Débats & alternativesDroits de l'enfant

Au-delà de la désenfantisation – pour un enfantisme de la totalité

Ce texte se veut être une contribution théorique au débat sur le concept de « désenfantisation » et propose des pistes pour une théorie « unitaire » des rapports d’âge, de classe, de genre et de race. Il est l’occasion pour moi d’avancer et de tester des hypothèses quant à un travail en cours sur le sujet. Les retours sont les bienvenus.

Désenfantisation et racialisation de l’innocence enfantine

Le concept de « désenfantisation » a notamment été mis en circulation par Fatima Ouassak pour parler du traitement des enfants racisés de quartiers populaires, notamment des garçons, auxquels l’État n’accorde ni innocence, ni droit à l’erreur, ni nécessité d’être protégés. Elle écrit dans La puissance des mères (2020) :

« Lorsque nos regardons nos enfants, nous voyons des sourires à l’ncisive manquante, des lacets défaits, du feutre sur les doigts, nous voyons des enfants. Lorsque le syst-me dominant regarde nos enfants, il ne voit pas des enfants, il voit des menaces pour sa survie, des millions de pauvres, de musulmans, de Noirs, d’Arabes qui grouillent dans les écoles et les collèges de cité. Il les « désinfantise ». »1

L’historienne états-uniennes Robin Bernstein a fait une histoire de l’innocence enfantine aux Etats-Unis et de sa racialisation dans un essai intitulé Racial Innocence2. Elle y décrit comment se construit au XIXe siècle une vision romantique de l’enfance comme incarnation de l’innocence, en rupture avec l’idéologie calviniste du siècle précédant présentant l’enfance comme marquée par le péché originel. Toutefois, dans les productions culturelles qu’elle analyse, la question de l’innocence est rapidement racialisée. Là où les enfants blanc·hes vont incarner l’innocence, à partir de la seconde moitié du XIXe, les enfants racisé·es vont être représenté·es par la figure du « pickaninny »3. « Le pickaninny est un jeune sous-humain juvénile qui est décrite de manière archétypale comme vivant dehors et acceptant (et même invitant) joyeusement à la violence ». Si Robin Bernstein s’intéresse aux productions culturelles (livres, jouets, mouchoirs…), ces productions sont aussi des « scripts » rejoués dans des « performances ». Elle propose de considérer l’enfance elle-même comme une performance. « La plupart des enfants – pas seulement les célébrités – sont des performeur·ses virtuoses de l’enfance, parce que la plupart comprenne avec précision les comportements induits par la culture matérielle enfantine ». Dans le champ français, en 2004, Nacira Guénif-Souilamas a repris la notion butlérienne de performance pour analyser les adolescences racisées. Dans Les féministe et le garçon arabe4, elle analyse comment ceux qu’elle appelle affectueusement « les p’tits gars des quartiers » sont racialement « confinés à une hétérosexualité violente », « à une bestialité précivilisationnelle » à la fois sur-érotisée et construite comme une menace. Le « garçon arabe » ou le « pickaninny » sont dans les deux cas des productions de l’histoire coloniale et produit en miroir d’enfants (blancs) dont il faudrait protéger l’innocence.

Sortir de la confusion

Le concept de désenfantisation introduit par Fatima Ouassak a été produit dans un objectif antiraciste et décrit moins une processus lié à l’âge ou au statut enfant/adulte que la racialisation des enfants et leur traitement différentié. Ce concept est aujourd’hui souvent repris par les militant·es enfantistes dans un essai de lecture intersectionnelle des dominations subies par les enfants.

