L’enfant et la ville en littérature jeunesse – esthétique et transformation sociale
La place des enfants dans la ville est un sujet d’actualité. La mairie de Paris a multiplié ces dernières années les « rues aux enfants » sans voiture et dans le même temps des militant·es font le constat de la multiplication des espaces « no kids ». Sens dessus dessous de Anna Puklus (Matita edizioni, octobre 2025) et Les vœux de Vany de Noémie Michel et Ibticem Larbi (éditions 7/7, janvier 2026) sont deux albums qui mettent en avant le pouvoir de transformation des espaces urbains par les enfants. Le livre Ecocourlis traduit l’expérience réelle des enfants d’un centre socioculturel engagé dans un processus de rénovation urbaine.

Quand les enfants transforment la ville
Dans Sens dessus dessous, un grand coup de vent fait s’envoler le « quartier propre et bien rangé ». Tous les éléments s’envolent et s’entassent comme différentes pièces d’un jeu de construction coloré. Les enfants se mettent à reconfigurer une ville où « partout surgissait l’idée de quelque chose d’amusant à faire : grimper, se cacher, rigoler, partager une glace ». Dans Les vœux de Vany, c’est par le biais du rêve que Vany transforme la ville. Au moment de souffler ses bougies d’anniversaire, elle fait un vœu : « Que la ville devienne comme la cour de récré ! […] j’aimerais aussi pouvoir me promener partout sans devoir tenir la main d’un adulte ». C’est alors que la ville prend des airs de parc d’attraction. Les rues se transforment en toboggan, les ponts de béton en tricot, les places se couvrent de trampolines. Les deux albums reprennent une idée commune chez les pédagogues, urbanistes et géographes : l’enfant comme puissance de transformation de l’espace urbain. C’est notamment le jeu qui permet de détourner les espaces de leur fonction et de reconfigurer la ville. Dans son incroyable somme L’Enfant et la ville, le géographe anarchiste Colin Ward écrivait « les enfants joueront dans n’importe quel lieu et avec n’importe quoi. Ce qu’on leur fournit et qui répond à leurs besoins agit sur un plan, mais les enfants agissent sur un autre ». Avant de citer Arvid Bengtsson, « le jeu est un processus continu, un acte de création constant dans l’esprit et la pratique ». C’est le sens de l’opposition entre l’ordre et le désordre dans Sens dessus dessous. Le jeu amène à des conflits d’usage avec le monde des adultes, associé à la ville capitaliste. « Jouer est souvent en même temps un entraînement des capacités motrices et de la conscience sensible, un exercice et un divertissement, une lutte avec le monde adulte autant que l’ouverture d’une parodie dérangeante de ce monde » écrit Ward.


Dans les années 90, le pédagogue Francesco Tonucci produit un travail important sur la place des enfants dans la ville. « Jouer signifie réinventer chaque fois un bout de monde : un bout qui comprendra un ami, des objets, des règles, un espace à occuper, un temps à administrer, des risques à courir. Avec une liberté totale, car ce qu’on ne peut pas faire, on peut l’inventer » écrit-il dans Les villes des enfants, pour une [r]évolution urbaine. Avec son projet de laboratoire « ville aux enfants », il propose de s’appuyer sur la participation des enfants dans un projet de réforme des politiques urbaines au service des enfants, mais aussi de tous·tes les habitant·es.


Enfance et avant-garde esthétique
Pour autant, le traitement de cette question par les deux ouvrages divergent profondément. L’album de Anna Puklus s’apparente à un livre d’art et à forme d’hommage esthétique. Les sublimes linogravures de l’illustratrice, ancienne architecte, font échos à la modernité esthétique des albums édités par Paul Focher (« les Histoires du Père Castor »), très marqués par l’esthétique constructiviste en vogue en Union Soviétique, comme ceux de Nathalie Parain ou d’Hélène Guertik. On peut aussi y voir des clins d’œil aux jeux de construction pour enfants réalisés par des artistes modernistes comme Alma Siedhoff, formée au Bauhaus ou les jouets modernistes du designer tchécoslovaque Ladislav Sutnar. A ce titre, on peut s’autoriser à évoquer l’héritage de l’architecte et urbaniste néerlandais Aldo Van Eyck qui a conçu des centaines d’aires de jeux dans l’Amsterdam d’après-guerre et qui voyait dans cette attention aux enfants une manière de remettre en cause le fonctionnalisme dominant dans l’urbanisme de son époque. D’ailleurs, les quelques aperçus de mobiliers urbains pour enfants dans l’album font penser à l’esthétique et à la manière de Van Eyck de dessiner ses aires de jeux. Cependant, cette dimension graphique de l’album introduit aussi une certaine distance avec le sujet-lecteur enfantin. Le livre s’ouvre avec un : « – Quel désordre ! / – Ah non, ce sont juste les enfants. ». La narration adopte le point de vue d’un adulte observateur, au regard tendre et un peu amusé. Sens dessous dessus s’inscrit en héritage d’une modernité artistique qui s’est honnêtement intéressé à l’enfance, sans bouleverser réellement la place de celle-ci. A ce titre, on peut voir une petite contradiction dans la parfaite maîtrise formelle de l’album et son projet de mettre la ville « sens dessus dessous ».






