ans on travaille le devenir étudiant.e.s , les évaluations ne sont plus seulement annotées mais notées, le travail hors CLEPT s’installe et on travaille l’autonomie jusqu’à l’obtention du bac.
Pour permettre des temps de respiration il y a des temps de boutique d’écriture qui réconcilient avec l’écrit de manière ludique, des groupes de base qui développent l’esprit critique et l’art du débat, des ateliers culturels qui permettent de s’engager dans un projet long, exigeant, passionnant au service du raccrochage. Ces trois temps de respiration mixent les groupes du module 1 à la terminale pour éviter de se sentir asphyxié avec le même groupe classe et pour favoriser la rencontre.
Au Clept j’ai appris à développer une pédagogie de la rencontre où les cours sont toujours co-construits, j’ai vu que les savoirs consistants servent le raccrochage en proposant un défi intellectuel, j’ai éprouvé que mettre les jeunes en situation de recherche leur permet de s’émanciper, devenir sujets, étudiant.e.s et ainsi de se réconcilier avec l’école qui jusqu’alors n’attendait d’elleux que de la docilité.
Au Clept j’ai appris à prendre de la hauteur en réunion d’équipe ou en séminaire, que ce soit en analysant nos erreurs ou grâce à des travaux de chercheur.euses
Au CLEPT j’ai vu des élèves orienté.es en segpa et qualifié.es de déficient.e.s obtenir leur bac et briller dans leurs études de philo, j’ai vu des décrocheur.e.s parfois à peine sorti.e.s de prison reprendre le goût de l’école, passer le bac, devenir responsable clientèle, ingénieurs, notaire, prof j’ai vu comme cette école permet de rejouer des cartes et d’enrayer la reproduction sociale.
J’ai eu la chance pendant 5 ans de participer à cette utopie concrète située au 84 galerie de l’Arlequin dans le quartier populaire de la Villeneuve. Je l’ai quitté pour Marseille avant que sa normalisation cherche à l’écraser de manière méthodique : retrait des locaux prêtés par la mairie, retrait de son numéro d’établissement, suppression de son budget propre et menaces de plus en plus intimidantes de son aspect dérogatoire, menace de la bouture et du recrutement des élèves, menace des ateliers culturels, menaces de plus en plus violentes du proviseur du Lycée Mounier que le CLEPT a été contraint d’intégrer.
Depuis l’intégration du CLEPT au lycée Mounier, sa spécificité ne cesse de lui être reprochée et les agressions du proviseur se multiplient de manière graduelle : provocations autoritaristes, exclusion définitive d’élèves, violence physique sur une salariée de la bouture pendant une commission de recrutement.
Ce proviseur est l’exécutant de l’institution qui depuis des années et peut-être même depuis le début voit le CLEPT d’un mauvais œil.
Pendant mes 5 années au CLEPT j’ai d’ailleurs pu constater cette défiance de l’institution vis-à-vis du CLEPT et son désintérêt vis-à-vis du projet de raccrochage, j’ai entendu leurs reproches de ne pas trouver assez de TICE, pas assez de tablettes et tableaux numériques. C’est aussi au CLEPT que j’ai pu vivre l’entretien d’inspection le plus conflictuel de ma carrière où sans revenir sur ma séance j’étais interrogée sur un ouvrage de didactique que je n’avais pas lu et sur lequel l’inspectrice s’obstinait à bâtir l’entretien afin de répéter en boucle que je ne pouvais pas tout savoir et qu’il fallait que je me forme. Pendant ce rendez-vous de carrière, elle m’a dit à plusieurs reprises ne pas être intéressées par mes missions spécifiques au CLEPT.
Ce n’est qu’un tout petit aperçu de la maltraitance institutionnelle que mes collègues subissent de plein fouet en ce moment. Suite à l’enquête dont on n’a aucune trace écrite, les profs ont été reçu.e.s par le Recteur, ses collaborateurs, deux IG et les membres du C.A. de Mounier. Cette réunion s’est avérée plus proche du procès que d’un réel échange, quelques points positifs ont été relevés ( la satisfaction et la réussite des élèves accueilli.e.s) puis un enchainement d’accusations a assommé l’équipe complètement sidérée : accusation de sectarisme, de dérogatoire illégal (dérogatoire illégal pourtant ratifié chaque année lors de comités de pilotage), accusation de harcèlement moral et mauvaise gestion des VSS, menaces de poursuites pénales à l’encontre de l’équipe sans qu’aucune plainte, aucune victime, aucun.e auteur.e ne soient identifiées.
En plus de cette menace de poursuites pénales, l’équipe en place est totalement dépossédée de son rôle, elle n’a plus accès au mail académique du CLEPT, elle n’a pas pu assister à la réunion du recteur avec les élèves scolarisé.es actuellement, il lui a été répété à plusieurs reprises qu’elle n’avait plus la main.
Beaucoup d’élèves ancien.ne.s comme actuel.le.s se sont alors mobilisé.e.s sur les réseaux, à la radio, à la télé ont publié des communiqués, des témoignages, indigné.e.s de la fin du CLEPT. La suppression du dérogatoire a été annoncée : plus d’atelier culturel, plus de tutorat, plus le droit de sortir de cours quand on ne tient plus, retour d’un statut d’élève ordinaire avec un carnet et des retards, absences à justifier. Seront maintenus les petits effectifs et il est prévu de mettre en place des heures d’accompagnement personnalisés. Aucun.E nouvel.le élève ne sera affecté.E en septembre pour permettre une meilleure organisation.
L’évolution du CLEPT est de devenir une SRE de type micro lycée or depuis deux ans je m’efforce d’essaimer tout ce que j’ai appris au CLEPT dans le micro lycée que je coordonne et malgré mon expérience, malgré mes lectures, malgré la meilleure volonté et la rencontre de collègues extraordinaires, malgré un proviseur facilitateur, après deux ans de tentatives acharnées, je constate que structurellement, le micro-lycée ne permet pas un raccrochage pour toustes et n’offre pas les moyens nécessaires à sa mise en place. C’est un pansement sur une jambe de bois qui épuise les équipes et propose davantage de bachotage que de raccrochage pour les élèves. Cet écran de fumée qui ne résout pas grand-chose cherche peut-être seulement à camoufler l’extrême droitisation de l’école et surtout étouffer les dernières figures de résistance qui parviennent à subsister. Pour ne pas laisser les structures innovantes se faire abattre les unes après les autres, il est temps camarades de proposer une réponse collective.
Emilie Foray, 29 mai 2026