Or, à mon sens, dans le cadre de la lutte contre la domination adulte, le concept de désenfantisation est paradoxal et problématique. Comme le dit Fatima Ouassak, «  lorsque nos regardons nos enfants, nous voyons des sourires à l’incisive manquante, des lacets défaits, du feutre sur les doigts, nous voyons des enfants ». La militante produit ici une définition de l’enfance qui reprend les codes de ce que Jenny Kitzinger appelle « les idéologies de l’innocence », c’est-à-dire un ensemble de discours et de représentation plaçant l’enfance sous le signe de l’innocence. Il n’y a bien entendu pas d’angélisme de la part de Fatima Ouassak – son roman Comme Ali montrant le rêve émeutier d’un très jeune adolescent – le montre bien. Le discours de l’innocence sert dans son discours un double mouvement d’humanisation des enfants racisés et de politisation des maternités populaires et racisées. Toutefois, depuis une perspective enfantiste, cette définition de l’enfance devient problématique en tant qu’elle s’oppose radicalement aux efforts pour « politiser l’enfance » et la définir comme une « condition politique »5 (Tal Piterbraut-Merx). Il devient alors difficile de produire un discours cohérents lorsqu’on jongle entre deux définitions aussi antagoniques de « sujet politique » dont on parle. Depuis la perspective antiraciste, c’est le fait de ne pas être considéré comme un enfant qui constitue une violence. Depuis la perspective enfantiste, c’est au contraire la condition d’enfants – l’« enfantisation » des jeunes personnes – qui produit la violence. Il y a ici un paradoxe et une certaine confusion conceptuelle qu’il me semble important de clarifier pour mieux penser la violence vécue par les enfants des quartiers populaires, d’autant qu’il est clair qu’iels sont aussi « désenfantisé·es » en tant qu’enfant.

Hamza la douane et l’adultification de l’enfance subversive

Sébastien Charbonnier dans un récent article6 pour la revue en ligne Lundi matin a proposé une analyse intéressante de la « désenfantisation » à partir du traitement médiatique de « Hamza la Douane », cet enfant de 13 ans devenu célèbre sur les réseaux sociaux et dans les médias (qui parleront de la « Terreur du canal »7) puis ciblé par la police pour arroser les passant·es près du canal Saint-Martin. Critiquant le « misérabilisme » de la gauche, il soulève aussi le paradoxe de réclamer un « droit à l’enfance » pour les enfants des quartiers populaires. Charbonnier résout ce paradoxe en expliquant qu’infantilisation et désenfantisation, que le philosophe requalifie par le terme d’adultification, sont les deux faces de l’adultisme, « des stratagèmes complémentaires d’un même rapport social d’âge ». En effet, pour Charbonnier, « l’infantilisation réussie n’est […] rien d’autre qu’une adultification en douceur, d’abord patiente : le devenir-docile de l’enfant amené·e à devenir Adulte™, c’est-à-dire conforme aux normes sociales dominantes ». Le philosophe utilise la notion d’« Adulte™ » pour souligner que l’adulte est moins une réalité empirique qu’une figure idéaliste – correspondant au sujet libéral tel que le pense les démocraties modernes (libre, responsable, autonome…). « L’adultisme est un système qui infantilise aujourd’hui (moyen) les enfants pour adultifier (fin) l’Adulte™ auquel il faudra s’identifier demain – mise en place de l’autojugement par écart à la norme » écrit-il. Or, l’adultification surgit face à « celui ou celle qu’on n’arrive plus à infantiliser ». Charbonnier décrit alors Hamza, l’adolescent dont il parle, comme tellement résistant à l’inculcation de l’ordre social, qu’il ne serait pas possible de l’infantiliser. On comprend mieux pourquoi l’auteur du texte propose une description si laudative d’Hamza la douane dans les colonnes du média révolutionnaire qu’est Lundi Matin.

« Car « faire chanter » des inconnu·es (version soft de « la bourse ou la vie » : deux euros ou la mouille) n’a rien d’« innocent » ; pasticher les rituels idiots de la taxe douanière n’est pas un acte apolitique ; apporter de l’eau en pleine canicule est un geste de soin et pas un simple « jeu » ; envoyer chier les racistes est un geste de lutte conscient qui traduit une politisation réelle. »

« Ce qui est fort dans ce qu’exprime le geste d’Hamza, ce n’est pas un droit à l’innocence, c’est qu’il fait un truc que l’Adulte™ (même prolo, même racisé) n’ose plus faire : contester un certain ordre établi. La scène la plus drôle est celle où un vieil homme blanc vocifère dans sa bagnole en tentant de pathétiques coups de canne depuis sa fenêtre ouverte. La scène est parfaite : l’impotence du vieil urbain blanc qui roule en bagnole, en ville, en pleine canicule, et s’insurge de gouttes d’eau contre son tas de ferraille polluant et multitonnal. »