Politique de l’identification
Au contraire, Les vœux de Vany cherche à construire une proximité avec l’enfant. L’histoire est écrive avec une focalisation interne qui imprègne la langue et le récit. « Vany est une petite fille rêveuse qui adore la couleur violette, jouer dehors et manger des chips ». Le récit est ponctué d’éléments concrets appelant l’enfant à s’identifier à Vany : les chips, les popcorns, les bougies d’anniversaire, le fait de devoir donner la main dans la rue… La langue même du récit se montre volontairement familière : sa marraine est « trop stylée », la ville « super colorée », et use massivement de l’exclamation. D’ailleurs, les vœux de Vany semblent aussi être une concession à l’enfance telle qu’elle existe réellement : moins une enfance qui rêve de braconner la ville et de transformer les terrains vagues en « terrain d’aventure », qu’une enfance qui rêverait effectivement de transformer la ville en parc d’attraction, avec des toboggans, des trampolines, de la barbe à papa et des paillettes. Cela entre en échos avec le projet éditorial des éditions 7/7 qui valorise « des origines sociales et culturelles plurielles et s’ancrent dans des lieux avec lesquels nous pouvons nous identifier ». Le livre déroule moins une politique de l’identité, qu’une politique de l’identification au personnage en s’adressant à un lectorat virtuel composé de la diversité des enfants d’aujourd’hui (en Suisse romande où est édité le livre, mais aussi en France où je le lis). Le livre montre des enfants racisé·es, sans exotisme, tout en leur donnant une certaine épaisseur culturelle (l’évocation de l’huile de coco ou l’attention aux coiffures). Ibticem Larbi qui illustre l’album a par ailleurs glissé une référence explicite à Frisette en fête !, album de bell hooks et Chris Raschka paru en 2001. L’album qui parle des cheveux frisés des enfants noirs faisait figure d’ovni dans le paysage éditorial français des années 2000. Cette référence situe l’album à la fois dans l’histoire des luttes afroféministes mais aussi dans celle de l’édition jeunesse francophone. Et effectivement, ce premier livre imprimé des éditions 7/7 s’inscrit dans un renouveau de l’édition jeunesse porté par des équipes jeunes et héritières de l’immigration postcoloniale (comme les éditions On ne compte pas pour du beurre ou Shed Publishing). Parce qu’il a à la fois la même structure narrative (le rêve), une certaine esthétique colorée et pailletée et une politique éditoriale proche, les Voeux de Vany peut être rapproché du bouleversant Tout est si brillant de Tarek Lakhrissi et Jehane Yazami édité chez Shed Publishing en octobre 2022.

