Une journée au collège sous la canicule
Vendredi 19 juin
7h40 – Je me gare sur le parking du collège, je barricade le mieux possible ma voiture. Non pas pour éviter le coup de chaud lorsque je la reprendrai car ce n’est pas possible lorsque la température extérieure atteint les 35°C dans la journée, mais pour éviter de me brûler en m’installant… Pare-soleil devant, sur les côtés, et hop, je prends mes affaires pour monter dans ma salle.
Encore une fois, un objet inédit encombre mes bras : un ventilateur. Le mien, bien sûr, car le département ne met rien en place dans notre collège (dans les collèges?) pour permettre de soulager nos conditions de travail et les conditions d’études des jeunes.
Je franchis une porte et arrive sur le palier du rez-de-chaussée où la porte grande ouverte a permis à l’air de se rafraîchir considérablement. Ouf, me dis-je, ça ne s’annonce pas si mal !
Je monte un escalier pour arriver au palier du 1er étage, où se situe ma salle.
Là, c’est autre chose… les portes coupe-feu ne permettent pas à l’air de circuler, nous fonctionnons en circuit fermé. Il fait un peu plus chaud.
J’ouvre ma salle et je suis happée par un air chaud, gluant déjà, comme si c’était celui de la veille, comme s’il y avait déjà plusieurs heures de cours : effectivement, les fenêtres sont ouvertes, mais les volets se ferment automatiquement en fin de journée, si bien que l’air ne se renouvelle pas !
Vite vite, je remonte les volets ! A cette heure-ci, il faut en profiter car le soleil ne tape pas encore sur les fenêtres… Mais à partir de 9h, il faudra fermer…
Un coup d’œil sur le thermomètre de la salle, dont nous avons obtenu l’achat l’an dernier pour chaque salle de cours, me permet de vérifier que cette sensation de chaud n’est pas une vue de l’esprit : déjà, il fait 27°C à l’intérieur…
Je descends ensuite en salle des personnels déposer mon déjeuner dans le frigo et prendre un café. Il fait sombre, les volets sont descendus car notre salle est plein sud. Grâce à la porte ouverte sur l’extérieur, il fait frais, ouf !
Quand on se croise, avec les quelques collègues présentEs, on sourit, parfois on soupire, on voit surtout nos visages déjà luisants et nos têtes fatiguées des courtes nuits. En particulier celles qui ont de jeunes enfants et doivent les aider à surmonter cet « épisode de chaleur », comme disent les politiques, en direct de leurs locaux climatisés.
8h10.
Ça va bientôt sonner. Je monte me préparer psychologiquement à accueillir les 3ème que je ne vois pas moins de 3h en une matinée. Révisions du brevet obligent…
La fin d’année est difficile. On avait échangé avec les élèves sur les attentes des unEs et des autres, sur l’organisation des révisions les plus propices à les motiver. Sur la base de leurs propositions, les heures de révisions sont organisées ainsi :
– quiz ou jeu de cartes de révisions
– Quoi de neuf
– réécriture ou dictée
8h20, les élèves arrivent, avec le sourire, mais en s’exclamant, comme je l’avais fait intérieurement en arrivant : « oh la la, il fait trop chaud dans la salle, madame ! »
La 1ère heure se passe plutôt bien, ventilateur aidant. On arrive à peu près à faire le quiz de révisions et on termine sur plusieurs Quoi de neuf, très investis par la classe depuis le début de l’année.
La 2ème heure est plus difficile. Au point que moi-même je n’arrive plus à réfléchir correctement et à m’adapter à la fois à la température qui grimpe (on atteint les 29°C) et au comportement des élèves. CertainEs réagissent par l’apathie, d’autres par l’agitation, d’autres encore ont besoin de se lever, de prendre l’air sur le palier plus frais, d’aller boire (car nous ne disposons pas d’eau dans les salles de classe alors que ce serait le minimum attendu).
Dans ma tête, c’est le chaos. Je n’arrive plus à prendre de distance avec les injonctions institutionnelles et sociales, je me mets une pression considérable : il faut qu’on travaille, me dis-je. Il faut qu’iels révisent, iels sont là pour ça ; la direction a annulé les autres cours pour nous permettre de caler des heures de révisions, ce n’est pas correct de ne pas travailler, de ne pas arriver à les faire réviser. Les élèves demandent à jouer au baccalauréat, à dormir ? Mais ce n’est pas possible, et si unE collègue entre et voit ça ? Jusqu’au fameux : quelle prof nulle je fais si je n’arrive pas à les faire travailler…
Et en même temps, la syndicaliste que je suis sait pertinemment que cette situation est anormale, que vouloir faire travailler les élèves dans ces conditions est totalement maltraitant, pour elleux comme pour moi, que la responsabilité n’est pas la mienne, mais celle de l’institution qui ne protège pas les élèves et les personnels.
Avec les élèves, on le sait et on se le dit : mais qu’est-ce qu’on fait là ?
Les allées-venues, les sollicitations, le débat intérieur culpabilisant, la chaleur… J’ai vite la tête qui tourne, je suis au bord du malaise et je le formule aux élèves : je ne suis plus capable de faire cours. Et de toute manière, iels ne sont plus capables de la moindre attention.
Alors, pour la dernière demi-heure, les élèves se mettent en petits groupes et discutent tranquillement, en chuchotant. D’autres posent la tête dans leurs bras, assomméEs par la chaleur. D’autres viennent me parler aussi et nous terminons cette première plage de révisions ainsi.
3ème heure de la matinée, je n’ai pas d’élèves. Je redescends en salle des personnels, plus fraîche, pour faire des photocopies et discuter de la vie avec deux collègues. Ça fait du bien, j’en oublie le boulot, ça fait redescendre la pression.