Je goutte aussi au jeu d’observer des gestes révolutionnaires là où on ne s’y attend pas et ai moi aussi une sensibilité pour les audaces qui viennent – sans revêtir les vêtements de la politique – écorcher l’ordre établi. Pour autant, romanticiser la geste d’Hamza la douane en en faisant une figure de « puissance » subversive me semble un peu dérisoire politiquement. Il y a chez Charbonnier une forme de fascination pour le personnage d’Hamza qui me fait penser aux nombreux textes produits par les milieux « autonomes » concernant les émeutes et révoltes des quartiers populaires (de 2005 et 2023 notamment) exaltant la puissance émeutière, les audaces tactiques, le courage et l’ingouvernabilité des « jeunes ». Si ces textes témoignaient d’une sympathie réelle pour les émeutiers, ils exprimaient finalement surtout l’extériorité des auteur·rices aux phénomènes en cours et leur distance de race, de classe et d’âge avec les acteurs des révoltes. A mon sens, souvent, la fascination pour l’émeute prenait le pas sur l’analyse des raisons et mécanismes de celle-ci8. Je ne crois pas que ces milieux révolutionnaires tirent de bilan très positif et des révoltes elles-mêmes, et de leur intervention en leur sein. J’y vois aussi une fascination pour le jeu enfantin, largement fantasmé, qu’on retrouve un peu partout – en pédagogie comme en politique. A mon sens, il y a dans cette romantisation un rapport fétichiste à l’altérité, assez symétrique à celle dont parle justement Sébastien Charbonnier dans son texte. Le média Contre-Attaque rappelait le 6 juillet dans un article : « quand Louis Sarkozy, 15 ans, tirait au pistolet à billes sur une policière » et comment le président de la république avait alors étouffé l’affaire. Contre-Attaque soulignait ainsi qu’Hamza et Louis « n’ont pas la même couleur de peau, ni le même prénom, ni la même classe sociale. Si un adolescent noir ou arabe avait tiré sur un policier avec une réplique d’arme factice, il y a de fortes chances qu’il aurait été éborgné par un tir de LBD, voire abattu ».

L’analyse de l’adultisme et ses processus d’infantilisation – adultification peine à rendre des évidents enjeux de racialisation à l’œuvre ; d’autant que celle-ci ne touche pas que des enfants à l’humeur mutine comme Hamza la douane ou Louis Sarkozy mais œuvre dans la quotidienneté de l’existence des enfants racisés. « Nos enfants sont une cible, de la maternelle à l’Université, en passant par les lycées professionnels et la rue quand ils sont déscolarisés. Aucun espace n’est épargné » écrit Fatima Ouassak dans La Puissance des mères.

Sociologiser cet « infini des possibles »

