En lutte

Pourquoi et comment, moi pédagogue ès lettres, j’ai fait grève en ce mardi 6 octobre

J’écris ici depuis la toute petite autorité que me confère le fait d’être auteur d’un livre publié sur mes pratiques de professeur de lettres dans un lycée. Je suis certes membre impliqué de plusieurs organisations (association, collectif, syndicat,…). Il va de soi que mes réflexions doivent beaucoup aux travaux auxquels j’ai pu participer dans ce cadre, mais rien de ce que je dis ne les engage, c’est une expression purement personnelle.

Au départ, il y a un appel. Celui-ci rassemble une intersyndicale assez large, qui comprend le syndicat auquel j’adhère. Cet appel m’invite à faire la grève et à manifester ce mardi 6 octobre en soutien aux lycéen·es qui ont entamé un fort mouvement la semaine dernière. Leurs revendications sont très claires, il suffit de trois clics à n’importe quelle personne un peu curieuse pour les retrouver. Je les partage. Il me faut donc prendre une décision à titre personnel : grève or not grève.

Je suis mal à l’aise à l’idée de dire que je soutiens le mouvement des lycéen·es. Si je les soutiens, moi adulte, militant syndical et pédagogique, ça me donne l’impression de leur offrir une forme de validation. C’est leur mouvement, pas le mien, ils me semblent qu’iels n’ont pas besoin de ce soutien. En revanche, je les regarde avec bienveillance. Je les regarde, c’est-à-dire que je vois ce qu’iels font, je vais voir les manifs, les blocus, je lis les pancartes, j’écoute les prises de parole, je lis les tracts, et je les regarde agir. Ensuite je témoigne, notamment auprès des organisations, puis quand je peux, auprès de mes collègues, aujourd’hui, par ce texte, plus largement vers celleux qui veulent bien prendre la peine de me lire.

Parce qu’il me paraît urgent de livrer un contre-récit sur ce mouvement, quand un ministre appelle ouvertement à l’usage de la violence contre des enfants, quand des préfectures passent par-dessus les rectorats pour décider de quel établissement sera ouvert ou non, de quel·les élèves auront ou non le droit de sortir de leur école, quand des maires ne se gênent pas pour envoyer aux commerçant·es des mails anxiogènes sur de possibles pillages, alors qu’en fait, pour l’essentiel, les cortèges sont bon enfants. En fait, j’irai jusqu’à dire que ces lycéen·es nous donnent une leçon : il est possible de s’indigner et de se soulever de façon joyeuse, légère, enthousiaste, inventive et festive, sans perdre de vue les enjeux de la lutte.

De fait, forts de tout ce contexte, des policiers se permettent de se défouler avec une rare violence. Rappelons qu’on parle d’enfants : des mains arrachées, des yeux crevés, des tentatives de noyade, des clefs de bras qui étouffent, des voitures béliers qui crachent des gaz, des gardes à vue jusqu’à 48h sans convocations judiciaires à la sortie. Ce déferlement ahurissant d’arbitraire et de violence sans limite a forcé des organisations comme la Ligue des Droits de l’Homme, le Syndicat de la Magistrature, à alerter, par des communiqués précis, circonstanciés. Ce ne sont donc pas les élèves, pas mêmes les enseignants qui sapent les fondations de la République, bien au contraire.

Donc je témoigne, c’est la forme que prend mon soutien.

Mais la grève ? Ce n’est pas mon mouvement, c’est celui de mes élèves. Comment décider alors ? Voici ce que j’ai fait : ce matin je suis allé au lycée, avec un peu d’avance, prendre la température. Pas de blocage, pas de manifestation ici. A priori, les élèves viennent en classe, alors je ne fais pas grève. Mais voilà, il y a peu de monde, le taux d’absence est important. Si je fais cours, je sanctionne de fait les élèves qui ont décidé de participer au mouvement, qui auront à rattraper le cours, à faire les travaux demandés, etc. C’est une façon de briser la grève, ce n’est ni mon rôle, ni ma vocation (comme on dit). Donc je prends la décision suivante : j’attends l’heure de mon cours (10h) et je me présente devant la classe pour compter les élèves : si 70 % (arrondi des 2/3) de l’effectif est présent, je fais cours, en-dessous, je fais grève. En d’autres termes, je suis le mouvement, littéralement.

J’ai vu mes élèves, iels étaient dix, soit moins de 50 % de l’effectif. Je leur ai expliqué : je fais grève, je ne veux pas mettre en difficulté les élèves qui participent au mouvement. Le niveau de compréhension était élevé, vous pouvez me croire, nous nous sommes quittés en très bon termes, grands sourires et « à demain ». Je suis passé me signaler gréviste. Mon état de santé m’empêche de rejoindre les manifestations, je suis rentré chez moi écrire ce texte. Ma façon de participer.

J’entrevois des objections possibles.

C’est faire porter la responsabilité de ma décision à mes élèves ?

En fait oui, j’aime assez cette idée qu’ils soient en responsabilité, sur le plan pédagogique, je me trouve à ma place quand je les laisse prendre la décision collectivement : je ne les gronde pas, je ne les incite pas, je fais mon travail de pédagogue. Le mouvement a lieu, iels le vivent, construisent leur point de vue dessus, par l’expérience comme par le refus d’en être. Ensuite, quand ce sera fini, nous reviendrons dessus, j’incarnerai les épaules des géants sur lesquelles ces nains admirables sont en train de se jucher. Je leur montrerai les outils mis au point pour gérer et donner du sens à ce genre de situation. Je les leur montrerai pour qu’iels se les approprient, c’est-à-dire en fasse usage selon leurs besoins et leurs désirs, les transforment, les réinventent, et élaborent ainsi ce qui est de plus en plus leur monde et de moins en moins le mien. Il peut m’arriver de le faire en direct, si je suis devant le lycée pendant un blocage et qu’un élève me pose une question sur ce qui se passe par exemple. Des collègues, en manif, le font eux-mêmes. Des pédagogues, au sens premier du terme : des êtres qui accompagnent d’autres êtres sur le chemin des apprentissages. Au bout du compte, quoi qu’il arrive, c’est à elleux qu’appartiennent les décisions.

Tu crois vraiment que tes élèves absents sont en manif ? Tu ne crois pas qu’ ils en profitent juste pour sécher ?

C’est très probable. En rentrant chez moi j’en ai croisé en ville. Et alors ? Ça fait partie de l’apprentissage, non ? On sait bien que l’errance et l’erreur sont de même racine. Je les ai croisé·es, mais toujours en groupes, 3 ou 4, et ça change tout. Je suis sûr, quoique je ne les entende pas, qu’en marchant, qu’en traînant, comme on dit parfois, ils en parlent de ce mouvement, ils échangent, réfléchissent ensemble, exactement comme je le faisais à leur âge. C’est sur ce matériau là qu’en pédagogue je pourrai revenir après. Je me réjouis qu’ils emmagasinent de l’expérience, même maladroite.

Donc j’étais en grève.

Mathieu Billière

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