Débats & alternatives

Enfances et lectures féministes #5 – Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec

La chronique Enfances et lectures féministes explore les travaux de militantes ou chercheuses féministes – souvent marxistes ou intersectionnelles – à la recherche d’éléments pour mieux comprendre la condition enfantine. Le livre chroniqué aujourd’hui m’a moins intéressé sur ce qu’il dit sur l’enfance – le sujet n’est pas abordé tel quel – que ce qu’il apporte pour penser le travail avec les enfants.

Dans Le Coeur du capital, ces travailleuses de l’ombre qui font tourner le monde, Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec travaille la notion de « travail reproductif ». Ouvrant leur livre sur le mouvement des Gilets Jaunes et la place des femmes en son sein, les sociologues s’intéressent avec une perspective marxiste et féministe à ce travail que font les femmes, dans leurs métiers ou leurs foyers, pour « tenir ensemble les morceaux du monde ». « Elles assurent la continuité de la vie, prennent soin des leurs et des autres, elles permettent à la société de tourner ». Le livre constitue un essai actuel, synthétique et accessible pour une première approche féministe et marxiste du travail reproductif. Dans cette note de lecture, je résumerai rapidement la définition travaillée par les auteur·rices du concept de travail reproductif, puis je réfléchirai à comment la distinction travail reproductif pour soi et en soi peut servir à la pensée pédagogique.

Travail reproductif

La notion de travail reproductif permet de désigner les tâches qui permettent la reproduction de la force de travail, quotidienne (repos, nourriture…) ou intergénérationnel (la procréation, le soin aux enfants, l’éducation).

« On parle de « reproductif », car il s’agit de reproduire la force de travail : entretenir, jour après jour, les êtres humains qui travaillent, ou travailleront demain. Il constitue la face caché du travail, assurée dans l’ombre, et rendant possible le travail lui-même. […] On appelle donc ce travail reproductif ce qui permet de maintenir et de régénérer la force de travail. » in Le Coeur du capital, Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec

Les auteur·rices utilisent le concept de travail reproductif plutôt que de travail domestique en tant qu’il a l’intérêt de créer une continuité entre travail rémunéré et non-rémunéré (au sein d’association, et surtout au sein du foyer). Quand le concept de travail domestique insiste sur « l’analyse des rapports sociaux au sein de la famille, et donc le pouvoir du mari sur sa femme », celui de travail reproductif prend pour point de départ la fonction du travail pour le capital. « Le concept de travail reproductif permet de mieux voir encore comment les rapports sociaux de genre participent du système économique dans son ensemble ».

éditions Paris Cité Université, 2026, 165p., 15€

Puisqu’il objective la reproduction de la « force de travail », dans un sens marxiste du terme, n’est pas inclus dans le travail reproductif le travail de reproduction de la bourgeoisie. « L’éducation des enfants du milliardaire n’est pas non plus du travail reproductif, puisqu’iels ne deviendront pas des salariés » donnent comme exemple les auteur·rices.

L’analyse du travail reproductif permet de rendre intelligible certaines évolutions de la société ou mobilisation. Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec rappellent la dépendance du capitalisme à ce travail reproductif, dépendance qui l’entraîne des crises régulières. « Le capitalisme oscille en permanence entre deux tendances contradictoires, expliquent-iels : d’un côté maintenir le travail reproductif dans la sphère domestique pour en externaliser le coût, ce qui conduit à sa gratuité ; de l’autre, intégrer, toujours plus de femmes dans le salariat pour accroître la force de travail exploitable ». Ce déséquilibre structurel entraîne ce que Nancy Fraser et Lise Vogel appelle des « crises de la reproduction sociale ». Cette crise est rendu plus brutale aujourd’hui par le néolibéralisme avec une précarisation des activités de soin et un affaiblissement de l’État social. La mobilisation des Gilets jaunes en est, pour les sociologues, une des manifestations.

Après avoir mis en lumière le travail reproductif, les deux sociologues font un important travail pour le quantifier et montrer son importance et sa dévalorisation. Ce travail de quantification permet d’appuyer la qualification reprise dans le titre de l’ouvrage de « coeur du capital ». Je n’en ferai pas le résumer ici, mais ces pages ont aussi l’intérêt d’expliciter leur méthode pour comptabiliser ce travail « de l’ombre ».

Iels concluent par l’importance de ne pas penser cette question dans des termes capitalistes, la fin de l’essai est donc une réflexion sur la stratégie de la grève féministe.