Si le travail théorique de Sébastien Charbonnier, notamment en proposant de parler d’adultification plutôt que de désenfantisation, permet de sortir provisoirement du paradoxe, il me semble plus prolonger l’idéalisme que le texte dénonce (les « idéologies de l’innocence ») que proposer réellement une lecture matérialiste de la « désenfantisation ». Il donne l’impression qu’il existerait – et particulièrement chez Hamza la douane – une substance de l’enfance qui échapperait au social, ce qu’il nomme « l’infini des possibles que contient toute vie nouvelle ». L’enfance pour Charbonnier est une fabrication adultiste pour normaliser une autre chose, une enfance comme surgissement et effraction dans l’ordre social. A mon sens, cet « infini des possibles » est un avatar des idéologies de l’innocence qui postule l’enfant comme une tabula rasa sociologique. Or, les travaux des sciences sociales de l’enfance – je citerai ici Wilfried Lignier et son essai La société est en nous9– tendent à montrer que « nous sommes social depuis le début ». « Alors même que nous ne sommes pas même entièrement vivant, que nous ne sommes pas encore un « je », la société est donc déjà là, à peser sur notre situation de la façon la plus radicale – exister ou non » annonce-t-il avant d’analyser les institutions et les interactions qui produisent la « sociogenèse » de nos « habitus ». Pour analyser le cas d’Hamza, on pourrait évoquer la politique de la mairie de Paris socialiste d’ouvrir la baignade dans le canal Saint-Martin, les difficultés des logements dans les quartiers populaires que cela soit en terme d’espace disponible ou d’isolation thermique, la difficulté des institutions à proposer des choses aux jeunes adolescent·es à la fin du mois du juin (à cause du brevet, mais aussi cette année de la canicule)… On pourrait aussi s’interroger sur la sociogenèse des goûts pour les pistolets à eau, sur son aisance à être torse nu dans l’espace public ou son rapport au langage. On pourrait aussi penser l’impact d’une arrestation par la police dans les trajectoires des jeunes adolescents. Pour Lignier, la sociogenèse se fait par reproduction, mais aussi par distinction. « L’espace des sociogenèse est concurrentiel […] Les sociogenèses concomitantes de la nôtre constituent, d’une part, un cadre structurel par définition inégalitaire, qui eut que nos possibles soient les impossibles des autres, et inversement » écrit-il. Il analyse d’ailleurs la racialisation des habitus à la crèche en montrant comment les postures corporelles des enfants noir·es sont disqualifiées. « La sociogenèse des corps noirs et des corps blancs prend donc une forme inégale : d’un côté, disqualification, discontinuité, rectification ; de l’autre, validation, continuité, confirmation » écrit-il.

Enfance et reproduction sociale

« La confrontation du sexe, de la race et de la classe en tant qu’entités distinctes, voire conflictuelles, a généré assez de confusion, écrivait en 1974 la militante américaine Selma James. Les distinguer en tant qu’entités séparables semble aller de soi, mais le caractère inséparable dont elles font preuve en réalité est bien plus difficile à cerner »10. A mon sens, la confusion autour du terme de « désenfantisation » relève des mêmes difficultés. La bonne volonté des militant·es enfantistes pour « inclure toustes les enfants » et produire un enfantisme intersectionnel se heurte à cette difficulté à penser « des entités distincts ». Il s’agirait de produire une « théorie unitaire »11 (Lise Vogel) ou un enfantisme « de la totalité » qui réussirait à décrire les différents rapports sociaux de pouvoir non pas comme des systèmes autonomes, mais comme des processus dynamiques. « Il faut donc penser l’action réciproque entre des formes d’oppression dont les rapports de détermination mutuels contribuent à la reproduction du tout » expliquent par exemple les auteur·rices de Pour un féminisme de la totalité12. Les féministes marxistes ont développé des outils conceptuels qui à mon sens permettent d’éclairer la question de l’enfance. Une théorie unitaire qui prenne réellement en compte les rapports d’âge me semble encore à penser et à écrire. Toutefois, il me semble que les féministes marxistes, avec ce qu’on appelle aujourd’hui la « théorie de la reproduction sociale » donnent des pistes intéressantes pour penser l’oppression des enfants et sa contribution à « la reproduction du tout ».

Les féministes marxistes ont mis à jour dans les années 70 une forme d’impensée de la théorie marxiste : il existe un travail non-rémunéré qui permet la reproduction de la « force de travail », que cela soit en entretenant son usure au quotidien (en nourrissant le travailleur, en lui proposant de l’affection…) ou par la reproduction générationnelle, c’est-à-dire en « produisant » des enfants et en les élevant. Selon Mariarosa Dalla Costa, le capitalisme produit une nouvelle organisation et segmentation de la production, en séparant une partie du travail productif de la maison à l’usine. L’ouvrier d’usine devient un travailleur rémunéré par un salaire. Au contraire, « les femmes, les enfants et les personnes âgées perdaient le pouvoir relatif dont iels jouissaient auparavant et qui tenait au fait que la famille dépendait de leur travail, qui était donc vu comme social et nécessaire »13. Là où Marx et Engel butaient sur une conception naturalisante de la division du travail, l’analyse de la division capitaliste du travail entre sphère de la production et sphère de la reproduction devient le levier d’une dénaturalisation des rôles de genre. « Ils disent que c’est de l’amour, nous disons que c’est du travail non payé. Ils l’appellent frigidité, nous l’appelons absentéisme. Chaque fausse couche est un accident du travail » écrivait Silvia Federici14.