Les vœux de Vany ne transgresse pas les territoires qu’on veut bien réserver à l’enfance, à savoir le jeu. A une exception : la statue qui est sur la place de la ville, celle d’un monsieur qui « faisait toujours un peu peur à Mariama quand elle passait devant » avec un « casque, une armure et […] l’air méchant » est magiquement remplacée par une autre. En effet, une nouvelle statue, celle d’une femme noire habillée d’une robe chatoyante portant un œuf magique trône désormais au milieu de la place. Mariama l’appelle « reine Bazin », probablement en référence au tissu ouest-africain dont est fait sa robe. Ce déboulonnage est un peu surprenant : rares sont les enfants qui prêtent attention aux statues des centres-villes. Mais, les indices qui se sont glissés dans les illustration nous permettent d’élaborer une hypothèse. Dans son salon, la mère de Vany a l’affiche d’un documentaire sur les femmes noires à Biel/Bienne en Suisse, mais surtout, est posé sur la commode Silencing the past (Faire taire le passé) de l’historien haïtien Michel-Rolph Trouillot. J’ai envie de m’amuser à une lecture : c’est la mère de Vany, très discrète dans l’album, qui a déboulonné la statue coloniale. Ce vœu ne vient pas de la petite fille, mais lui a été soufflé par sa mère. Peut-être qu’au creux des pages, l’album parle aussi de transmission : nous avons aussi des héritages politiques à transmettre.
Littérature enfantine, ville et violence sociale
Pour autant, cette discrétion évoque une politique de la littérature sur une ligne de crête. D’un côté, elle cherche à offrir un droit à l’insouciance aux rares enfants racisé·es de la littérature jeunesse. La littérature doit pouvoir donner à lire et à voir des personnages d’enfants qui ne sont pas toujours sommés de lutter pour leurs droits. De l’autre, elle se veut aussi un outil de conscientisation et d’engagement dans l’action. Les Voeux de Vany est accompagné par un livret d’activités qui engage les enfants à réfléchir à la ville dont iels rêvent et développe le sujet du déboulonnage des statues coloniales. Cela fait aussi partie du travail des éditions 7/7 d’organiser des ateliers sur le sujet. Ligne de crête périlleuse car elle court aussi le risque de produire une littérature enfantine qui euphémiserait la violence sociale dont les jeunes lecteurs·rices sont pourtant témoins au quotidien.
Cette année, avec ma classe de CE2, nous avons mené un travail d’enquête sur notre quartier, avec un série d’entretien avec des gens qui y travaillent. Boulanger, jardinière, gardien d’immeuble, assistante dentaire, agent de surface qui nettoie la rue, une série de rencontre ayant abouti à la rédaction de portraits. Ils montrent à la fois l’attachement au quartier et en même temps une certaine dureté de la vie et du travail dans les classes populaires. Le recueil, que nous avons intitulé La rue, se termine par un texte écrit par les enfants sur leur rapport au quartier :
« Certains enfants pensent que les gens deviennent fous, se baladent partout, et ne se sentent est presque jamais en sécurité. Il y a un peu trop de violence et les prix sont trop chers. Cependant, certains le trouvent beau et les gens qui y travaillent font leur travail avec amour, juste pour nous. »
Leur texte montre l’ambivalence d’un quartier populaire où existent des solidarités « comme une grande famille », mais marqué aussi par la pauvreté, le crack et certaines formes de violence. S’iels expriment le souhait qu’il y ait « plus de toboggans et de jeux dans le petit parc », la question des jeux est marginale dans leur texte.
Pédagogie au service de la communauté


Dans Ecocourlis, un magnifique livre paru aux éditions Astériques, Galaad Gonzales raconte comment un projet avec des enfants dans le cadre d’un Contrat Local d’Accompagnement à la Scolarité au centre socioculturel de la Baratte à Nevers s’est petit à petit transformé en projet urbain porté par un collectif d’habitant·es concernant le devenir d’une fiche. Une partie du quartier des Courlis va en effet être démoli. Avec les enfants du centre socioculturel, l’équipe d’animation lance un projet de modélisation d’un écoquartier. Le livre documente avec textes et photographies ce projet, et notamment sa dimension matérielle (maquette, bricolage…) qui selon l’auteur a notamment permis d’embarquer les plus petit·es. Les enfants inventent alors « une réponse écologique et sociale à une inflation qui touche en premier les classes le plus précaires, notamment les habitant·es des quartiers prioritaires comme celui des Courlis » avec un « parc naturel multifonction ». Il s’agirait d’une « lieu de rencontre et de lien social avec ces jardins partagés qui produiraient des légumes, fruits et plantes qui pourraient être distribuées aux habitant·e·s sans passer par des canaux de distributions polluants », mais aussi l’idée de « rapprocher les Courlis du reste de la ville à travers des marchés réguliers ». « En somme, une belle analyse des problèmes courants dans le quartier et une recherche de solutions adaptées ». Ecocourlis trace des lignes d’une pédagogie communautaire où la « mise en activité » des enfants a pour objectif la résolution de problèmes sociaux de la communauté, tel qu’elle peut être pratiquée notamment dans certaines écoles indigènes au Mexique. Ecocourlis est aussi un objet esthétique : il contribue à renouveler un certain imaginaire des pédagogies nouvelles, où l’enfance ne masque pas la réalité sociale mais en devient un des sujets de sa transformation.
