7ème entretien, c’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Une pédagogie antifasciste – 9)
Le collectif Q2C s’est engagé dans une réflexion sur la pédagogie antifasciste. Après deux premières contributions, nous lançons une série d’entretiens sur cette question pour donner une dimension véritablement collective à ce chantier.
1er épisode
2ème épisode
Aux sources de la pédagogie antifasciste
1er entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mariane)
2ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Irène)
3ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Martin)
4ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu B)
5ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu D)
6ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Arthur)
Adeline de Lepinay
Animatrice de processus collectifs d’éducation populaire / Intervenante clinique / Formatrice
pour les collectifs et organisations qui œuvrent à l’émancipation et la transformation sociale
Éducation populaire / Stratégies / Fonctionnement internes d’inspiration autogestionnaire
Animatrice du site ressource www.education-populaire.fr
Autrice « Organisons-nous ! Manuel critique », Hors d’atteinte, 2019
Une pédagogie antifasciste est une pédagogie qui nous prépare à résister au fascisme : identifier et refuser les idées fascistes, savoir concrètement contrer leur mise en pratique, et ancrer tout ceci dans notre corps de manière à ce que cela constitue nos normes collectives et nos réflexes individuels.
De quoi on parle ?
Que t’évoque l’idée d’éducation ou de pédagogie antifasciste ? Quelle définition pourrais-tu en donner ?
C’est donc une pédagogie – au sens de façons de faire pour transmettre, éduquer, former, soutenir, guider, accompagner… – qui nous encourage à développer notre esprit critique et à développer une boussole de valeurs qui aille dans le sens d’une société plus juste, écologique, égalitaire et libre pour toustes. Et une pédagogie qui nous permet de développer nos capacités individuelles et collectives à agir en cohérence avec ces valeurs, et à contrecarrer les pratiques autoritaires, racistes, patriarcales et sexistes, validistes, nationalistes, traditionalistes, que je ne définis pas ici mais qui sont la marque des idées d’extrême-droite.
Actualité En quoi cette pédagogie antifasciste te semble-t-elle, ou pas, pertinente et d’actualité ?
De telles pratiques sont aujourd’hui nécessaires et il est urgent de les développer, partout, tout le temps. Car à force d’efforts, l’extrême-droite est parvenue à diffuser ses idées largement au-delà de ses propres cadres et à les rendre acceptables voire désirables auprès de larges pans de la population en France et dans de nombreux pays.
La pédagogie ce n’est pas qu’à l’école : c’est tout au long de la vie qu’on forme nos idées, qu’elles évoluent, que nous les revoyons, les renforçons ou les abandonnons en tout ou partie. À Questions de classe(s), votre sujet, c’est l’école. Pour ma part, je travaille auprès d’adultes : j’accompagne et interviens auprès de collectifs engagés (associations, syndicats, coopératives…) avec des modalités d’éducation populaire, d’intervention clinique et/ou de formation. Dans ces cadres, je tâche de mettre en œuvre des pratiques qui vont dans le sens de l’antifascisme. Mais surtout, car mes interventions sont courtes et l’enjeu va bien au-delà de ces courts temps, j’accompagne les collectifs à développer de telles pratiques en leur sein et en lien avec les destinataires de leurs actions. Car c’est là que se passe la véritable pédagogie, l’éducation tout au long de la vie que nous nous donnons les un·es aux autres, quand nous normalisons ou remettons en cause des automatismes, des fonctionnements, des discours, des pratiques.
De la même façon que la pédagogie n’est pas qu’à l’école, l’extrême-droite n’est pas que dans les batailles partisanes (d’autant plus que ses idées sont aujourd’hui reprises largement au-delà des partis et mouvances d’extrême-droite) : c’est tous les jours, partout, tout le temps, qu’il nous faut normaliser ou remettre en cause des pratiques qui banalisent ou qui refusent radicalement les principes sur lesquels s’appuient l’extrême-droite et le fascisme : la normalisation des inégalités (de classe, de genre, de « race », et toutes les autres), des fonctionnements autoritaires, des conceptions nationalistes et traditionalistes.
Concrètement, quelles pratiques ? Penses-tu que la question de nos pratiques pédagogiques, dans ou hors de l’institution, a un rôle à jouer dans la lutte contre les extrêmes droites ? Quelles pratiques concrètes seraient par exemple à explorer ? Quelles autres seraient à rejeter ?
Cette remise en cause, selon moi, c’est donc surtout en pratique qu’il importe de la faire. Certes on peut diffuser de l’information sur ce qu’est le fascisme, sur ce qu’est l’extrême-droite : sans doute qu’il faut le faire. Mais si le fait que le FN-RN a été créé par des notalgiques de Vichy et d’anciens Waffen-SS était un argument qui détournait des idées qu’il porte et diffuse, cela se saurait. L’enjeu, dans le cadre de la bataille des idées, c’est de rendre notre projet de société plus désirable que le leur. C’est de faire en sorte que, dans le plus de cadres et d’occasions possibles, le plus de personnes possible puissent expérimenter en pratique la vision du monde que nous proposons, et se dire qu’iels préfèrent s’engager dans cette direction que dans l’autre. Car en expérimentant des pratiques et des valeurs, on s’éduque à les reproduire à nouveau, plus souvent, plus largement. On se rend compte aussi que ces pratiques et valeurs sont en péril, et qu’il faut se mobiliser pour les défendre concrètement et les diffuser.
Expérimenter des pratiques qui nous immunisent contre le fascisme, c’est expérimenter partout et dès qu’on le peut des pratiques démocratiques. De vraies pratiques démocratiques, pas celles qui caractérisent notre système actuel. Ni celles qui sont actuellement mises en œuvre dans la quasi-totalité des associations, qui aujourd’hui reproduisent le système qui est celui de l’État français, où on élit des personnes qu’on connaît à peine pour leur déléguer notre pouvoir et la responsabilité de faire ce qu’elles pensent qu’il faut faire. Ni celles qu’on retrouve dans la plupart des espaces pédagogiques, où on doit s’asseoir, écouter en silence, prendre en note ce que la personne debout en face de nous nous dit, y croire d’emblée et tâcher de l’intégrer.
Les pratiques considérées comme « normales », celles que nous reproduisons sans y penser, forment la culture d’un groupe. Une culture se transmet par capillarité et est constituée de conceptions de ce qui est juste/injuste, souhaitable ou non : des conceptions qui font socle commun et que le plus souvent on n’interroge pas. Ces conceptions se matérialisent dans des pratiques. D’où l’enjeu de questionner les pratiques, de les qualifier, de les juger au regard des valeurs que l’on souhaite défendre, et de tâcher de les faire évoluer vers plus de cohérence. Car savoir ne suffit pas, et vouloir non plus. Vouloir par exemple l’égalité, savoir que cela suppose de lutter contre les discriminations, les dominations, l’exploitation, ne nous dit pas toujours comment faire en pratique, et ne nous garantit aucunement qu’on le mettra en effet en œuvre (d’autant que malgré nos belles idées, il arrive que lutter ainsi nous complique la vie, surtout quand nous ne sommes pas directement victimes et qu’on préfère fermer les yeux), ni qu’en tâchant de le faire on le fera d’une façon satisfaisante et cohérente. Or tant que nos valeurs ne sont pas incarnées dans des pratiques, nous avons beau jeu de nous prétendre plus vertueux que les autres : si nous défendons le principe d’égalité mais que dans nos propres espaces nous ne réussissons pas à le mettre en œuvre (par incohérence ou par incapacité), nous échouons à contrer les idéologies, notamment d’extrême-droite, qui défendent que les inégalités sont indépassables, qu’ainsi vont les choses, et qu’il importe que chacun·e respecte la place qui lui est donnée par sa naissance, et qu’ainsi le monde continuera de tourner rond. De même pour les pratiques démocratiques : la démocratie ne s’apprend pas dans les livres, et si nos pratiques sont insatisfaisantes, faussement démocratiques, inefficaces, vectrices de désordre, peu émancipatrices, si nous n’arrivons pas à gérer nos désaccords et nos conflits, alors malgré nous nous risquons de valider la croyance que nous avons besoin de chefs.
Mettre en œuvre une pédagogie antifasciste, c’est mettre en œuvre des pratiques par lesquelles on expérimente et on comprend dans notre corps que l’égalité est plus souhaitable que les inégalités, ou que la démocratie est préférable à l’autoritarisme. C’est s’habituer profondément à interagir selon des modalités démocratiques et devenir intolérant·es aux pratiques autoritaires (auxquelles on est généralement si bien habitué·es qu’on les remarque à peine). Or cela ne tombe pas du ciel mais se construit au long-terme, en permanence, partout et tout le temps. D’autant plus qu’en parallèle, pendant ce temps, nous sommes matraqué·es de discours médiatiques, culturels, politiques, qui cherchent à normaliser des valeurs inverses à celles que nous cherchons à diffuser.