Le genre est en effet un rouage essentiel du capital puisque le travail ménager est « productif » parce qu’il est essentiel à la reproduction d’une force de travail bon marché. « La figure du patron se trouve dissimulée derrière celle du mari, car dans un monde organisé de façon capitaliste, aucun salaire ne rétribue notre travail » écrit Dalla Costa. La militante observe l’exclusion des enfants de la sphère productive et leur enrégimentement dans l’école. L’école n’est pas uniquement une forme de gardiennage ou d’endoctrinement. Elle participe de la division du travail sur des modes « directement ou indirectement productifs ». Elle participe « indirectement » dans le temps à produire la force de travail et à mystifier le travail de production. « En ce qui concerne les enfants, leur travail apparaît comme un apprentissage qu’iels subissent « pour leur bien », un travail dont iels seraient les bénéficiaires » alors que ce travail bénéficiera dans un espace et une temporalité différés au patron. Cette idée est d’ailleurs une piste théorique proposée par le philosophe Tal Piterbraut-Merx pour analyser la domination adulte avec ce qu’iel appelle « l’appropriation temporelle ».

« En premier lieu, pour que la force de travail soit reproduite à travers les enfants, ceux-ci sont forcés à consentir à la discipline, en particulier à la discipline du travail, à subir l’exploitation pour pouvoir manger » écrit à ce propos Selma James. Toutefois, cette discipline ne s’applique pas à toutes les catégories de la classe ouvrière de manière uniforme car elle doit produire et naturaliser la division du travail. « Ils sélectionnent déjà les balayeurs de rue » dit-elle. « Le racisme et le sexisme nous poussent à acquérir et développer certaines capacités au détriment de toutes les autres. Ces capacités acquises ensuite érigées en dispositions naturelles, déterminant nos fonctions et la qualité de nos relations mutuelles pour toute la durée de notre vie. Ainsi, planter de la canne à sucre ou du thé n’est pas un travail de Blancs, changer les couches n’est pas un travail d’Hommes et battre les enfants, ce n’est pas de la violence. Race, sexe, âge, nation, autant d’éléments indispensables à la division internationale du travail ». Pour James, comme pour Dalla Costa ou Federicci, les hiérarchies internes à la classe ouvrière doivent être combattu. « Tous ces rapports – hommes-femmes, adultes-enfants – sont des rapports de pouvoir, explique Dalla Costa, il faut s’attaquer à ce qui constitue la faiblesse de la classe, soit la stratification du pouvoir en son sein »15. Il est notable que les enfants soient régulièrement cité·es comme un groupe opprimé. Selma James appelle ces hiérarchies internes à la « classe » des « castes ». Dans des pages très belles, elle montre comment classe – genre – race sont indissociables dans le quotidien. Or « selon […], l’identité – la caste – est la substance même de la classe » puisqu’elle se construit par sa fonction dans le capitalisme.