Sharecropper’s Wife and Child, Arkansas, by Arthur Rothstein for FSA, 1935, American History Museum

Reproduction et pédagogie

Dans l’ouvrage, les travailleur·ses de l’éducation sont régulièrement cité·es, notamment les enseignant·es et les AESH en tant qu’iels produisent un travail reproductif rémunéré. L’analyse permet de donner des clés de compréhension de la dévalorisation salariale des métiers de l’éducation sur des bases non corporatistes. Cela permet de penser des alliances avec les autres travailleurs·ses de l’enfance dans des luttes pour les moyens, en attaquant moins la déqualification par rapport au diplôme obtenu par les enseignant·es de classe moyenne, que la dévalorisation générale du travail reproductif.

Toutefois, les auteurs·rices proposent aussi de passer de l’analyse froide du travail reproductif « en soi » « objectivement défini par son utilité pour le capital » à une réappropriation du travail reproductif « pour soi », reprenant la distinction de Marx sur la classe ouvrière en soi et pour soi. En d’autres termes, il s’agit de conscientiser le travail reproductif et de le subvertir : «  il s’agirait de reproduire des êtres humains, sans les reproduire comme force de travail au service du capital, c’est-à-dire envisager le travail reproductif pour soi, plutôt qu’en soi ».« Le travail reproductif pour soi, continuent-iels, ce serait la réappropriation de cette force de travail au profit de celles et ceux qui l’exercent, plutôt qu’au profit du capital, en se constituant en tant que classe, et en tant que force collective et politique ». Les auteur·rices remarquent à ce titre que le sentiment de culpabilité des enseignant·es à faire grève est le signe d’une utilité sociale de leur travail. « C’est précisément cette utilité sociale qui est le germe du travail reproductif envisagé pour soi et non plus pour le capital. »

A mon sens, ce travail théorique permet de consolider la position que nous tenons à Questions de classe(s) sur la subversion de l’école publique de l’intérieur. Notre « travail reproductif » à l’école prend le nom de pédagogie, et peut-être qu’un travail reproductif en soi dans un cadre éducatif est une forme large de pédagogie critique. La distinction en soi et pour soi fait échos à la notion de conscientisation travaillée par les pédagogues critiques. Citant Verònica Gago, les auteurs·ices envisagent pleinement ce travail de conscientisation dans le mouvement de la formation d’une conscience de classe. « Le fait de s’établir en classe sociale, à travers la lutte, conduit à une transformation du travail reproductif, remarquent-iels, dont l’objectif n’est plus alors de reproduire la force de travail pour la capital, mais bien de reproduire la lutte ou le travail gréviste ». En d’autres termes, comment mettre au service de la lutte des classes notre travail reproductif ? Comment « instruire pour révolter » comme se le demandait Fernand Pelloutier, grand militant des bourses du travail. Toutefois, les enfants du peuple n’auront pas besoin pour nos luttes futurs uniquement de connaître la « science de leur malheur » selon la belle formule de Pelloutier, mais aussi de savoir écrire, lire, calculer… et de joie, de tendresse, de culture et de valeurs.

Les auteur·rices citent la chercheuse Rebecca Jane Hall qui a travaillé sur l’articulation entre féminisme, reproduction sociale et dynamique anticoloniale dans des populations autochtones du Canada. Elle montre comment le travail reproductif est à la fois le lieu de la violence coloniale mais aussi un espace de résistance par la transmission de savoirs et pratiques traditionnelles. « Ces activités, comme le tissage, la cueillette ou la fabrication d’objets artisanaux, servent ainsi non seulement à répondre aux besoins immédiats, mais aussi à affirmer des identités culturelles et à résister à l’assimilation, écrivent-iels. En d’autres termes, le travail reproductif pour soi passe également par la transmission d’une culture qui constitue un instrument de résistance. »

Cette analyse du « double caractère du travail reproductif » (Sylvia Federicci) doit parler profondément aux enseignant·es qui, tout en croyant profondément à leur métier, se voit aussi comme des agents de la violence d’État (ou des petits soldats de la reproduction sociale). Cette réappropriation du travail reproductif ne constitue pas une stratégie révolutionnaire en soi, mais semble la condition de possibilité – le « coeur » même de nos luttes futures.

Arthur Serret

Professeur des écoles dans le 19ème arrondissement à Paris / Sud Éducation Paris et Questions de classe(s)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *