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« Pour le bien des élèves »

Travailler (toujours plus), accepter (toujours plus), et se taire (à chaque fois)

“Pour le bien des élèves”…

Ces mots, nous les entendons ou les lisons régulièrement. Il peut même arriver que nous les utilisions en discutant avec nos collègues ou au cours de réunion.

Désignant à l’origine une visée qui paraît légitime, qui lie tous les personnels de l’éducation, l’expression devient galvaudée, aujourd’hui prétexte à tous les reproches, à toutes les tâches supplémentaires, à toutes les maltraitances.

« Pour le bien des élèves », acceptez de travailler dans l’urgence (dossier à remplir la veille pour le lendemain, réunion au pied levé, par exemple).

Que des délais soient nécessaires pour penser et s’organiser paraît incongru.

Reprochant aux collègues leur manque de réactivité, l’on oublie trop vite que le problème vient du fonctionnement de l’établissement, voire de l’institution, qui ne nous laisse pas ce temps de réflexion et nous demande de travailler sans cesse « pour hier ».

« Pour le bien des élèves », reprenez ce projet de voyage mis en place par la collègue que vous remplacez.

Vous préférez vous concentrer sur le travail quotidien plutôt que vous perdre dans les méandres des papiers administratifs nécessaires à un tel projet ? Vous ne travaillez pas « pour le bien des élèves » !

Votre situation familiale ne vous permet pas de vous absenter ? Quelle mauvaise enseignante, qui ne pense qu’à elle et pas au «  bien des élèves. »

« Pour le bien des élèves », formez-vous au numérique.

Finies, les communications papiers, les discussions et réunions entre pair·es, les rendez-vous avec les familles. Tout passe au numérique : appel, évaluations, cases à cocher pour un plan d’accompagnement personnalisé, ou encore sondage pour savoir comment appliquer le protocole sanitaire (!).

Prendre du temps pour penser ensemble, par les échanges, les parcours des élèves ? Quelle utilité, lorsque le dieu numérique est là pour résoudre tous nos problèmes et faciliter (sic) notre travail ?

Les outils dont nous disposons dysfonctionnent régulièrement ? Passons par notre téléphone, notre ordinateur personnel, faisons preuve de patience et d’inventivité, car de tout manière, « c’est la faute au département/à la région ! ».

« Pour le bien des élèves », faites vos réunions en août pour préparer la rentrée.

Voilà ce que des enseignant·es écrivaient sur les réseaux sociaux lorsque, en 2020, des collègues revendiquaient une prérentrée plus longue pour préparer le retour des élèves à l’école, après un confinement inédit et un déconfinement insatisfaisant qui avaient montré que bien des élèves avaient perdu leurs repères et se décourageaient à l’école.

Ces personnels en demande – légitime ! – de temps pour construire en équipe, sur leur lieu et leur temps de travail, se voyaient reprocher de ne pas prendre sur leurs vacances pour le faire, comme si l’empiétement du travail sur notre vie personnelle était devenue la norme.

« Pour le bien des élèves », montez des projets, sur une classe, sur un niveau, sur un établissement, sur un bassin. Démenez-vous, faites-en toujours plus, mettez-y du cœur et du temps… tout votre temps. Il faut que l’on voie, de l’extérieur, que le service public d’éducation va bien, qu’il fait bon aller à l’école. Sinon, gare à notre réputation, gare à notre taux de réussite aux examens, gare à la fuite des élèves dans le privé !

Les personnels de l’éducation sont rendus responsables de tous les « résultats » et de toute la vie de l’établissement dans lequel ils et elles travaillent.

Balayé, le fait que l’on atteigne 32 élèves en maternelle, 31 en collège, ou 36 en lycée.

Incongrue, la volonté de se concentrer davantage sur les apprentissages quotidiens des élèves que sur des projets tape-à-l’œil.

Incompréhensible, le sentiment d’être dépossédé·es de notre métier par l’accumulation de tâches administratives ou d’injonctions hors sol.

Anecdotiques, le mal-être et la souffrance au travail qui nous empêchent d’être présent·es, nous empêchent de nous lier avec l’équipe.

Nous nous devons d’être professionnel·les, nous dit-on, d’être des adultes responsables, de laisser toute difficulté personnelle – toute humanité ! – de côté… « pour le bien des élèves » !

Culpabilisation des individus

Car, au final, c’est bien individuellement que les responsabilités sont attribuées, par la hiérarchie mais aussi par certain·es collègues, rendant plus destructrice encore la fragmentation des collectifs de travail qui s’est déjà aggravée avec la crise sanitaire :

pourquoi n’êtes-vous jamais en salle des personnels ? Comment voulez-vous travailler en équipe en agissant comme ça ?

– pourquoi tu n’as pas répondu au mail que je t’ai envoyé hier ? J’avais écrit que c’était urgent !

– pourquoi ne suivez-vous pas plus de formations pour apprendre à mieux gérer vos élèves ?

Faites-vous accompagner psychologiquement si vous vous sentez en difficulté dans votre travail.

– pourquoi lui on ne le voit jamais aux réunions de projet alors que nous, on s’embête à y aller tout le temps, on s’investit dans l’établissement ? Et après, il va avoir son changement d’échelon comme tout le monde ?

pour que le chef te laisse tranquille, montre-lui ce que tu vaux (sic), fais des projets, communique dessus, tu verras, il sera content.

Et pourtant, au milieu de toutes ces exigences et accusations venues de nos hiérarchies mais aussi de nos pair·es, une question doit se poser : le « bien des élèves » peut-il exister sans le « bien des personnels » ?

La réponse paraît évidente, pour quiconque ne nous considère pas comme des machines dénuées de corps et de cœur.

Mais de quoi dépend le « bien des personnels », inextricablement lié au « bien des élèves » ? Ce « bien » désigne en réalité les conditions de travail des adultes et les conditions d’apprentissage des jeunes.

Au lieu de nous accuser mutuellement, d’être dans une défiance vis-à-vis des collègues, essayons de nous parler de nouveau, de nous fédérer et de ne jamais oublier que les responsabilités ne sont pas individuelles, mais institutionnelles et politiques.

Quelles exigences, quelles revendications construire et porter pour des conditions de travail et d’apprentissage dignes pour toutes et pour tous ?

Jacqueline Triguel

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