6ème entretien, c’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Une pédagogie antifasciste – 8)
Le collectif Q2C s’est engagé dans une réflexion sur la pédagogie antifasciste. Après deux premières contributions, nous lançons une série d’entretiens sur cette question pour donner une dimension véritablement collective à ce chantier.
1er épisode
2ème épisode
Aux sources de la pédagogie antifasciste
1er entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mariane)
2ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Irène)
3ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Martin)
4ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu B)
5ème entretien
C’est quoi pour toi une pédagogie antifasciste ? (Mathieu D)
– Que t’évoque l’idée d’éducation ou de pédagogie antifasciste ? Quelle définition pourrais-tu en donner ?
Arthur – Je pense qu’on peut rattacher l’idée de pédagogie antifasciste à ce grand ensemble qu’on nomme parfois pédagogies émancipatrices, où se croisent à la fois (et non sans friction) des pédagogies héritières de l’Éducation nouvelle et des pédagogies critiques. Ce constat me permet de peut-être reformuler la question qui est posée : en quoi une pédagogie antifasciste se distinguerait-elle des pédagogies qui se donnent pour finalité l’émancipation ? Que produit le préfixe « anti » en éducation ?
À mon sens, cette réflexion doit nous amener à prendre plus au sérieux une série de problèmes pédagogiques provenant du fait qu’on enseigne parfois (et peut-être de plus en plus souvent) à des apprenant·es fascistes, enfants, adolescent·es ou adultes. L’antifascisme en éducation nous pousse à penser que si le fascisme est un produit de nos structures sociales, il est aussi nécessaire de lutter contre les acteur·rices contemporain·es de cette idéologie. Une pédagogie antifasciste, selon moi, s’adosse aux pédagogies émancipatrices en tant qu’elle analyse le fait que les structures éducatives produisent des affects fascistes, mais elle s’intéresse plus particulièrement aux fascistes elleux-mêmes et s’attèlerait à ouvrir certains angles morts pédagogiques.
Que faire des pratiques non-directives (comme le texte libre ou le conseil en pédagogie Freinet par exemple) avec des enfants racistes ? Quelle posture pour un enseignant·e antifasciste face à des apprenant·es réactionnaires ? La pratique du dialogue venue des pédagogies critiques a-t-elle des limites ? Est-il possible et intéressant de travailler à la conscientisation des privilèges avec des apprenant·es masculinistes ou suprémacistes ? Comment penser la relation éducative dans ces cas là ? ·Comment penser la co-éducation dans des milieux acquis à l’extrême droite ?
– En quoi cette pédagogie antifasciste te semble-t-elle, ou pas, pertinente et d’actualité ?
Je travaille dans un quartier populaire où l’extrême droite n’est pas présente mais dans mes réseaux pédagogiques, j’entends des retours de collègues se retrouvant confronté·es de plus en plus à ce type de questions. Il semble qu’élèves, étudiant·es et parents d’élèves soient de plus en plus décomplexé·es dans leur expression au sein de l’institution ou à son seuil de discours réactionnaires. Face à cela, iels semblent assez démuni·es. Une collègue, professeur en master d’histoire et formant de futur·es professeurs d’histoire-géographie, me racontait qu’elle était confrontée à plusieurs étudiants fascistes. Ils étaient clairement radicalisés et le dialogue pédagogique semblait vain. Devait-elle utiliser ses pouvoirs (dans la sélection ou la notion) pour tenter de les évincer au nom « des valeurs de la République » ?
Toutefois, stratégiquement, je pense qu’il faut garder en tête la critique de « l’illusion pédagogique » – idée que la pédagogie pourrait à elle seule transformer les personnes et la société dans son ensemble. Je pense que la pédagogie a un rôle essentielle dans la construction d’une autre société et dans des processus de transformation sociale. Cependant, dans certain contexte, je pense qu’il faut que les collectifs et mouvements pédagogiques sachent reconnaître que là n’est pas l’urgence. J’étais fier qu’en 2024, après la dissolution de l’Assemblée nationale, que l’Icem- Pédagogie Freinet auquel j’appartiens soit capable d’écrire : « Nous pensons que la pédagogie a un rôle dans la construction d’une hégémonie antifasciste. Toutefois, en tant que pédagogues Freinet, nous sommes aussi capables de reconnaître que l’urgence est en dehors de nos classes ».