Dehors, dans la cour, la fête des talents bat son plein. Je ne peux m’empêcher de me demander si c’est raisonnable et responsable, par ce temps-là, d’avoir maintenu cette fête destinée aux 6ème et aux 5ème… Mais j’évacue cette pensée, parce que ce sentiment de culpabilité que j’éprouve en moi-même, il n’est pas question de le faire vivre aux collègues qui se sont surinvestiEs dans cet événement festif pour les élèves. Peut-être que l’année prochaine, il faudrait revoir le calendrier et avancer cette journée en mars ou en avril ?
11h00 – Je remonte dans ma salle. En traversant quelques rares îlots de fraîcheur.
Ouverture de la porte, cette chaleur humide qui me saute au visage, c’est évidemment pire qu’à 7h40…
11h20 – 4ème heure de la matinée. Les 3ème reviennent.
Adorables, plusieurs me demandent si j’avais cours avant et si j’ai réussi à récupérer et à me reposer.
On teste, on lance le 2ème quiz de révisions et on va au bout tant bien que mal. L’attention n’est évidemment pas au rendez-vous. Je le fais pour celleux qui arrivent encore à suivre et veulent aller au bout.
Mais je sais que c’est leur 4ème heure « de cours/révisions », dans des salles étouffantes, qu’iels sont totalement à bout.
Mon dialogue intérieur est toujours là, mais très vite, ça se termine comme tout à l’heure : discussions libres en petits groupes. C’est plus bruyant, plus agité, surtout avec les échos sonores du spectacle (qui n’est pas accessible aux 3ème, du choix des organisateurices de la journée). Surtout avec la perspective d’avoir terminé leur journée à la sonnerie.
Je laisse couler et de toute manière, je ne suis capable de rien. Ou presque.
Je garde mon énergie pour continuer à veiller à la sécurité de chacunE, à être vigilante aux signes de coup de chaleur, à envoyer régulièrement les plus souffrantEs se rafraîchir ou bien sur le palier, ou bien aux toilettes, avec un pincement au cœur de les voir dans cet état.
Mais, que pouvais-je faire d’autre ?
12h15 – La matinée se termine. Nous nous disons « au revoir, bon week-end. »
Il me reste à attendre jusqu’à 14h pour le conseil d’enseignement.
Car oui, en plus des cours, les fins d’année voit les réunions se multiplier, sans adaptation aux conditions météo car il y a un calendrier à respecter, des décisions à prendre, paraît-il…
À l’heure où j’écris ce texte, très tôt le lendemain, la sensation de frais est présente. Courant d’air, repos de la nuit. J’ai l’esprit plus clair et je peux réfléchir à tout ça, prendre de la distance et envisager les 2 heures de révisions qu’il me reste, lundi et mardi, avec plus de sérénité.
Non, avec 32 à 37°C prévus, nous ne réviserons pas, nous ne travaillerons pas, nous ne répondrons pas aux attentes et injonctions sociales et institutionnelles.
Oui, nous discuterons, nous jouerons. Peut-être même regarderons-nous un film ?
Oui, nous ferons du bruit, oui il y aura de multiples allées venues dans les couloirs pour nous rafraîchir et aller boire, puisque nous n’avons pas d’eau dans les salles.
Il est inconséquent de vouloir accueillir toustes les élèves comme d’habitude.
Il est hypocrite, absurde et culpabilisant pour les personnels de parler de « reconquête du mois de juin », sans considération pour les changements climatiques.
Il ne s’agit cependant pas de fermer les établissements scolaires. Nous avons bien conscience que, pour les élèves comme pour les personnels, il est des lieux de vie qui sont pires que les écoles, plus chauds, moins isolés.
Il y a cependant des mesures qui peuvent être prises pour limiter les risques pour la santé :
– autoriser les familles qui le souhaitent et le peuvent à garder les enfants, pour réduire le nombre d’élèves dans l’établissement
– adapter l’emploi du temps en n’accueillant les élèves que le matin et j’oserais même dire jusqu’à 11h30 car on sait que le pic de chaleur commence à midi.
– pour réduire les effectifs, certains établissements n’accueillent que les 3ème pour pouvoir les répartir dans les salles les moins chaudes
– réfléchir, en équipe, à des activités calmes à faire avec les élèves, afin que chaque adulte ne soit pas livréE à elle/lui-même ;
– réfléchir en équipe à un protocole qui ne mette pas la responsabilité des aménagements (mise à disposition d’eau, installation des ventilateurs par exemple) sur les épaules d’une seule catégorie de personnels, les agentEs, déjà abîméEs par leurs conditions de travail ordinaires et encore plus exposéEs lors des canicules.
A plus long terme :
– il paraît nécessaire d’adapter les programmes, car de plus en plus, nous ne pourrons pas travailler en juin. Réduire certaines points, revoir l’organisation par cycle sont des pistes de réflexion, en ayant conscience que, évidemment, les réac de tous bords viendront déplorer une énième fois la prétendue « baisse du niveau », voire nier les changements climatiques ou minimiser les effets de la chaleur sur les apprentissages…
– il est également fondamental de prendre au sérieux et de faire aboutir les revendications des associations et des organisations syndicales sur le bâti scolaire (rénovation pour une meilleure adaptation aux conditions climatiques, constructions à taille humaine, végétalisation, etc.) et, à une échelle plus vaste, de contribuer aux luttes contre la prédation écocidaire du capitalisme.
Jacqueline Triguel-Nguyen, militante au collectif Questions de classe(s), au Cuse et à SUD éducation 78