Vers un enfantisme de la totalité

Le place d’Hamza la douane dans la division capitaliste du travail, ce serait donc être l’objet d’un travail de reproduction sociale : objet du travail de ses parents (et probablement surtout de sa mère), de ses enseignant·es, CPE, médecins, cantinière, animateurs·rices, surveillant·es de baignade du canal Saint-Martin… Mais il est l’objet de son propre travail d’auto-production de lui-même. Théoriquement, la valeur de la marchandise-force de travail d’Hamza la douane devrait être représenté par le travail de toutes les personnes qui ont œuvré à sa survie et à son éducation, ainsi qu’à son travail lui-même. Notons qu’une grande partie de ce travail n’est pas rémunéré. Toutefois, la valeur de la force a une dimension historique et morale. Ainsi, la racialisation des enfants non-blancs peut être compris comme un élément d’organisation de la division du travail et par conséquent un élément central de la « combinatoire »16 organisant la reproduction sociale. Elle hiérarchise les jeunesses et produit des formes de marginalité (y compris spatiale ; il est intéressant que le scandale arrive dans cet espace très hétérogènes socialement qu’étaient les quais du canal Saint-Martin pendant la canicule). Elle dévalue la valeur de la force de travail de toute une partie de la jeunesse aspirant à entrer sur le marché du travail. Elle produit ce que les marxistes appellent « l’armée de réserve du capital » permettant aux capitalistes de maintenir des salaires bas en luttant contre la rareté de la force de travail comme marchandise. La police et l’école sont les deux institutions de l’État participant activement à une reproduction sociale racialisée de la force de travail. Comme le rappelle les auteurices de Pour un féminisme de la totalité, « l’État est d’abord l’acteur qui totalise la société : c’est lui qui assigne une place à chaque institution, qui définit le cadre légal de l’action collective, qui encadre le marché du travail, qui octroie des privilèges à certains groupes (face à la justice, l’école, la police, les loisirs, etc.) ». Dans un article du Dictionnaire des pédagogies critiques17 sur la question de la punition au collège et au lycée, Younès Lakehal et Romain Sarfati insistent sur l’importance de penser la punition du point de vue des trajectoires des enfants et du sens qu’elles prennent dans l’ordre scolaire. « Penser le sens de la punition/sanction, en déceler les biais, impliquent de s’interroger avec les élèves sur le sens de l’ordre scolaire afin de construire une pédagogie critique des normes, qui ne fasse pas l’économie de la généalogie coloniale et autoritaire des pratiques scolaires répressives ». Ce que les deux enseignants remarquent en travaillant sur les dossiers de conseil de discipline, c’est que « la réponse apportée (exclusion ou devoir supplémentaire) n’a pas pour objectif de raccrocher l’élève à l’école, mais de le marginaliser encore davantage ». En effet, « exclu définitivement par le conseil de discipline, cet élève est forcé de rompre avec ses pairs et son établissement, fragilisé au sein de son environnement familial. Il a été sanctionné car il a été puni ». On pourrait être tenté de parler ici de « désenfantisation », d’ailleurs les auteurs évoquent l’idée en rapportant qu’en conseil de disciplines, les garçons de quartier populaire sont « traités comme des adultes ». Toutefois, je ne crois pas que cela soit totalement vrai : ils sont traités comme des enfants destinés à intégrer « l’armée de réserve du capital », le sous-prolétariat urbain. Tout comme les enfants d’ouvriers blancs, protégés dans une certaine mesure des violences d’État, sont amenés à reproduire la classe ouvrière plus qualifiées et mieux rémunérées. On peut émettre cependant l’hypothèse que les adolescent·es des quartiers populaires sont plus « adultifié·es » pour une raison simple : iels sont structurellement sur le point de changer de place dans la division du travail, pour certain·es ils participent déjà à la sphère de la production par des petits boulots, d’autres intégreront d’ici quelques mois partiellement le « monde du travail » via l’alternance ou l’apprentissage, d’autres encore intégreront directement la sphère de la production via leur intégration au salariat. « Ils sont visés en tant que « jeunes » comme catégorie sociale et politique, car ils et elles représentent la frange de la population pour laquelle l’espérance dans l’avenir de ce système inique s’est littéralement évaporée » écrit Fatima Ouassak.

La Puissance des mères où Fatima Ouassak développe la notion de désenfantisation œuvre à politiser le rôle de mère dans les quartiers populaires. Elle tente de retourner l’« amour maternel » pour convoquer sa puissance au service des luttes révolutionnaires, notamment dans le souci de protection « des enfants ». Si, en reprenant les termes du militant Lee Edelman, cette « image de l’enfant » est radicalement différente de celle convoquée par le champ politique, cet enfant a toujours quelque chose de fantasmatique, d’ailleurs les flics n’arrivent pas à le voir. Il me semble important ici de saisir l’enfance comme un enjeu de reproduction sociale. Pour cela, il importe de rompre avec un discours idéaliste sur les « possibles » et avec une analyse de l’adultisme comme système d’oppression autonome. Les penseur·ses de l’enfance ont largement discuté du caractère « transitoire » de l’enfance. Cette dimension transitoire a souvent été associé l’idée d’incomplétude, en reprenant une schéma développemental de transition vers l’accomplissement. Cette idée d’un individu inachevé et que les adultes auraient à transformer, « à faire grandir » a été largement analysé comme une idéologie adultiste servant moins à l’enfant qu’à légitimer le pouvoir de l’adulte. L’idée de déplacement est interrogée par Tal Piterbraut-Merx18 avec l’idée d’inversion de la domination : « en ce que tout adulte a un jour été enfant ». Cependant, en pensant le déplacement uniquement entre les deux pôles de cette relation me semble réduire les possibilités de compréhension de l’enfance dans la totalité des rapports sociaux. Je voudrais ainsi garder l’idée de déplacement pour parler de l’enfance mais en en élargissant les coordonnées. Il s’agirait d’envisager plutôt l’enfance comme une trajectoire d’une place à une autre dans la division capitaliste du travail, une trajectoire peut être interrompue ou déviée, mais dont les coordonnées déterminent la condition politique.

Arthur Serret

illustration : Couverture d’une brochure de la Direction générale de l’organisation et des programmes scolaires, vers 1960. Réseau Canopé. © Musée national de l’Éducation.

1Fatima Ouassak, La puissance des mères, La Découverte, 2020

2Robin Bernstein, Racial innocence, NYU Press, 2011 / les traductions sont de moi.

3Le terme est difficile à traduire. Les traductions automatiques proposent le terme « négrillon » qui semble être un équivalent francophone. Toutefois, l’autrice explique que le terme viendrait du terme portugais « pequenino » qui signifie « petit enfant » ce qui n’apporte pas la racialisation immédiate du terme « négrillon ».

4Nacira Guénif-Souilamas, Les féministes et le garçon arabe, L’Aube, 2006

5Tal Piterbraut-Merx, « Conjurer l’oubli, pour une réminiscence politique de nos

enfances » in Politiser l’enfance, dir. Vincent Romagny, Burn Août, 2023

6 Sébastien Charbonnier, « Hamza, ennemi public numéro un : fragilité adulte et terreur aquatique », in lundimatin#527, le 7 juillet 2026

7 A titre d’exemples, la chronique de Mickaël Dorian du 29 juin était intitulée « Hamza F., 14 ans, « terreur » du canal Saint-Martin. Dans Valeurs actuelles, Sébastien Boussois titrait le 11 juillet sa tribune : « Hamza « La Douane » : la pègre ou la peste ? ».

8Je pense par exemple au beau texte « Fusées » d’Emile Vaillant dans lundimatin#393 qui observait les émeutes de 2023 « depuis les feux d’artifice ». Ce texte décrivait le plaisir de l’usage des feux d’artifice pendant les émeutes en soulignant positivement le lien de ces « émotions qui se bousculent et s’entrelacent, qui serrent ou délient les cœurs lorsque la tempête pyrotechnique bat son plein » avec l’enfance.

9Wilfried Lignier, La société est en nous, Seuil, 2023

10 Selma James, « Sexe, race, classe et autonomie » (1974), in Selma James, Sexe, race et classe, la stratégie de l’autonomie, Petits matins de novembre, 2024

11Lise Vogel, Le marxisme et l’oppression des femmes, éditions sociales, (1983) 2022

12Collectif Période, Pour un féminisme de la totalité, éditions Amsterdam, 2017

13Mariarosa Dalla Costa, « Les femmes et la subversion sociale » (1972), in Mariarosa Dalla Costa, Femmes et subversion sociale, Entremonde, 2023

14Silvia Federici, « Salaire contre le travail ménager » (1975), in Wages for housework, éditions du remue-ménage, 2025

15Mariarosa Dalla Costa, « Les ouvrières de la maison » (1975), in Wages for housework, éditions du remue-ménage, 2025

16Jules Falquet, La combinatoire straight, éditions Amsterdam, 2025

17 Younès Lakehal et Romain Sarfati, « Punition / sanction », in Dictionnaires des pédagogies critiques, Questions de classe(s), 2026

18op. cit.

Arthur Serret

Professeur des écoles dans le 19ème arrondissement à Paris / Sud Éducation Paris et Questions de classe(s)

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