Le Collège Coopératif et Polytechnique d’Aubervilliers, une grève qui continue ? Chroniques de l’A2CPA (1)
Le Collectif Questions de classe(s) relaie les chroniques de l’Association pour un Collège Coopératif et Polytechnique à Aubervilliers (A2CPA), à raison d’une chronique par semaine. Voici la première ! Iels ont travaillé pendant 10 ans, entre 2010 et 2020, à élaborer puis mettre en œuvre un projet de Collège Coopératif et Polytechnique dans un des collèges publics d’Aubervilliers (93).
Le Collège Coopératif et Polytechnique d’Aubervilliers a ouvert ses portes en septembre 2018 après huit ans de gestation. Un collectif de professionnel·le·s de l’éducation l’avait méticuleusement conçu comme un collège différent où horizontalité des rapports se conjuguait avec diversité des apprentissages, au sein d’un établissement public de quartier populaire. Il a eu deux ans de fonctionnement, avant que le collège Gisèle-Halimi redevienne un établissement “classique” de l’Éducation Nationale.
Par Isabelle Darras
Février 2010. C’est ma deuxième année dans un collège d’Aubervilliers, ma sixième en tant que professeure. Comme mes collègues, je me donne à fond, mais je m’épuise et je me sens souvent impuissante à travailler avec mes élèves. Les relations avec la cheffe d’établissement sont houleuses. La réflexion collective dans le collège est passionnante mais me bouscule beaucoup. Dans cette ambiance, on apprend qu’il est prévu de supprimer six postes de professeurs dans notre collège à la rentrée suivante. Une heure d’information syndicale s’organise. Dans le collège d’à côté, les collègues demandent à nous rencontrer. Ils arrivent nombreux, ils vivent les mêmes choses que nous, ils sont en grève pour au moins une semaine, ils nous proposent de les rejoindre. Ils parlent et ils partent. On discute. On vote la grève à l’unanimité. Pour une majorité d’entre nous, nous serons en grève presque jusqu’en juin.
Cette même année, se crée un collectif qui, après huit ans de travail, réussira à mettre en œuvre dans le collège Gisèle-Halimi, à son ouverture, des enseignements polytechniques et un travail coopératif à tous niveaux. Les créateurs de ce collectif sont des militants de la grève…
En 2021, on se retrouve à quelques uns de cette époque, et on se demande : quels sont les liens entre ces deux événements ? Le fonctionnement en collège coopératif et polytechnique à Gisèle-Halimi aurait-il existé sans cette grève originelle ?
Une chose nous paraît évidente d’emblée : on s’y est rencontrés ! Cette grève, même si elle s’est étendue un peu dans le département, même si elle a rejoint le mouvement sur les retraites de l’époque, elle avait pour nous son foyer à Aubervilliers. De ce fait, au fur et à mesure des AG des grévistes de la ville, nous sommes sortis de nos établissements respectifs, nous avons élargi nos horizons, et nous avons appris à nous connaître.
Et dans nos longues journées de mobilisation, dans les transports qui nous emmenaient vers d’autres établissements à travers l’Ile de France, au cours des déjeuners entre les AG et les actions, dans les bars, nous discutions de ce qui nous préoccupait : l’avancée de la grève, comment garder ces postes, mais aussi le quotidien de nos classes, nos rapports avec les élèves, nos rêves d’école… Une prise de distance possible grâce à l’arrêt du travail.
Un autre élément qui ressort de notre conversation : nous étions au cœur de l’organisation de cette grève. Pour la première fois de notre vie, nous décidions de nos outils de lutte, du tempo, des stratégies de négociations. Nous avions l’impression de faire une grève à la main. En réalité, nous reprenions des outils venus des luttes précédentes, de 95, de 98, de 2003, de 2006…, des problématiques parfois vieilles d’une bonne centaine d’années. Mais cette grève a été pour notre petit groupe un accélérateur d’émancipation par le fait même d’en être auteurs. Et une fois qu’on a goûté à ce pouvoir d’agir, on se sent autorisé à continuer !
Ainsi quand la grève s’arrête en juin, on est prêts. L’énergie est là. Les liens sont créés. Les rêves se sont élaborés. Et, concours de circonstance, le Conseil départemental annonce la création d’un nouveau collège dans la ville à l’horizon 2015. On est contents : nos collèges débordent. Et on se dit que cinq ans, c’est le temps qu’il nous faut pour se préparer. Dans la tristesse et la frustration de cette fin de mouvement, un horizon s’ouvre. On en discute informellement, puis on pose une date de réunion, puis on fait cette réunion où l’on est déjà cinq, et … c’est parti pour ne plus s’arrêter pendant dix ans. Le Collectif pour un Collège Coopératif et Polytechnique à Aubervilliers (2CPA) réunira ainsi, autour du noyau de départ, une bonne cinquantaine de personnes, professionnels de l’éducation de tous genres, surveillants, professeurs, CPE, personnels de direction, chercheurs, issus des différents établissements de la ville d’abord, puis d’autres villes. Des militants syndicaux, mais pas seulement. Viendront aussi des parents d’élève, des militants associatifs liés à l’éducation ou de simples curieux. Certains seront là du début à la fin. D’autres passeront mettre leur pierre une fois ou deux. Tous prêts à être auteurs d’une autre manière de faire école.
Donc oui, ce Collectif, et ensuite le projet mis en place au collège Gisèle-Halimi, c’est bien la grève qui continue.
Et pourtant, avant la grève, de la pédagogie se travaillait déjà sur la ville. Le projet n’aurait-il pas pu exister sans la grève ?
Le projet est né, en effet, dans un milieu particulier. Cela m’avait frappé en arrivant dans la ville. Les discussions pédagogiques en salle des professeurs, les partages de pratiques, la recherche réflexive sur les manières d’apprendre de nos élèves de classe populaire étaient informels ou institués, mais bien présents. Lors de ma première année dans la ville, mes collègues avaient invité le GFEN pour une formation interne. La devise de ce mouvement de l’éducation nouvelle, “tous capables !”, était déjà une base de leur réflexion. A la fin de cette année scolaire, un petit groupe était allé à une formation proposée par le Conseil départemental autour de la présentation de Clisthène, établissement expérimental de Bordeaux. Ils en étaient rentrés enthousiastes, pleins d’idées de groupes de tutorat, de semaines interdisciplinaires, …
Pour nous, nous étions dans une phase intense de professionnalisation. Certains étaient néo-titulaires et découvraient le métier. Et les autres, dans notre première dizaine d’année en tant que professeur, nous nous étions confrontés à des impasses, nous coulions parfois et cherchions des bouées. Nous avions ainsi un grand appétit pour ces réflexions pédagogiques qui étaient à l’œuvre dans la ville. Et pendant toute l’existence du Collectif, le dialogue a été intense entre les discussions dans les différentes salles des professeur.e.s et les discussions internes au 2CPA.
Ainsi la mise en œuvre du projet au collège Gisèle-Halimi est dûe à un faisceau de circonstances, parmi lesquelles on ne peut d’ailleurs pas ignorer la fenêtre ouverte par le gouvernement PS entre 2012 et 2017.
Reste que ce qui a été l’élément déclencheur, c’est bien l’énergie de la grève, c’est la liberté donnée par ce moment suspendu, c’est l’organisation collective des grévistes. Cela nous a autorisé au début, cela nous a nourri ensuite tout au long du travail et nous a guidé dans la réalisation de ce projet fou de collège coopératif et polytechnique au cœur de la ville populaire qu’est Aubervilliers.
Alors, vive la grève, qui nous a donné cette énergie libératrice et créatrice !