Un espace privilégié pour cette bataille, c’est le travail : le travail est actuellement un espace stratégique pour l’avancée ou le recul des idées réactionnaires et des idées progressistes (spoiler : je prépare un livre sur le sujet). Or le constat n’est pas bon. Le salariat, en tant que travail subordonné s’exerçant dans le cadre d’une dépendance économique d’autant plus vitale que la précarisation est très forte, nous contraint à faire, 35h par semaine, ce qu’on nous dit de faire, y compris si on trouve cela absurde. On ne peut pas dire que cela fasse notre affaire pour l’éducation antifasciste et anti-autoritaire dont nous avons collectivement besoin tout au long de nos vies. Au contraire, la psychodynamique du travail démontre même que, pour tenir face aux potentielles (et de plus en plus généralisées) situations absurdes et de souffrance au travail, les individu·es, faute de capacité collective à résister, résistent individuellement en abdiquant une partie de leur volonté, menant à un phénomène de plus en plus massif de « banalisation du mal » où l’on fait des choses absurdes voire contraires à notre éthique parce qu’on prétend ne pas avoir le choix ou parce qu’on considère que c’est ce qu’il y a de mieux à faire dans le contexte. C’est là un mécanisme puissant et massif d’acculturation à l’autoritarisme et au fascisme qui est actuellement à l’œuvre dans le monde du travail.
D’où l’extrême urgence de redoubler d’efforts pour proposer et mettre en œuvre partout et tout le temps d’autres valeurs, d’autres pratiques, un autre projet de société. Ce que de nombreux cadres d’éducation populaire, associatifs (où nous réalisons un travail bénévole), syndicaux (où nous réalisons un travail syndical et autres, tâchent de faire (et ce à quoi je tâche pour ma part de les accompagner), dans des cadres regroupant le plus largement possible au-delà des cercles militants et convaincus. Mais le défi est dur à relever, et bien souvent nous peinons à ne pas reproduire dans ces espaces les mêmes causes et les mêmes effets.
Concernant les associations, elles subissent actuellement de nombreuses atteintes aux libertés associatives, ce qui contribue à aggraver leur frilosité à se considérer comme des espaces citoyens. Je n’entends pas ici par « citoyenneté » le fait d’élire des personnes à qui on délègue son pouvoir et de respecter ses « droits et devoirs » tels qu’ils sont définis par le pouvoir en place. J’entends « citoyenneté » comme la responsabilité de se forger par l’information et le débat une opinion éclairée sur les questions de société, de s’impliquer activement dans l’administration de la vie collective, de lutter contre les idées et pratiques qui vont à l’encontre de la possibilité de fonctionner démocratiquement. Un réel fonctionnement démocratique (pas l’actuel) nécessite justice, égalité et liberté pour toustes : tout comme ces trois valeurs, la démocratie est un idéal qui ne peut jamais être complètement et durablement atteint, et qui nécessite à ce titre une vigilance et une exigence de tous les instants. Or les socles démocratiques actuels, pourtant loin d’être parfaits, sont d’ores et déjà remis en cause par l’avancée des idées d’extrême-droite : l’État de droit (hiérarchie des normes, égalité des sujets de droit, séparation des pouvoirs, indépendance de la justice) et les libertés publiques (d’opinion, d’expression, de réunion).
Face à ces attaques, certaines associations font le dos rond, mais d’autres se rebiffent et, au contraire, tâchent de repolitiser leurs positionnements. C’est dans cette optique que je reçois ces temps-ci beaucoup de demandes d’associations qui veulent travailler sur la question des libertés associatives et/ou sur l’enjeu de contrer les idées d’extrême-droite ; ceci en plus de toutes les demandes qui existent depuis longtemps visant à développer la démocratie interne.
Les associations, comme tous les lieux collectifs regroupant largement et sur lesquels nous avons suffisamment la main, sont des lieux stratégiques pour se former à la démocratie, pour se former à résister au fascisme. Il ne s’agit pas de former les autres, mais de se former ensemble, avec le plus de personnes possible. Car personne ne sait réellement faire, et même si une minorité savait faire cela ne servirait pas à grand-chose. L’éducation populaire ne consiste pas à éduquer le peuple, à émanciper le peuple. Selon la célèbre phrase de Paulo Freire : « Personne n’éduque/n’émancipe personne, personne ne s’éduque/s’émancipe seul·e, nous nous éduquons/émancipons ensemble par l’intermédiaire du monde ». Cette posture dialogique, qui implique que nous entrons en relation avec les autres en considérant que cette relation pourra nous faire toustes évoluer, est en elle-même un antidote au fascisme. Comme l’habituation profonde aux fonctionnements démocratiques nous rend inacceptables les fonctionnements autoritaires. Comme la normalisation des fonctionnements basés sur l’égalité et la liberté de toustes exclue ceux qui se basent sur les dominations, oppressions, exploitations. Il s’agit bien là de s’éduquer, de s’éduquer ensemble, partout, et tout le temps.