J’identifie un autre enjeu d’actualité : ces dernières semaines plusieurs affaires ont éclaté concernant des violences faites sur des enfants (les multiples affaires de violences du « périscolaire parisien », le viol et meurtre de Lyhanna…). L’extrême droite adore les concepts d' »innocence » et de « monstre ». Historiquement, elle réussit à porter un discours efficace pour capter l’émotion lorsque sont médiatisés des drames concernant des enfants. La Manif pour tous en avait fait sa spécialité : justifiant son opposition homophobe au mariage pour les homosexuel·les par la protection « des enfants ». Comme l’avait remarqué Paul Preciado à l’époque, la figure de l’enfant est celle de la « tête blonde » (blanche), innocente, asexualisée (et donc par défaut cishétéro). Cette figure fantasmé de l’Enfant, qu’utilise bien volontiers l’extrême droite, s’adosse à une figure du « monstre » : l’immigré, le pédé, le fou… le « pédo », qui justifient des revendications toujours plus répressives (notamment la peine de mort), sans jamais s’attaquer aux structures qui produisent les violences faites sur les enfants. L’absence de discours sur l’inceste, alors qu’il est présent dans la plupart des affaires de pédocriminalité et qu’il concernerait un enfant sur cinq, montre bien l’absence de volonté de prise en compte systémique des violences. La gauche et, a fortiori, l’antifascisme, a du retard par rapport à l’extrême droite dans la prise en compte de ces questions. À mon sens, les pédagogues en tant que spécialistes de l’enfance, en tant qu’iels ont en héritage des décennies d’expérimentations de tentatives de rapports enfants – adultes plus égalitaires doivent jouer un rôle dans la production d’un discours contre la domination des adultes sur les enfants et les violences qui en découlent.
– Penses-tu que la question de nos pratiques pédagogiques, dans ou hors de l’institution, a un rôle à jouer dans la lutte contre les extrêmes droites ? Quelles pratiques concrètes seraient par exemple à explorer ? Quelles autres seraient à rejeter ?
On peut dire avec les mots de Gramsci que l’école est « un appareil d’hégémonie ». Elle doit donc être vue comme le lieu d’un rapport de force à la fois idéologique et pratique. Comme je le disais plus haut, toutes les pratiques pédagogiques qui prônent la coopération plutôt que la compétition et l’autoritarisme et le développement d’une culture critique sont à mettre à l’honneur. D’autre part, certain·es sociologues ont montré la corrélation entre le vote d’extrême droite et le « faible » niveau de diplôme. Certain·es en tirent des conclusions quant au rôle spécifique de la violence symbolique de l’école dans les parcours des électeur·rices d’extrême-droite. Une pédagogie antifasciste doit prendre au sérieux cette question de l’humiliation scolaire d’une immense partie de la population et des affects réactionnaires qu’elle produirait. « Une partie des électeurs du RN, dont le rapport au système scolaire est extrêmement complexe, oppose une sorte de réflexe de self-défense en dénonçant le système scolaire, son « opacité », ses effets subjectifs et évidemment les enseignants » expliquaient les deux auteurs de Du FN au RN : les raisons d’un succès (PUF, 2026) Patrick Lehingue et Bernard Puda dans le Café pédagogique. Gramsci parle d’un projet d’école « unitaire » ; nous avons souvent l’habitude de parler de la revendication d’école polytechnique pour tous et toutes jusqu’à 18 ans. On sort ici de la question des pratiques pédagogiques, mais il s’agit d’un rappel sur l’importance de la prise en compte des inégalités scolaires.
En dehors de l’institution scolaire, je pense qu’une éducation populaire clairement antifasciste est aussi une urgence. Le CNAJEP, grande associations regroupant les acteurs·rices de l’Éducation populaire, s’est lancé dans une campagne contre les « idées d’extrêmendroite ». Alors que je participais à une de ses réunions au nom du mouvement Freinet, je regrettais le manque de radicalité dans l’engagement antifasciste de la structure. J’ai cependant compris que la lutte contre l’extrême droite dans beaucoup d’associations est un enjeu non pas externe – comme dans l’ICEM ou dans mon syndicat – mais INTERNE. Beaucoup de militant·es du secteur de l’Éducation populaire travaillent avec soit des bénévoles soit des bénéficiaires qui expriment des idées d’extrême droite. Cela fait de ces associations des lieux important pour militer contre l’extrême droite : à l’inverse de l’école, ce sont des lieux où les personnes sont en confiance et où on peut imaginer un dialogue possible.
